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Le Kremlin, siège du pouvoir Russe.
Le Kremlin, siège du pouvoir Russe.
©Mladen ANTONOV / AFP

Retour vers le futur ?

L’URSS est morte il y a 30 ans mais son fantôme hante encore largement la Russie

Le 25 décembre 1991 mourrait l'URSS. Trente ans après, tant l'Etat que la population russe cultivent une forme de nostalgie de cette époque.

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret enseigne à Sciences Po Paris.

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Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est analyste renseignement - EMEA pour l'agence PINKERTON à Dublin, Irlande, et titulaire d'un doctorat en Histoire des relations internationales de Sorbonne Université en partenariat avec l'INSEAD. (Twitter : @Mischa_Lambert).

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1) Mi-décembre, Poutine a estimé que la chute de l’URSS avait été la chute de la Russie historique sous le nom d’Union soviétique. Comment faut-il comprendre cette analyse de la part du président russe ? Aspire-t-il à une forme de renouveau de la Russie historique ?

Cyrille Bret : Il exprime surtout une nostalgie grand-russe. En d’autres termes, cette déclaration identifie indûment la Russie à l’Union Soviétique. La centralité des Russes et de l’Etat russe est non seulement une réalité historique mais aussi un programme politique de plus de trois cents ans. Dans la constitution de l’empire tsariste à partir du 18ème siècle avec Pierre 1er et Catherine II, la nation russe a largement débordé de son aire géographique. Pendant deux siècles elle a avancé vers sont Orient, en Sibérie, vers son Midi, l’Asie centrale, le Caucase et l’Ukraine et vers son Occident avec l’occupation des Etats baltes, de la Pologne, de la Moldavie. Dans ce dispositif impérial, les populations non russes sont inclus dans l’empire puis agrégée parfois de force à l’ensemble de culture russe. Par exemple, la russification des populations roumanophones en Moldavie a été brutale. L’URSS, notamment sous la houlette de Staline à partir de la Constitution de 1922, s’est faite autour de la centralité russe. Même si les révolutions de 1905 et 1917 sont des mouvements centrifuges des peuples non russes de l’empire, l’URSS a repris le flambeau de la russification du système. Par exemple, dans l’ensemble fédéral de l’URSS les institutions de la République Socialiste Soviétique de Russie étaient largement confondues avec celles de l’Union toute entière. Aujourd’hui, alors que la Fédération de Russie comprend de très nombreuses minorités linguistiques, ethniques, culturelles, la russité est encore plus dominante dans l’Etat russe. On le voit en matière religieuse car l’orthodoxie, pourtant légèrement minoritaire dans l’ensemble, est portée en foyer d’identité nationale. Ce qui me frappe dans cette déclaration, c’est moins la projection vers l’avenir que la tonalité passéiste. Vladimir Poutine s’inscrit dans la lignée des pouvoirs centralisateurs russes qui réservent aux minorités une place marginale dans l’URSS et dans la Fédération de Russie.

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Michael Lambert : La chute de l'URSS est perçue de manière contrastée, selon que l'on vit dans les grandes villes russes, où la nostalgie pour cette période est minime, ou dans les campagnes, où l'empreinte du système soviétique se fait encore sentir dans la vie quotidienne.
Dans l'ensemble, les citoyens russes les plus pauvres, souvent dans les zones rurales et les banlieues, ne ressentent qu'une nostalgie partielle pour cette période qui leur offrait une stabilité économique ainsi que le prestige d'appartenir à une grande puissance militaire. Cela explique en partie l'instrumentalisation de l'Histoire par les milieux politiques qui font référence à la victoire du peuple russe sur le Nazisme, qui est une allégorie de la relation entre la Russie et l'Occident contemporain.

Dès lors, dès que le président russe s'adresse aux citoyens et évoque la chute de l'URSS comme une tragédie géopolitique, il convient de faire davantage référence à la perte de puissance internationale et militaire qui lui a succédé. Cependant, les Russes des grandes villes et Vladimir Poutine lui-même ne souhaitent pas un retour au système économique soviétique et apprécient le système capitaliste qui est aujourd'hui bien en place.
La Russie contemporaine est également proche de la religion orthodoxe qui se déploie dans toutes les sphères, alors qu'elle était réprimée pendant l'URSS, ce qui provoque une forme de dissonance cognitive chez beaucoup de citoyens.

Pour résumer, quand on parle de renouveau de la Russie historique ou de nostalgie soviétique, il s'agit plutôt de sa puissance militaire et diplomatique, qui vont de pair, ce que le pouvoir en place essaie de reconstruire.

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2) Comme le rappelle Bloomberg, un sondage réalisé en 2020 par le Levada Center a montré que 75 % des Russes considèrent la période soviétique comme la meilleure de l'histoire du pays. A quel point le peuple Russe regrette-t-il cette époque ? Dans quelle mesure leur vision de leur histoire est faussée ?

Cyrille Bret : La nostalgie de l’URSS est alimentée en Fédération de Russie par plusieurs causes. D’une part, les célébrations nationales majeures comme la commémoration de la fin de la Deuxième Guerre mondiale sont axées sur la continuité entre Russie impériale, URSS et Fédération actuelle. Comme si les révolutions libérales et bolchévique puis la fin du totalitarisme communiste étaient des péripéties secondaires. La continuité l’emporte sur la rupture pour construire un récit national où Ivan IV le Terrible, Pierre Le Grand, Lénine ou encore Brejnev étaient en substance identiques politiquement. D’autre part, la nostalgie de l’URSS est alimentée par la rhétorique du rétablissement : la Russie contemporaine est obsédée par la reconstruction de sa puissance militaire, économique, diplomatique et culturelle. Le président russe est un Restaurateur dont le projet se trempe à une vision idéalisée du passé soviétique. A mesure que le temps passe, la population soviétique oublie les conditions de vie matérielles et civiques de l’URSS et magnifie la grandeur soviétique. Il en sera de plus en plus question à mesure que les nouvelles générations accéderont aux responsabilités car voilà plus de 20 ans que les manuels scolaires et le cinéma exaltent cette période sans examen critique.

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Michael Lambert : 

Comme mentionné précédemment, on constate un antagonisme entre les campagnes et les grandes villes, les personnes âgées qui ont connu le système soviétique et les plus jeunes. Dans les campagnes, la nostalgie économique se fait sentir, ainsi que le prestige du triomphe sur le nazisme, mais l'absence de liberté politique et d'expression, ou de pratique de la religion orthodoxe, n'est regrettée que par quelques fanatiques.

Aux yeux des plus jeunes, l'URSS ne parle pas beaucoup, et l'image qu'ils en ont est plus stéréotypée et conforme à celle que communique le gouvernement. Cependant, les jeunes Russes sont proches de l'Occident et ont une vision internationale, cette partie de leur histoire leur parle autant que les campagnes de Napoléon ou de la Seconde Guerre mondiale aux jeunes français. 
Pour les aînés, on constate un fort contraste selon les individus avec certains qui ont vu leur famille déportée au goulag et sont donc satisfaits de vivre dans un monde post-soviétique et ceux qui ont des difficultés à s'adapter à la mondialisation contemporaine.

La nostalgie soviétique est également à interpréter comme une réponse à une peur profonde du déclassement de la Russie dans le système international tant chez les citoyens que les milieux politiques. En effet, Moscou est aujourd'hui loin derrière les Etats-Unis et la Chine, et le Kremlin a pleinement conscience que le monde de demain est celui de Beijing. 
De fait, la nostalgie est la seule réponse psychologique à l'absence de stratégie pour redevenir une superpuissance, car la Russie ne pourra aspirer, au mieux, qu'à une place de 3ème puissance, loin derrière les deux titans que sont Washington et Beijing.

3) 30 ans après, à quel point l'URSS est elle prégnante au quotidien?  L’Etat et la population Russe pourraient-ils être tentés par une forme de résurrection de l’URSS comme le craint Leonid Bershidsky dans les colonnes de Bloomberg ?

Cyrille Bret : les Russes souhaitent être respectés sur la scène internationale. C’est compréhensible et légitimes. Mais une partie de l’opinion confond la crainte inspirée par l’URSS avec ce projet. Actuellement, la population russe souhaite effacer l’humiliation des années 1990 – c’est ce qui alimente la popularité réelle du président russe. Mais aspire-t-il à un système politique comprenant un parti unique, une police politique, une surveillance généralisée et des médias contrôlés par les ministères ? Souhaitent-ils le retour à une économie planifiée marquée par les pénuries ? Veulent-ils de nouveau occuper les Etats voisins ? Rien n’est moins sûr. La nostalgie de l’URSS est un fantasme confortable, pas un projet politique réel aujourd’hui.

Michael Lambert : Cette perspective est peu probable dans la mesure où, comme mentionné précédemment, il existe une incompatibilité entre l'URSS et les valeurs russes contemporaines en ce qui concerne la place de la religion orthodoxe. En revanche, la Russie contemporaine pourrait aller vers une remilitarisation inconsidérée du pays et un système politique autocratique comme à l'époque de l'Union soviétique avec un contrôle des médias et un endoctrinement idéologique cette fois-ci plus nationaliste que soviétique.

De plus, la Russie ne pourra jamais revendiquer le rôle dévolu à l'URSS dans l'ancien système bipolaire, le pays n'ayant pas les moyens économiques et technologiques de rivaliser avec la Chine et les Etats-Unis. À cet égard, il est important de comprendre que la nostalgie soviétique n'est pas seulement une réponse à la peur d'une Russie en déclin face aux États-Unis, mais aussi face à la Chine. Dès lors, l'histoire soviétique que met en avant le Kremlin renvoie à une époque où Moscou était un contrepouvoir face à l'Occident, mais aussi un leader en Asie face à la Chine, à une époque ou Beijing dépendait de Moscou, alors qu'aujourd'hui le schéma est complètement inversé. Le souhait du retour de l'URSS est donc à interpréter comme une tentative désespérée de répondre à la montée en puissance de Beijing autant que des États-Unis.

L'URSS est donc morte, mais l'instrumentalisation de son Histoire par les milieux nationalistes russes est bien vivante. 

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