L'ONU lance une alerte sur l'inaction face au dérèglement climatique : combien va finir par nous coûter notre attentisme ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
L'ONU lance une alerte sur le déréglement climatique.
L'ONU lance une alerte sur le déréglement climatique.
©Reuters

Course contre la montre

L'ONU lance une alerte sur l'inaction face au dérèglement climatique : combien va finir par nous coûter notre attentisme ?

L'ONU tire la sonnette d'alarme : les bonnes intentions sur la lutte contre le changement climatique n'ayant pas débouché sur des actions concrètes efficaces, la facture de l'immobilisme pour l'ensemble de la planète s'annonce salée.

Christian Gollier

Christian Gollier

Christian Gollier est économiste à la Toulouse School of Economics et co-auteur des 4e et 5e rapports du GIEC.

Voir la bio »

Atlantico : Par le biais d'un rapport préliminaire du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), obtenu par l'agence AP, l'ONU tire la sonnette d'alarme quant au coût d'une action trop tardive sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Quelles sont les conséquences économiques potentielles d'un tel attentisme sur la question ? A quels niveaux de l'économie ces conséquences se produiront-elles ?

Christian Gollier : Dans les années 90, il y avait une valeur d’option à attendre pour mieux comprendre le phénomène de changement climatique sur lequel pesait tant d’incertitude. A l’époque, le risque de se lancer dans des investissements irréversibles pour assurer la transition énergétique étaient très importants, compte tenu des incertitudes scientifiques qui pesaient sur l’origine humaine du phénomène. Aujourd’hui, l’essentiel de cette incertitude a été balayée par un effort scientifique international sans équivalent dans l’histoire de l’humanité. Le problème, c’est que cette transition coûte extrêmement chère, et est in fine payée par les ménages à travers notamment une facture énergétique élevée, comme on le voit chez notre voisin allemand. Par ailleurs, dans le domaine des transports, la voiture électrique est encore hors de prix, et les transports collectifs nécessiteraient des investissements colossaux pour répondre aux enjeux climatiques.

L’impact sur l’emploi des politiques de transition énergétique rapide n’est pas clair, la ponction sur le pouvoir d’achat des ménages qu’elle implique ayant des impacts négatifs sur la croissance et l’emploi dans tous les autres secteurs de l’économie. Une transition énergétique rapide sera nécessairement un sacrifice pour les générations présentes, mais ce sacrifice est aujourd’hui indispensable compte tenu du coût énorme de l’inaction porté par les générations futures. Si tout le pétrole, le gaz et le charbon présent sur Terre est exploité, il faut s’attendre à une augmentation de la température moyenne de la Terre supérieure à 5°C, avec des effets incommensurables pour les générations dans un siècle ou deux, et ceci pendant plusieurs centaines d’années.

Certes, nous pourrions reporter cet effort de dix ou vingt ans. Les prétextes ne manquent pas ! Mais retarder l’effort rendra le coup de frein à imposer sur les émissions de CO2 plus tard encore plus brutal et dévastateur pour le bien-être des générations qui la subiront. Le coût de la transition sera d’autant plus élevé que les délais pour la mettre en œuvre seront courts. Aujourd’hui, il est encore possible de laisser jouer l’obsolescence naturelle de certains modes de production écologiquement inefficaces. Mais plus on tarde à envoyer les bons signaux économiques aux émetteurs, plus il sera socialement coûteux à l’avenir de fermer ces installations inefficaces. 

L'attentisme provoquant, en plus de la hausse de la production des gaz à effet de serre, la nécessité de sommes d'argent exponentiellement plus importantes, risquons-nous d'atteindre un point de non-retour ? Pouvons-nous être pris au piège d'une incapacité financière à faire machine arrière ?

Des collègues comme Philippe Aghion de Harvard et André Grimaud de la Toulouse School of Economics ont bien montré le piège d’une économie intensive en énergie fossile. Quand toute une économie se fonde sur des technologies sales, il est très difficile de réorienter la R&D privée vers des innovations en faveur de la transition verte. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui que les innovateurs verts sont très mal récompensés de leurs efforts de recherche, la valeur de leur brevet étant indexés sur le prix des permis d’émission de CO2 qui s’est effondré en Europe. Les gouvernements ont là un rôle évident à jouer, et actuellement une lourde responsabilité. Au lieu de soutenir la recherche verte, la plupart des états ont soutenu à bout de bras et à fond perdu l’installation de technologies vertes immatures, en particulier dans le photovoltaïque. Le tout sur fond de guerre industrielle pour faire émerger un champion national, un jeu à somme nulle à l’échelle mondiale.

Quelle est la part de responsabilités des différents gouvernements nationaux dans cet attentisme ? Dans quels secteurs cela se joue-t-il essentiellement ?

Une politique internationale de lutte contre le changement climatique est à mon avis irrémédiablement condamnée, ceci pour deux raisons essentielles, l’une géopolitique, l’autre temporelle. Seul 1% des dommages climatiques liés aux émissions de la France affectent les citoyens français. Hors, on voit bien que l’électeur français s’intéresse avant tout aux problèmes des français. Dans ce contexte, il serait suicidaire pour tout gouvernement français de sacrifier le bien-être de leurs électeurs sur l’autel de l’intérêt général mondial. On l’a bien vu avec la taxe carbone votée par le gouvernement précédent, qui fut massivement rejetée par les Français dans les sondages. La France n’est pas le pays des bisounours. Et c’est la même chose partout ailleurs !

De plus, les générations présentes ne supporteront qu’une toute petite partie des dommages climatiques qu’elles généreront à travers leurs émissions, l’essentiel étant porté par les générations futures. Et, comme on le voit dans les dossiers des retraites, de la dette publique ou de l’emploi des jeunes par exemple, la génération au pouvoir aujourd’hui se moque bien du devenir de celles qui les suivront !  L’attentisme des gouvernements nationaux n’est donc que le reflet du manque d’altruisme de leurs électeurs.

Tant pour des raisons de concurrence économique que des raisons techniques, stabiliser ou au moins réduire l'émission des gaz à effet de serre peut-il se faire autrement qu'à travers une coopération mondiale ? Et comment ?

Effectivement, cette coopération internationale impossible est en même temps indispensable. Il est autant suicidaire qu’inutile de faire cavalier seul dans ce domaine. Pénaliser les émissions de CO2 en Europe a fait fuir de l’activité industrielle et les emplois correspondants vers d’autres pays écologiquement moins disant, avec un effet net sur les émissions mondiales probablement quasi nul. Les Américains l’ont bien compris qui exigent de la Chine un réel engagement dans la lutte contre l’effet de serre avant de s’engager eux-mêmes. Les bonnes paroles des conférences internationales ne servent à rien. Il faut des engagements précis de chaque pays, sans free-rider, avec une gouvernance mondiale forte, capable de vérifier les émissions, contrôler les pays et punir les récalcitrants. L’émergence d’un tel schéma est très improbable, d’autant plus que les pays riches en ressources fossiles se feront forts de torpiller toute velléité dans ce sens, tant leur survie économique et politique en dépend. Un suicide collectif est en cours, et il va être difficile de l’arrêter.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !