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Inde : le choc des titans qui se prépare et qui pourrait bien déstabiliser le monde
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Le choc des titans

Inde : le choc des titans qui se prépare et qui pourrait bien déstabiliser le monde

Les deux pays les plus peuplés du monde se testent de plus en plus à leurs frontières : la Chine investit au Pakistan et forme une ceinture d'alliés peu rassurants pour une Inde de plus en plus nationaliste et exaspérée par l'hégémonie chinoise dans des terres qu'elle revendique.

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot est agrégé de sciences économiques et sociales et Docteur en économie.

Il est spécialisé depuis les années 1980 sur l'Inde et l'Asie émergente et a été conseiller au ministère des Finances sur la plupart des grandes régions émergentes dans les années 1990. Il est aujourd'hui chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et coprésident du Euro-India Group (EIEBG).

 

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Atlantico : Les investissements chinois au Pakistan et au Bouthan inquiètent de plus en plus les Indiens, qui considère l'ingérence de leurs voisins dans ces pays limitrophes comme une menace pour l'Inde. India Today a ainsi titré sur la façon dont la Chine achetait le Pakistan, décrivant le pays rival comme le "nouveau poulet" de l'Empire du Milieu et dénonçant ces investissements comme "inquiétants". Les Indiens ont-ils raison de s'alarmer de l'extension progressive de son voisin hégémonique dans sa région ?

Jean-Joseph Boillot : Oui, ils ont raison de s'inquiéter parce que d'une part le statut global de la Chine prend de plus en plus d'importance et surtout parce que la diplomatie indienne à une conception de ce voisinage immédiat qui relève d'une sorte de prétention impériale que nous appellerons plutôt "bouclier-tampon" contre le voisin chinois. Il ne faut pas oublier que l'Inde a été en guerre contre la Chine en 1962, et qu'en conséquence les investissements économiques croissants mais aussi la présence militaire en ce qui concerne le Pakistan sont des raisons suffisantes pour susciter de l'inquiétude à New Dehli. D'ailleurs l'expression "Poulet" renvoie à une célèbre maxime chinoise de l'Art de la guerre de Sun Tzeu. 

Maintenant, il faut voir que l'Inde a une façon un peu schizophrenique de répondre à ce défi. En effet, elle entretient de mauvaises relations avec tous ses voisins. De ce point de vue-là, il ne s'agit plus de prétention défensive mais bien de prétention impériale. Il faut savoir que dans la symbolique des hindous fondamentalistes, le monde de "Bharat" s'étend en réalité jusqu'à l'Afghanistan. La façon de répondre de l'Inde est donc forcément un peu stupide parce qu'au lieu de compter sur de bonnes relations avec ses voisins pour se défendre de la Chine, elle arbore une sorte d'arrogance impériale qui pousse en réalité ses voisins à se rapprocher de Pékin. C'est donc un cercle vicieux dont l'Inde est elle même un peu à l'origine. Elle ne se donne pas les moyens de répondre au défi Chinois par de bonnes relations économiques et politiques avec ses voisins mais au contraire leur donne des arguments pour se rapprocher de la Chine. 

Entre un gouvernement chinois très volontaire en matière de politique internationale et un gouvernement indien de plus en plus populiste et nationaliste, faut-il craindre que leur rivalité se transforme en confrontation dans les années à venir, comme le laissent présager les récentes escarmouches ?

Mon sentiment est qu'on a entre la Chine et l'Inde un tel déséquilibre des forces que sur le plan militaire, je ne vois pas de raison d'un affrontement ouvert. On a par contre une sorte de diplomatie très active et militariste tant du côté chinois qu'indien, même si c'est Pékin qui mène clairement l'offensive. La diplomatie chinoise consiste à énerver, tester, vérifier les capacités de réaction et de défense de son voisin indien et l'Inde de son côté fait monter la fibre nationaliste pout des raisons d'ailleurs de politique intérieure aussi, comme avec le Pakistan. C'est pour cette raison principalement que l'on observe de plus en plus de petites escarmouches, y compris militaires. Car depuis à peu près un mois, ce phénomène s'est amplifié à la frontière entre l'Inde et la Chine, sachant qu'entre ces deux pays, suite à la guerre de 1962, un état entier (l'Arunashal Pradesh) de l'Inde est revendiqué autant par la Chine que par l'Inde. On n'a donc pas de bonnes conditions pour un apaisement entre les deux géants asiatiques. 

Faut-il voir des signes d'un désengagement des Occidentaux dans l'évolution cette progression chinoise en particulier les Etats-Unis ou les Anglais qui étaient jusque-là très proches de Islamabad ?

C'est une question importante, car jusqu'à finalement assez récemment, la présence militaire conséquente des Etats-Unis au Pakistan et dans cette région – avec l'Afghanistan – permettait au Pakistan d'équilibrer la puissance chinoise. Telle etait aussi la strategie de la diplomatie francaise. Et cela permettait donc a Islamabad de jouer sur la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis pour tirer ses marrons du feu. Cela donnait une relative autonomie au Pakistan et donc lui permettait d'afficher une attitude extrêmement ferme voire belliqueuse vis-à-vis de l'Inde. Depuis quelques années par contre, l'Inde a opéré un rapprochement significatif avec les Etats-Unis, sans qu'elle demande officiellement un retrait des forces américaines au Pakistan, mais dans les faits les sommant de choisir entre eux deux. C'est ce que l'Inde a d'ailleurs fait avec les Français, et ce y compris dans le domaine économique. Du côté américain, on a vu la même évolution en faveur de l'Inde alors que l'Inde sortait de sa traditionnelle réserve vis-à-vis d'eux au nom d'une sorte de coalition mondiale contre la Chine. La présence américaine au Pakistan s'est progressivement érodée comme la montre la fameuse expédition secrète poir éliminer Ben Laden caché dans les faubourgs de la capitale pakistanaise. 

Ceci a donc permis à la Chine d'accentuer sa présence dans tout le voisinage de l'Inde, et notamment au Pakistan. Elle le fait pour des raisons stratégiques et militaires. Elle le fait aussi pour d'autres raisons que ne comprennent ou ne veulent pas comprendre les autorités indiennes. Il s'agit de raisons économiques et qui correspondent à une action globale de la Chine dans tous les pays endeveloppement qui sont pour elle des marchés prometteurs, principalement ceux de la Route de la Soie (ou plutôt des routes de la Soie). Et ce d'autant plus depuis quelques années avec le repli protectionniste des pays développés, notamment vis-à-vis de la Chine. La présence chinoise s'est accentuée de la sorte en Amérique Latine, en Afrique, et pas seulement en Asie du Sud. En Asie du Sud, la Chine voit son rapport de force se déséquilibrer nettement en sa faveur et au détriment de l'Inde. Cet aspect économique est très important : les investissements au Pakistan se chiffrent en milliards de dollars avec des constructions de centrales électriques, de routes ou de métros comme à Lahore. Et on voit la même chose au Bengladesh ou au Népal sans compter l'invasion de produits manufacturés made in China très prisés par les populations locales. De sorte qu'il y a une impuissance indienne croissante à répondre sur ce terrain économique aussi. Ses propres grands groupes industriels s'avèrent incapable de réagir et de concurrencer leurs adversaires chinois dans le sous-continent. Bréf,  l'Inde n'a aucune alternative à offrir : elle boycotte l'économie pakistanaise ; elle était tellement dominante au Népal que les Népalais ont choisi de se détourner des entreprises indiennes qui ne sont pas connues pour être les moins chères du monde et les plus compétitives. Idem aussi Sri-Lanka. Et donc ce faisant, la Chine a créé une sorte de synergie entre les aspects géopolitiques et économiques qui marginalise l'Inde sur sa périphérie. In fine, cela nous pousse à concevoir un scenario possible qui serait le glissement progressif de l'Inde vers une diplomatie de plus en plus ouvertement anti-chinoise avec un arc qui part du Japon et qui va jusqu'aux Etats-Unis en passant par une Europe hélas de plus en plus spectatrice. Cela ne conduit donc pas à une guerre bilatérale, mais plutôt à l'entrée de l'Inde dans une "superalliance" avec les adversaires de la Chine contre leur voisin du Nord. Le rapprochement avec Israël est intéressant : Israël est le deuxième fournisseur d'armes en Inde comme vient de le rappeler la visite récente du Premier ministre indien à Jerusalem qui avoir même "oublié" de mentionner la question palestinienne pourtant traditionnelle dans la diplomatie indienne. L'obsession chinoise est donc de plus en plus  évidente. 

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