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L'impact psychologique de la boulimie
©FRED DUFOUR / AFP

Bonnes feuilles

L'impact psychologique de la boulimie

Les personnes souffrant de boulimie sont souvent confrontées à des hospitalisations dans des unités spécialisées. Elles doivent également se plier à des séances auprès de psychologues et se retrouvent souvent désemparées. Mélina Hoffmann retrace cette phase difficile dans son ouvrage poignant. Extrait du livre Faim de vie de Mélina Hoffmann, publié aux éditions Michalon (2/2).

Mélina  Hoffmann

Mélina Hoffmann

Mélina Hoffmann est née le 31 mai 1986 à Dunkerque, dans le nord de la France. Après avoir passé toute son enfance et son adolescence à Bourges, elle rejoint la région parisienne puis Paris dès l'âge de 20 ans.
 
Diplômée d'un Master de rédaction technique et d'une licence de Psychologie, elle se forme à l'Hypnose ericksonienne en 2014, puis part faire le tour du monde pendant un an. Elle livre le récit de ses aventures sur sa page Facebook 'En-vie d'ailleurs'.
 
Elle se consacre désormais essentiellement à l'écriture et aux voyages.
 
Maître praticienne en hypnose ericksonienne, journaliste culture pour le Web et globe-trotteuse, Mélina Hoffmann est avant tout une passionnée de la vie et une amoureuse des mots. Elle signe ici son premier livre.
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« Que serions-nous sans nos souffrances ? Un sourire sans doute, mais sans nuances. » Marguerite Duras

Mon séjour avait été rythmé par des visites et appels réguliers de mes parents et de mes deux grands frères, de tonnes de courrier d’amis que je ne pensais même plus avoir au moins un par jour de ma mère parce qu’elle savait que j’aimais recevoir du courrier, d’un rendez-vous hebdomadaire avec une psychologue, un autre mensuel avec un médecin, de différentes activités, plus rarement des sorties et, de temps en temps, vers la fin, de quelques week-ends de permission.

Sport, musique, dessin, cuisine, poterie, jeux de société… On aurait presque dit une colonie de vacances, sauf que les moniteurs étaient tous en blouse blanche, que nous n’avions pas le droit de sortir ni de communiquer avec nos proches librement, et que la souffrance flottait tout autour de nous, étouffant les rires, les rêve, les espoirs parfois. 

Les premiers jours avaient été difficiles. Ma famille me manquait, mes crises de boulimie aussi. Mes crises de boulimie surtout. 

J’essayais tant bien que mal de faire quelques provisions au moment des repas, mais les petites portions individuelles de Nutella et les morceaux de pain que je parvenais à dérober me permettaient à peine quelques grignotages. 

J’étais en manque, j’en pleurais parfois de rage, le corps tremblant, pendant qu’Isabelle pleurait pour ne pas devoir finir son demi-verre d’eau. 

De ça, je n’ai jamais parlé à la psy. La bouffe n’était pas un sujet que nous abordions. Je croyais être là à cause de ça pourtant, mais elle m’avait expliqué que non. Marine elle s’appelait, un prénom doux qui lui allait bien. Elle avait une petite voix de celles qui ne semblent faites que pour dire de jolies choses. 

En réalité, elle l’utilisait peu pendant nos séances. Celle qui parlait, c’était surtout moi. J’ai parlé de ce qu’elle semblait vouloir entendre puisque sa première question avait été: « Quelle relation avez-vous avec vos parents? »

Moi qui faisais mon entrée dans le monde étouffant des psys, je ne savais pas encore que tout tournerait toujours autour de ça. 

Alors je lui ai raconté, sans plainte ni reproches. Je lui ai raconté la relation fusionnelle avec ma mère, nos rôles que nous avions inversés très tôt sans vraiment en avoir conscience parce que ceux que nous avions ne nous convenaient pas. Je lui ai raconté le poids parfois un peu lourd sur mes épaules de ses traumatismes passés, de sa dépression, de son excessive sensibilité et du manque cruellement douloureux de ses deux fils restés auprès de leur père après un premier divorce dévastateur. Je lui ai raconté la peine que j’avais ressentie en la voyant pleurer toutes les larmes de son corps agenouillée contre le rebord de la salle de bain l’autre jour. Je lui ai raconté que j’aurais voulu pouvoir grandir un peu plus vite encore pour pouvoir l’aider davantage. Parce que moi seule pouvait la défendre lorsque sa faiblesse la rendait trop vulnérable aux violentes colères verbales de mon père. Parce que moi seule pouvait la réconforter lorsqu’elle restait dans son lit avec ses larmes et me désignait comme sa seule raison de vivre, sa dernière source d’oxygène. Si tu n’étais pas là je ne serais plus là depuis longtemps… m’avait-elle confié plus d’une fois. Alors j’ai grandi en croyant que c’était ça, l’amour. 

Marine m’écoutait en hochant la tête régulièrement, en me souriant un peu parfois comme pour me dire que c’était ça, voilà, que c’était là qu’était venu se construire mon mal-être. 

Je ne voyais pas vraiment ce que tout ça avait avoir là-dedans. C’était ma mère après tout, elle méritait au moins ça. Elle représentait tout pour moi. Et la peur de la perdre un jour me hantait. 

Oui, j’ai absorbé sa souffrance, son désespoir, oui je me suis faite éponge, et si c’était à refaire je ferais tout pareil, aurais-je parfois voulu lui dire. Je ne vous en parle pas pour m’en plaindre, je vous en parle parce que vous me l’avez demandé. Parce que rien d’autre ne vous intéresse. Ni les 12 kilos que j’ai pris à force d’engloutir tout ce que j’avais à portée de main, ni le mal-être que je ressens au milieu des autres et qui m’empêche d’aller au lycée, ni de ce corps qui me dégoûte. Alors c’est vrai, ce n’était peut-être pas mon rôle, et sans doute que dans un monde aussi parfait que parfaitement surréaliste j’aurais dû être préservée de tout ça, par ma mère justement. On y revient! Mais moi, je pense surtout que si on a la possibilité d’aider quelqu’un qui en a besoin, quelqu’un qui nous aime comme ma mère m’aime, alors aucune règle ne devrait nous empêcher de le faire, et aucun psy au monde ne devrait – depuis son confortable fauteuil en cuir noir – avoir son mot à dire là-dessus! 

Mais la douceur de Marine m’empêchait de lui dire tout cela. Je crois que je l’aurais déçue. Je voulais qu’elle sourie, qu’elle pense m’aider à aller mieux. Alors, au fur et à mesure de nos rendez-vous, j’ai pris l’habitude de lui parler de mes parents plutôt que de moi, et j’ai fait comme si la nourriture n’était plus un problème. Une fois de plus, je me suis oubliée parce qu’il me semblait que ça arrangeait tout le monde.

 Et puis, sans doute que l’on peut construire quelque chose à partir de tout ce qu’on éponge…

Extrait de Faim de vie, de Mélina Hoffmann, aux éditions Michalon.

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