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L’union fait l’insouciance

L’Europe, puissance naïve dans un monde de brutes ?

Un journaliste pour une chaîne néerlandaise a réussi à s’infiltrer dans une réunion des ministres européens de la Défense organisée sur Zoom. Quels sont les enseignements de cette faille de sécurité sur le retard de l’Europe en terme de souveraineté technologique et sur le plan numérique ? L'Union européenne va-t-elle réagir ?

Guillaume Klossa

Guillaume Klossa

Penseur et acteur du projet européen, dirigeant et essayiste, Guillaume Klossa a fondé le think tank européen EuropaNova, le programme des « European Young Leaders » et dirigé l’Union européenne de Radiotélévision / eurovision. Proche du président Juncker, il a été conseiller spécial chargé de l’intelligence artificielle du vice-président Commission européenne Andrus Ansip après avoir été conseiller de Jean-Pierre Jouyet durant la dernière présidence française de l’Union européenne et sherpa du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen) pendant la dernière grande crise économique et financière. Il est coprésident du mouvement civique transnational Civico Europa à l’origine de l’appel du 9 mai 2016 pour une Renaissance européenne et de la consultation WeEuropeans (38 millions de citoyens touchés dans 27 pays et en 25 langues). Il enseigne ou a enseigné à Sciences-Po Paris, au Collège d’Europe, à HEC et à l’ENA.

Voir la bio »Anthony Poncier

Anthony Poncier

Anthony Poncier est Docteur en Histoire, membre du collectif Réenchanter Internet et expert en transformation digitale et en stratégies collaboratives. En cette qualité, il accompagne les entreprises dans la conception de leurs stratégies médias sociaux, ainsi que dans la création de leurs réseaux internes.

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Atlantico.fr : Journaliste pour la chaîne néerlandaise RTL, Daniel Verlaan a réussi un exploit : s’infiltrer dans une réunion « confidentielle » des ministres européens de la défense se déroulant sur Zoom. Peu conseillée par les États, cette application a néanmoins été utilisée par les ministres, qu’est-ce que ce manque d’organisation nous révèle sur le retard de l’Europe en termes de souveraineté technologique notamment en matière de défense ? 

Guillaume Klossa : Cet incident n’est pas une spécificité européenne et même aux États-Unis des réunions entre les gouverneurs se sont déroulées sur Zoom. En revanche, la crise de la Covid fait prendre conscience aux Européens que la maîtrise de la technologie et la disponibilité d’ infrastructures sécurisées autonomes est vitale. 

Dès avant le Brexit, Jean-Claude Juncker avait senti que l’avenir de l’Europe dépendait de sa capacité à développer son autonomie stratégique. Il a parlé d’une armée européenne. Concrètement, le président de la Commission a lancé un travail sur l’avenir de la défense européenne et le renforcement de l’industrie de l’armement afin de pallier cette insuffisance et à nommer Michel Barnier comme conseiller spécial sur ce dossier. Ce dernier a fait un rapport qui a donné lieu à la création d’un fonds européen pour l’armement et à de nombreuses autres initiatives. 

L’enjeu est bel bien que l’Europe ait une industrie de l’armement assez forte pour faire des transferts de technologie vers le privé. Contrairement à nous, les Américains, les Chinois ont une autonomie stratégique, ils ont une industrie de la défense puissante et les transferts de technologie entre celles-ci et les industries sont la règle. Sans ses transferts technologiques, il n’y aurait ni GAFA américains ni de BATX en Asie. Cela suppose pour l’Europe de changer de paradigme, elle doit développer une vraie stratégie industrielle d’autonomie stratégique qui requiert une nouvelle étape dans l’intégration européenne. En attendant, elle est prise en étau entre les Américains et les Chinois. Le fait que la notion d'autonomie stratégique fasse partie des objectifs du plan de relance est à cet égard la preuve d’une prise de conscience et d’une volonté d’action. 

Ce débat devrait avoir également lieu dans le cadre de la conférence sur le futur de l’Europe.

Anthony Poncier : L'idée de souveraineté technologique est assez nouvelle en Europe. C'est avec le commissaire européen Thierry Breton qu’elle commence à percer. Le débat commençait à faire jour avant mais c'est avec la commission actuelle que la question pèse de plus en plus. Le signal d'alarme a été relancé avec l'invalidation du privacy shield et les soupçons sur les transferts de données en Europe et aux Etats-Unis.

En France on a beau parler de tech, sur la compréhension des enjeux de la nouvelle technologie, nos hommes politiques ont un niveau très bas et sans doute aussi dans la majorité de l'Europe. Et en Europe, c'est pareil. Les gens qui nous dirigent n'ont pas un niveau de compréhension et de formation suffisant sur ces questions. Dans leurs usages privés, ils vont utiliser Skype ou Zoom. Au niveau européen il n’y a pas encore eu de recommandation d'une solution de vidéoconférence. La data protection commission, qui conseille la Commission, a émis des conseils sur la vidéoconférence mais pas de vraie recommandation de logiciel. Par contre en février, c'est la messagerie Signal qui avait été mise en avant. En France, la Cnil a publié un guide pour utiliser les outils de vidéoconférence et a recommandé la solution française Tixeo qui est aussi certifiée par l'Ansi, l'Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d'Information.

L'infiltration d'un journaliste dans une réunion confidentielle peut amener à une prise de conscience. L'Europe va avoir besoin d'une solution plus complète qu'une simple visioconférence : avec un chat, un partage de fichiers, un moyen pour enregistrer etc. 

Sommes-nous prisonniers de l’OTAN ?  Et notre coopération policière est-elle suffisante ?

Guillaume Klossa : Il faut rééquilibrer les équilibres au sein de l’OTAN et développer un pilier véritablement européen voire spécifique UE qui doit pouvoir avoir une capacité d’action propre, nos intérêts ne convergent pas toujours avec ceux des Américains et de moins en moins avec ceux des turcs. Les Européens doivent saisir l’opportunité de la présidence Biden pour effectuer ce rééquilibrage. 

Depuis 2015 et les attentats de Charlie Hebdo, il y a eu des pas de géants en matière de coopération entre les services de police, de sécurité et de justice au sein de l’Union européenne. Le meilleur fonctionnement de ces coopérations est à signaler car elles sont efficaces et personne n’en a véritablement conscience. De nombreux attentats ont pu être évités, des réseaux démantelés... Longtemps, pour des considérations de souveraineté nationale, la réticence a prévalu et ces coopérations étaient inefficaces au plus grand bénéfice du crime organisé et des réseaux extrémistes, heureusement le bon sens prévaut désormais.

Avons-nous choisi la naïveté pour réagir aux agressions extérieures où tout se joue entre rapport de force et espionnage ? 

Anthony Poncier : L'Europe a été naïve pendant très longtemps. Elle est en train de changer. A une époque, il y avait consensus en Europe pour dire que l'Otan nous protège, que les Etats-Unis sont là pour nous. Les questions de souveraineté numérique étaient loin derrière. Là, les différentes crises permettent de se rendre compte que d'un point de vue technologique, on dépend de nombreux acteurs extérieurs (notamment sur la 5G avec Huawei, même s'il existe un champion européen avec Ericsson).

La question de la superpuissance mondiale se joue au niveau économique et notamment technologique, que soit en santé, data, communication, sécurité... Aujourd’hui deux blocs sont en train de se créer, comme à l'époque de la Guerre Froide. La Chine et les Etats-Unis ne feront pas de cadeau. Si les deux parviennent à un accord, on sera entre le marteau et l'enclume. On commence à prendre conscience qu'une troisième voie est nécessaire (le respect des données et de la vie privée). 

Avant l’élection américaine, certains disaient que si Trump gagnait, ce ne serait peut-être pas plus mal car il continuerait à nous malmener et nous pousserait à sortir de notre naïveté. Espérons qu'avec la victoire de Biden, on ne revienne pas à une vision angéliste en croyant que tout ira pour le mieux. 

Les choses commencent à bouger, des lois sont en cours d'élaboration, comme le Digital Services Act porté par les équipes de Thierry Breton contre l'idée d’un monopole technologique et pour des solutions alternatives. Ça va prendre du temps. Le cloud européen Gaia-X est en train d'émerger, et plusieurs entreprises américaines veulent participer au projet. Gaia-X propose l'infrastructure et les Américains pouraient y installer des logiciels, comme dans le cadre d'un accord avec le français OVH avec Google. Des protections sont mises en place : les Américains ne pourront pas siéger au board par exemple. Les Européens doivent garder leur souveraineté (avoir le contrôle des infrastructures) et se donner du temps (on ne trouvera pas un champion européen de la data tout de suite). Mais il faut bien commencer quelque part. Pour le moment, on peut développer quelque chose, essayer d'utiliser les forces de l’adversaire (et donc les solutions américaines) pour pouvoir grandir. Il ne faudrait pas abandonner en se disant qu'on ne pourra jamais faire aussi bien que les Américains ou les Chinois. Encore moins se positionner en seul contre tous en refusant tout partenariat. Il y a un nouveau positionnement à trouver. On doit développer nous-mêmes nos solutions tout en continuant de travailler avec l'extérieur.  

Mark Rutte a demandé à son gouvernement de renforcer la sécurité digitale suite à cet épisode pourtant ce n’est pas la première fois et les scandales de la NSA au Danemark ou de ceux à venir avec l’installation de la 5G ne font rien augurer de bon. Quand l’Union européenne va-t-elle enfin réagir ? 

Guillaume Klossa : De nombreux Etats-membres ont pris des positions assez radicales par rapport aux exportations de technologie 5G et notamment à l’égard de Huawei. Il y a des options industrielles et de services européennes en matière d’infrastructure et de cyber-défense, citons par exemple Orange Business Service. Les dirigeants savent que les services de télécommunication sont des éléments stratégiques, aussi bien pour les institutions que pour les entreprises ou les citoyens. Pour certaines conversations, notamment ministérielles de haut-niveau, il est important de passer une infrastructure sécurisée et des solutions européennes… 

D’autres options étaient possibles et une enquête doit être faite avec une explication sur le choix de Zoom.

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