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L’envie de Sarkozy, c'est fini ? Petit mémo à l’usage de ceux qui ne savent pas lire les sondages
©Reuters

Au revoir ?

L’envie de Sarkozy, c'est fini ? Petit mémo à l’usage de ceux qui ne savent pas lire les sondages

Le sondage Ifop pour Fiducial "Les Français et la perspective du retour de Nicolas Sarkozy" de ce lundi 19 mai sonne comme une mauvaise nouvelle pour l'ancien président. Si 76% des Français estiment qu'il sera candidat en 2017, seuls 37% le souhaitent.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Comment mettre en perspective le sondage IFOP/Fiducial avec les résultats d'un autre sondage Ifop pour Ouest France de mi-avril (voir ici) qui mettait Nicolas Sarkozy en tête des intentions de vote au premier tour de la prochaine présidentielle ?

Jean Petaux : Quand on compare avec juin 2013 où la même question a été posée, on constate que le pourcentage de personnes qui ont répondu "oui je souhaite que Nicolas Sarkozy se représente en 2017" n’a baissé que de 3 points en passant de 40% à 37%. Compte tenu de la marge d’incertitude propre à ce type de sondage on va dire qu’on est tout simplement dans "l’épaisseur du trait". Ce qui est plus intéressant c’est l’écart entre le "souhaitable" et le "probable" (presque le double dans le sens du "probable"). Cette différence, à mon sens, dit quelque chose d’assez profond sur la vision qu’un échantillon réputé représentatif de l’opinion publique a de Nicolas Sarkozy : un homme déterminé, que rien n’arrête quand il s’agit d’obstacles encombrant son propre chemin et sa propre trajectoire politique, même si  cet acte (se représenter) n’est souhaité que par un peu plus d’un Français sur trois (37%). L’augmentation du taux de probabilité pour le retour de Sarkozy dans la compétition présidentielle (de 61%  pour l’ensemble des Français en juin 2013 à 76% aujourd’hui) trouve son explication, à mon sens, dans le fait que les multiples signes et autres "cartes postales" adressés par Sarkozy (ou son entourage très proche) crédibilisent l’hypothèse de sa candidature. Cela ne veut pas dire qu’il se trouve renforcé ou légitimé dans sa démarche, cela veut dire qu’en terme de paris, de plus en plus de Français pensent qu’il va se présenter. Il n’y a donc pas un "Désir de Sarko", il y a un "Pronostic de candidature Sarko". La nuance me parait de taille.

Pour ce qui est de la comparaison entre les chiffres du sondage IFOP-Fiducial et ceux contenus dans le sondage IFOP pour Ouest-France, je crois qu’il faut vraiment se garder de comparer les sondages entre eux dès lors que les questions ne sont pas exactement identiques. A la mi-avril il s’agit d’intentions de votes au premier tour de la présidentielle de 2017. Il n’est pas question de cela ici, puisque le sondage dont nous parlons, celui publié sur iTélé mesure les différences entre "candidatures UMP pour 2017" sur deux hypothèses, l’une avec Sarkozy et l’autre sans lui. On n’a pas mesuré la même chose entre les deux sondages...

Voir aussi "Hollande dans les choux, Sarkozy non désiré et les autres à la traîne… 3 ans avant une élection présidentielle le jeu politique n’a jamais été aussi ouvert"

Quel enseignement peut-on vraiment tirer d'une question posée sur une seule personnalité politique, en dehors de l'offre politique globale ?

 D’un strict point de vue méthodologique pas grand-chose. On sait bien qu’une prise de position politique, à plus forte raison un vote, est intrinsèquement "relative". Pour être plus explicite on pourrait même dire "comparative". De manière plus explicite je renverrai au second tour de toutes les élections présidentielles : une part importante de l’électorat se détermine non pas en faveur d’un.e candidat.e mais contre un.e autre. C’est dans la nature même de l’exercice. Et cela se trouve renforcé quand on doit faire un choix binaire : A ou B. Donc interroger sur une seule personnalité c’est, d’une part, éclairer brutalement la personnalité en question en créant une sorte de "trou noir" autour d’elle (principe du projecteur ou du lampadaire) et, d’autre part, faire abstraction des stratégies propres à la personne ainsi "ciblée". Tous les comportements des acteurs politiques, tous leurs choix tactiques et stratégiques, sont par nature en interaction, dans des configurations complexes, soumis à des contraintes, à des tensions très fortes. Si "X" se présente alors "Y" peut renoncer à se présenter ou bien soutenir "Z" ou bien au contraire se décider à entrer dans l’arène uniquement par détestation de "X". On comprend combien il est vain et inutile de segmenter ainsi la scène politique en une multitude d’isolats ou de bulles qui seraient occupées par tel ou tel acteur individué et qui n’interagiraient pas les unes sur les autres. Cela a encore moins de sens à 24 mois d’une éventuelle "primaire" et à 30 mois du véritable lancement de l’élection présidentielle de 2017.

La personnalité, le caractère jouent-ils davantage dans ce type de sondages que lorsque le potentiel électoral est testé relativement à d'autres ? Des personnalités plus consensuelles ont-elles tendance à obtenir de meilleurs résultats à ce type de sondage ? Nicolas Sarkozy fait-il ici les frais de sa personnalité clivante ? En quoi ?

Incontestablement Nicolas Sarkozy demeure dans une représentation mentale d’une majorité de Français comme un personnage clivant et dissensuel. C’est consubstantiel à son image "d’énergique, de petit nerveux, de volontariste". Il a construit toute sa personnalité politique sur le profil-type du "décideur", de celui qui "tranche", "réagit et su-réagit". Peu importe que cela soit les effets du story-telling, d’une pure stratégie de "com’ ". Peu importe que cela soit vrai ou faux, qu’il soit ainsi ou qu’il fasse semblant d’être ainsi. Ce qui compte c’est que cette image est devenue son personnage. Le  personnae dans le théâtre antique c’est le "masque de pierre" que les acteurs se mettaient devant le visage pour jouer un "rôle" (du latin rula : le rouleau de papier sur lequel était écrit leur texte…). Alors, bien évidemment, les réponses aux questions concernant Nicolas Sarkozy envisagé comme un "positionnement-produit" portent les traces de la représentation du produit lui-même. Vous comprenez alors pourquoi les sympathisants UMP, par nature "clivés" puisqu’ils revendiquent leur affiliation ou leur proximité à un parti politique (ce qui, comme chacun sait en France, est aussi tabou que le revenu brut global annuel et la position sexuelle préférée…) sont très "pro-Sarko" et qu’en l’absence de leur héraut dans la course des "primaires" ils mettent en avant celui qui leur semble le mieux à même de l’emporter (et qui le sera incontestablement, bien plus que Sarkozy), Alain Juppé. Comme une sorte de second choix "raisonnable" quand le premier serait "passionnel".

Voilà en deux phrases ce que peut se dire le sympathisant UMP en ce moment, en mai 2014 : 1°) "Sarko on l’aime, on le veut pour la France,  même si les Français sont tellement ingrats et ignares qu’ils n’en veulent pas" ; 2°) "Juppé on le présente parce qu’il peut gagner mais on n’en est pas fou amoureux"… Pour résumer on pourrait presque dire à notre tour : choix de Sarkozy,  principe de plaisir ; choix de Juppé : principe de réalité.

Bien malin celui qui peut dire si ce même sympathisant se dira la même chose en mai 2016, à quelques semaines des éventuelles primaires UMP. Il me semble que l’actualité cinématographique nous rappelle opportunément qu’un candidat quasi-déclaré à une primaire présidentielle peut très vite être mis hors-course… Son absence, son forfait, son empêchement, appelons cela comme on veut, peut venir invalider totalement les dizaines de sondages réalisés antérieurement, qui le plaçaient non seulement archi-favori de la "consultation primaire" (au point que d’aucuns spéculaient même sur son annulation) mais aussi de la future élection elle-même…

Ce sondage révèle-t-il par ailleurs quelque chose sur les intentions de vote des personnes sondées ?

 Absolument pas autre chose que ce que l’on veut y trouver. Une intention de vote encore une fois ne doit jamais être confondue avec une appréciation sur la notoriété, un pronostic, une estimation, une opinion sur telle ou telle personnalité politique. À la question "Souhaitez-vous que Sarkozy soit candidat en 2017 ?", un adversaire de Nicolas Sarkozy peut très bien répondre "oui" en considérant qu’il sera le candidat le moins dangereux possible face à son propre champion. Et, bien entendu, cette personne interrogée qui aura répondu "qu’elle souhaite que Sarkozy  se présente" votera pour son adversaire. De la même manière une personne à qui l’on pose la question sur "la probabilité de candidature" du même Sarkozy peut très bien répondre "non" parce qu’elle fait une analyse froide et rationnelle selon laquelle au moins un des juges d’instruction parmi la douzaine qui travaillent sur un des dossiers le concernant va réussir à le mettre en examen d’ici 2016… Mais cette même personne peut très bien regretter cette non probabilité de candidature du fait d’un éventuel ennui judiciaire, alors qu’elle voterait pour lui…

Finalement, à part montrer que les attentes des Français vis-à-vis de Nicolas Sarkozy sont mesurées, que révèle vraiment ce sondage ?

Plusieurs choses. La première est simple : peu importe les questions dans un sondage, quand on veut faire du "buzz" autour, un seul chiffre qui compte… Avec toute la simplification outrancière qu’il porte : "Sarkozy = 76%". On n’est pas dans l’épure ici on est dans l’épate. La seconde est plus intéressante : elle montre que le score d’Alain Juppé, comme candidat préféré des sympathisants UMP, progresse sensiblement pour atteindre 23% en présence de Nicolas Sarkozy qui certes l’emporte largement (il fait 50% à lui tout seul) mais qui s’érode sérieusement. Le troisième enseignement est encore plus encourageant pour le maire de Bordeaux remarquablement réélu (avec près de 61% des suffrages exprimés, dès le premier tour des municipales, à Bordeaux) : en l’absence de Sarkozy, Alain Juppé est le préféré de 40% des sympathisants UMP, soit 5 fois plus que le président actuel du mouvement, Jean-François Copé qui recueille 8% des appréciations préférentielles, et 5 points de moins que son "ami" François Fillon (13%).

Et la quatrième leçon de ce sondage-baromètre sur Nicolas Sarkozy c’est qu’il n’est pas du tout certain que l’intéressé lui-même réponde "oui" à la question sur le "souhaitable". Il peut très bien considérer, comme l’a dit récemment son illustre prédécesseur à l’Elysée, Valéry Giscard d’Estaing invité au journal de France 2 et interrogé par Laurent Delahousse à l’occasion du 40ème anniversaire de son élection en mai 1974 : "Que c’est très difficile de revenir… très difficile… j’ai essayé moi-même mais je n’y suis pas parvenu"… En "VGE dans le texte" cela veut dire : "Si moi, VGE je n’y suis pas parvenu, cela m’étonnerait beaucoup qu’un autre et surtout Sarkozy y parvienne"… Voilà, disons, une sorte de "pronostic autorisé" qui vaut pas mal de sondages…

 

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