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L'Empire byzantin n'était pas "raffiné, corrompu, barbare et dévot"

La maison d'édition "Perrin" publie Les Empires médiévaux de Sylvain Gouguenheim. Extrait 2/2

Rarement un empire comme le fut l’Empire byzantin n’aura suscité autant de fantasmes, de jalousies et de mépris, mais aussi de préjugés tenaces – de l’époque médiévale jusqu’à des dates plus récentes. En assurant pourtant la pérennité de l’État romain pendant plus de 1 000 ans au Moyen Âge et en transmettant à la modernité la culture intellectuelle grecque de l’Antiquité, Byzance peut être considérée comme un État et une civilisation majeurs pour l’affirmation de la culture européenne et, plus largement, « occidentale ». Il faut cependant reconnaître qu’elle se révèle encore bien méconnue de nos contemporains, tout en jouissant, il est vrai, d’une certaine aura dans nos imaginaires. C’est à partir de cet apparent paradoxe que se développera ce chapitre, nous rappelant que l’histoire et le mythe entretiennent souvent des affinités électives. Évoquer dès l’abord le mythe de Byzance permet sans doute de souligner que l’empire et la civilisation auxquels nous attribuons ce nom – de manière si maladroite – ont, d’une certaine manière, perduré bien au-delà du seul Moyen Âge et de la chute définitive de son État en 1453.

Après cette date, le plus souvent connue de l’honnête homme, l’Empire est d’abord associé à la double représentation de fascination et de mépris qu’il a pu – et peut encore – susciter. Dans nos inconscients collectifs, le mot même de « Byzance » renvoie à l’idée de faste et d’un certain luxe, comme le rappelle l’interjection française familière « C’est Byzance ! », là où, dans notre langue toujours, l’adjectif « byzantin » renvoie à des spéculations creuses ou sans intérêt, identiques à celles que l’on prête encore à quelques beaux esprits glosant sur le sexe des anges alors que l’Empire était sur le point de sombrer. Plutôt valorisée en Europe occidentale aux XVIe et XVIIe siècles, l’image de Byzance a beaucoup perdu de sa superbe à l’époque des Lumières dont on tient les écrits comme l’un des éléments fondateurs de notre modernité. « Tissu de révoltes, de séditions, de perfidie » pour un Montesquieu, cet « Empire grec » était même vu par Voltaire comme l’« opprobre de la terre », ce qui préparait la voie au philosophe Hegel qui, lui, résumait le millénaire impérial à « une suite de crimes, de faiblesses, d’infamies ». Accusé alors de mêler de manière inextricable le politique et le religieux, il fut ainsi jugé responsable d’une interminable histoire de bassesses et de violences.

Longtemps, en Europe occidentale, cette image s’est imposée, avant que Byzance ne redevienne un sujet digne d’intérêt, qu’elle suscite la curiosité et retrouve une place plus enviable dans les représentations mentales. Guy de Maupassant, en évoquant la cité sise sur le Bosphore et qui, par extension, finit par donner son nom à l’Empire, put ainsi la définir à la fois comme « raffinée, corrompue, barbare et dévote », bien qu’entourée d’un certain « mystère ». C’est là encore un qualificatif auquel on associe couramment l’Empire byzantin lui-même. Plus largement, la littérature française de la fin du XIXe siècle a redoré son blason, avant que l’histoire scientifique naissante ne lui emboîte le pas 1. Un siècle après, quand il ne l’oublie pas, notre temps lui accorde encore une place singulière qu’il a d’ailleurs du mal à définir avec précision, sans doute car Byzance échappe à nos catégorisations mentales : elle n’est ni vraiment occidentale ni totalement orientale, elle est à la fois européenne et asiatique, elle remet en cause la trop facile scission entre une Antiquité qui sombrerait corps et âme en 476 et un Moyen Âge qui débuterait alors, etc.

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