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L’Église catholique, un exemple remarquable d’utilisation de la propagande
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Bonnes feuilles

L’Église catholique, un exemple remarquable d’utilisation de la propagande

Dans un style clair et accessible, cet ouvrage s’adresse au citoyen qui s’intéresse à la manière dont il est informé à l’ère de la communication de masse et des réseaux sociaux. Les exemples proposés sont historiques mais aussi contemporains ! Extrait du livre "Petit traité de propagande à l'usage à l’usage de ceux qui la subissent" aux éditions de Boeck Supérieur 1/2

Etienne F. Augé

Etienne F. Augé

Etienne F. Augé est docteur en histoire et civilisations de l'Ecole des Huates Etudes en Sciences Sociales de Paris. Il a enseigné la communication internationale et le cinéma dans plusieurs universités. Ses travaux sont référencés sur son site.  

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Perfectionnement par l'Église catholique

Le concept de propagande doit sa codification à l’Église catholique. En effet, pour contrer la Réforme protestante, une commission de cardinaux est établie par Grégoire XIII, pape entre 1572 et 1585, avec pour objectif la diffusion du catholicisme vers les pays n’appartenant pas à la sphère d’influence du Vatican. Plus tard, cette commission devient permanente et s'institutionnalise sous le règne de Grégoire XV ; elle est alors désignée dès 1622 comme Sacra Congregatio de Propaganda Fide, Sainte Congrégation pour la propagation de la foi, avec la mission de diffuser la doctrine catholique dans le monde. L’Église catholique constitue un exemple remarquable d’utilisation de la propagande et c’est sur son modèle que vont se calquer la plupart des propagandes politiques postérieures en se référant à ses théories, sa structure et sa communication de masse. L'Église catholique a su réutiliser des mythes antérieurs au christianisme, les incorporant à sa propre doctrine, sous l'autorité d’un seul chef, le pape, qui lui-même commande une hiérarchie définie par sa discipline, son sens de l'organisation et son apparat. Au final, l’Église catholique parle d’une seule voix, presque sans parasite, et propage ainsi sa doctrine. On peut noter que la Sainte Congrégation pour la propagation de la foi existe toujours, mais a été rebaptisée par Jean-Paul II en 1982 Congregatio pro Gentium Evangelizatione, Congrégation pour l'évangélisation des nations, une dénomination nouvelle pour une institution qui conserve le même objectif de propagande de la doctrine catholique. Concluons dans un premier temps que le terme propagande n’est pas péjoratif, en tout cas jusqu'à la Première Guerre mondiale, mais implique l'idée d'une communauté de pensées à laquelle on se rallie.

Il peut paraître audacieux, voire provocateur de parler de propagande aussi bien pour l’Église catholique que pour des idéologies plus hasardeuses pour l’humanité, comme le nazisme. Il importe donc d’être précis afin de ne pas mélanger les analyses et les jugements. L’Église catholique comme les totalitarismes du XXe siècle ont utilisé des méthodes d’organisation et de propagande semblables, ce qui ne les rend toutefois pas identiques. La technologie qu’utilisent les médias est neutre, la télévision pouvant s’avérer un excellent outil d’apprentissage mais aussi une machine à « décerveler ». De la même façon, la propagande peut obéir à des objectifs très différents, que l’on peut juger positifs ou négatifs. En revanche, il n’est pas rare qu’elle soit confondue fréquemment avec d’autres aspects de la communication de masse, tant l’utilisation péjorative du mot propagande entraîne une grande confusion à son endroit.

Ce que la propagande n’est pas

Publicité

En premier lieu, on a souvent tendance à assimiler la publicité à de la propagande. La publicité peut faire partie de l’arsenal de la propagande, mais son impact reste bien inférieur en raison de sa nature. En effet, la propagande avance masquée quand la publicité doit s'annoncer comme telle. Même s'il existe des différences énormes quant à la conception de la publicité d'un pays à l'autre, l'objectif de la publicité demeure de vendre un produit ou un service en prévenant du caractère commercial de sa démarche. L'objectif de la publicité reste l'incitation à la consommation, qu’il s’agisse d’un bien, d’un service ou d’un candidat lors d’une élection. La publicité ne peut prétendre être une information impartiale élaborée par un spécialiste de l’information. Dans le cas contraire, en se déguisant, elle peut devenir de la propagande, à condition que son action fasse partie d’une stratégie à long terme qui exploite tous les médias à sa disposition.

La propagande n’est donc pas de la publicité, elle en est plutôt l’inverse tant il demeure important que le travail de propagande s’effectue dans la plus grande discrétion, alors que la publicité s’accommode fréquemment de procédés clinquants et tapageurs. La publicité tend aussi à modifier ses pratiques, tant elle prend une place importante et exagérée dans la vie quotidienne des citoyens, ce qui a conduit à l’émergence de groupes la contestant directement, comme les Adbusters, les Casseurs de pub, ou la diffusion de technologies permettant de l’éliminer, comme le magnétoscope américain TiVo, qui permet outre-Atlantique de ne pas enregistrer les nombreuses plages publicitaires des programmes télévisés. Toutefois, la publicité est limitée de par son objectif, qui consiste à claironner la supériorité de son produit par rapport aux autres, interdisant une approche plus subtile impliquant une communication qui ne préciserait pas son origine. La propagande en revanche peut ne pas annoncer clairement ses sources ; elle doit d’ailleurs le faire le moins possible afin de garder son efficacité.

Éducation

La différence entre la propagande et l’éducation peut paraître difficile à définir. L’histoire que l’on apprend à l’école par exemple ; le fruit d’un consensus national plutôt que fournissant des outils de méthodologie historiques, elle offre un récit des événements importants de la nation et du monde qui correspond à l’idéologie en place. Marc Ferro, dans son ouvrage Comment on apprend l’histoire aux enfants montre qu'il existe plusieurs histoires, parfois au sein d’un même pays.

Si l'on convient que la propagande a pour composante la notion d'intention, et que son action possède un objectif d’influence, alors il est possible de mieux comprendre sa différence d'avec l'éducation. La propagande entend pousser sa cible à choisir son camp, en le délimitant de façon binaire et simpliste. L'éducation, elle, encourage chacun à se faire sa propre opinion, basée sur des informations qui peuvent être contradictoires. Par exemple, un professeur d’économie, même s'il penche personnellement pour une idéologie, enseigne à la fois le libéralisme et le marxisme, mais également les théories de Keynes et de Schumpeter. Même s'il ne les présente pas toutes avec la même neutralité ou bienveillance, les élèves ont le choix d'approfondir leur connaissance de l’une ou l’autre des théories économiques, en particulier dans l’enseignement supérieur où une grande part est laissée au travail personnel et à la progression individuelle.

Une nation peut chercher à utiliser l’éducation à des fins de propagande. Mais à un certain niveau, et en raison surtout de la mondialisation des technologies de l’information, il est difficile à l'élève de ne pas se trouver confronté à des données qui remettent en question le savoir auquel il aura été exposé durant son instruction, à moins bien sûr d’être coupé du monde comme en Corée du Nord. L’éducation peut donc être une propagande, mais son intention est tout autre, voire inverse. Au lieu de vouloir poser le monde de façon simpliste, l’éducation devrait être un atout contre la propagande, ce qu’elle est souvent dans les sociétés ouvertes.

Désinformation

La propagande se différencie également de la désinformation. La désinformation, tout comme la propagande, entend influencer par le biais de la communication de masse. L'objectif est le même : manipuler l'opinion publique, mais la désinformation emploie des informations délibérément fausses, alors que la propagande joue sur l'apparence de l'information. Si en propagande on dira qu’un verre est à moitié vide ou à moitié plein, la désinformation affirmera qu’il n’existe pas de verre, ou qu’il est plein, ou intégralement vide. En fonction de ses objectifs, la désinformation présente donc :

• une information fausse comme vraie

• une information vraie comme fausse

• une partie d’information vraie comme une totalité indépendante et vraie pour elle-même.

Le romancier Vladimir Volkoff s’est intéressé au phénomène de la désinformation et l’a étudié plus particulièrement dans la sphère politique soviétique. Dans sa Petite histoire de la désinformation, il en donne la définition suivante : « La désinformation est une manipulation de l’opinion publique, à des fins politiques, avec une information traitée par des moyens détournés. » Cette définition correspond en fait à la propagande, et on lui préférera l'idée que la désinformation constitue essentiellement une diffusion d'information comportant une altération volontaire de celle-ci.

La désinformation peut toutefois se transformer en propagande. c'est le cas du Protocole des Sages de Sion un des faux les plus connus de l’histoire. Il ne s'agit presque plus ici de désinformation, car beaucoup de lecteurs, notamment au Moyen-Orient, tiennent ce document pour authentique, dans le contexte d'un antijudaïsme tenace et au succès croissant. Décrivant les objectifs d’un complot juif à l'échelle mondiale, Le protocole des Sages de Sion aurait été rédigé au début du XXe siècle dans la Russie tsariste afin de discréditer la communauté juive et de justifier les mesures prises à son encontre. Même si les preuves d’une falsification s'accumulent, le succès de ce faux ne se dément pas ; on en connaît notamment une adaptation à la télévision sous la forme d’un feuilleton diffusé en 2003 sur la chaîne du Hezbollah libanais Al Manar. Cette diffusion a été l’un des éléments majeurs qui ont contribué l’interdiction d'Al Manar sur le territoire français. On assiste ainsi à un phénomène de transmission à une large échelle d'une information fausse, qui tient de la désinformation, mais est tenue pour vraie, malgré des preuves indiscutables, par des groupes d'individus soumis à une forte propagande.

Extrait du livre "Petit traité de propagande à l'usage à l’usage de ceux qui la subissent" d'Etienne F. Augé, aux éditions de Boeck Supérieur, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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