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Perspective des européennes

L’air des Antilles : Emmanuel Macron et les limites de sa prise de recul

Au regard de ses déclarations dans le JDD, Emmanuel Macron a déjà engagé la campagne des élections européennes.

Atlantico : Emmanuel Macron engage déjà la campagne des européennes si l'on s'en fie à ses déclarations dans le JDD : "C'est un combat de civilisation, un combat historique, et je ne céderai rien aux extrêmes", explique Emmanuel Macron. "Je crois au retour des peuples. Je ne suis pas un européiste, ni un mondialiste. Je crois à l'identité forte de chaque peuple, je crois à l'histoire et à l'ambition de notre peuple. Je veux le convaincre que l'Europe, c'est ce qui l'accompagne, le protège. Je suis pour tourner la page d'une Europe ultralibérale, mais aussi pour éviter la page d'une Europe des nationalismes. L'Europe, c'est notre bonne protection. Encore faut-il la repenser et la rebâtir." Comment interpréter ce discours qui semble être à rebours de toute la vision de l'Union européenne que le Président de la République s'est échiné à dessiner depuis son accession au pouvoir ?

 
Christophe Bouillaud : Dans le même entretien, le lecteur croit comprendre qu’Emmanuel Macron dénie complètement aux élections européennes leur fonction d’élections intermédiaires, qui permettent de sanctionner le pouvoir en place et de lui signaler qu’il fait fausse route. Il préempte en quelque sorte les effets d’une possible défaite, ou même déroute, de la liste LREM à ces élections européennes, en soulignant qu’il continuera quoi qu’il arrive jusqu’au bout de son mandat de cinq ans à réformer la France. E. Macron a sans doute vu que le score de LREM est talonné par celui du RN de Marine Le Pen, alors que ce dernier, sans vouloir offenser personne, est encore sous le choc suite à sa défaite de 2017, et qu’il se débat dans ses problèmes financiers qui l’amènent à réduire son réseau local. En même temps, E. Macron sait bien que la défaite  aux européennes ne peut pas être trop cuisante, la suite de son mandat en dépend, puisque nous sommes tout de même dans des démocraties où l’opinion publique compte, donc il commence  à repositionner en tout hâte son discours sur une ligne moins européiste, moins mondialiste – même s’il a fait à l’Assemblée de l’ONU le grand show de l’anti-Trump quelques heures auparavant.  Les dernières élections européennes, en 2014, mais aussi déjà celles de 2009, ont montré en effet que, pour y  faire un score honorable, il faut absolument pour un parti critiquer l’Union européenne telle qu’elle est, même si l’on se trouve être soi-même, ou son prédécesseur partisan, à la source même de cette Europe que l’on critique. E. Macron, qui dit qu’il n’est pas un « européiste » ou un « mondialiste », et qu’il croit au « retour des peuples », cela fera tomber de leur chaise bien des gens qui ont suivi son parcours lors de l’élection présidentielle, mais c’est simplement du réalisme face à l’électorat français. E. Macron ne peut tout simplement pas laisser la critique de l’Europe à ses opposants de droite et de gauche. Il lui faut être en même temps pour l’Europe et contre l’Europe. 
 

En tenant ces propos ne ressemble-t-il pas d'une certaine manière à Salvini et Orban ? En quoi est-il si différent de ces derniers si l'on se réfère à ces déclarations ?

 

C’est sûr qu’à ce niveau de généralité dans les propos de table, il n’y a pas de différences entre ce Macron-là, millésime 2018, et les propos des adversaires qu’il a  lui-même acceptés, Salvini et Orban. Ces derniers ne sont pas européistes,  tout comme Macron 2018, ne sont pas mondialistes, tout comme Macron 2018,, sont contre l’Europe ultralibérale, tout comme Macron 20418, et se déclarent aussi pour une Europe qui protège, tout comme Macron 2018. Ils dénient aussi être des nationalistes au sens ancien, agressif du terme, ils sont simplement des défenseurs de leur nation, et ils veulent la protéger, tout comme Macron 2018 pour notre  peuple. Ils veulent aussi repenser et rebâtir l’Europe, tout comme Macron 2018.    

Bref, comme tout le monde veut changer l’Europe en s’éloignant de l’hyper-libéralisme et en la faisant protectrices des peuples, on va finir par s’entendre… 
 
 

Finalement, au-delà de l’intérêt que Macron trouve à surjouer un combat idéologique relevant du bien contre le mal, ne ferait-il mieux pas de trouver des accords avec eux pour rendre l’Europe plus forte ? Peut-il réellement avoir un espoir de rendre l’Union plus forte contre eux plutôt qu’en construisant un nouvel équilibre avec eux ?

 
De toute façon, au lendemain des élections européennes, il faudra bien trouver un niveau de consensus suffisant pour qu’une nouvelle Commission européenne puisse se mettre en place. Les institutions actuelles obligent à cette recherche de consensus, sauf à bloquer la machine. 
 
Après, pour trouver un consensus sur le fond, les problèmes demeurent multiples. 
 
Premièrement, la gestion postmonétariste de la zone Euro peut-elle être sortie de l’ornière ? Si l’on peut sans doute trouver un accord avec les gouvernants italiens actuels, et plus généralement avec les pays du sud de la zone Euro, comment arriver à faire bouger les dirigeants allemands et leurs alliés, et plus encore l’opinion publique allemande ? Comment peut-on arriver à une gestion à la japonaise de l’endettement public dans la zone Euro ? Pour l’instant, malgré les déclarations lénifiantes d’E. Macron, nous sommes vraiment en très haute mer sur ce point, et les évolutions politiques en Allemagne n’annoncent aucun progrès sur ce point, bien au contraire. L’inflation reste l’obsession, et la croissance une préoccupation secondaire.
 
Deuxièmement, comment conserver le droit d’asile, comme pratique et comme valeur, alors qu’en pratique, la plupart des pays de l’est de l’Union n’en veulent pas ? Probablement, la solution sera simplement de repousser les frontières de l’Union aux marges du Sahel, mais cela suppose de tenir durablement cette région. Si personne n’arrive plus à demander l’asile en pénétrant sur le territoire de l’Union, on devrait pouvoir régler le problème qui ne se posera plus. 
 
Troisièmement, comment faire en sorte de rétablir une « concurrence libre et non faussée » dans l’Union ? En effet, contrairement au « Marché commun » d’avant l’intégration des pays méditerranéens, et encore plus d’avant le grand élargissement de 2004, dans l’UE actuelle, les salaires et les niveaux de protection sociale restent extrêmement différents, de 1 à 10.  De ce fait, les délocalisations ont lieu de France ou de Belgique vers la Pologne ou la Roumanie, non pas parce que les salariés polonais ou roumains sont plus malins que les salariés français ou  belges, mais parce que leurs salaires sont bien moins élevés. Le dumping par les bas salaires n’est pas la concurrence « non faussée » qui est censée être l’alpha et l’oméga de l’Europe, tout comme le doping ne permet pas une juste compétition dans le sport. C’est tout le modèle de rattrapage par les bas coûts salariaux de la part des ex-pays de l’Est qui se trouve ici en cause. 
 
Quatrièmement, que fait-on des paradis fiscaux au sein même de l’UE ? La concurrence par la course au moins disant fiscal n’est pas non plus une bonne concurrence, et elle est encore pire quand cela devient le modèle de réussite de pays entiers. Que fait-on de Malte, du Luxembourg, de Chypre, et surtout de l’Irlande ? 
 
Bref, tout le monde, de l’extrême droite de M. Salvini et de la droite extrême de V. Orban à l’extrême centre d’E. Macron, se déclare d’accord que « l’Europe doit protéger ses peuples » - effectivement, c’est plutôt le projet européen de départ, celui des années 1940-50, le « sauvetage européen des Etats-nations », comme l’a dit l’historien Steven Milward. Oui, mais comment ? Et qui seront les perdants et les gagnants de ces nouvelles protections ? Là les désaccords sont immenses, et il n’existe pas assez de lieux de médiation entre ces versions différentes de « l’Europe qui protège ». 
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