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Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane.
Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane.
©FAYEZ NURELDINE / AFP

Rééquilibrage

Joe Biden recalibre l'alliance avec l'Arabie Saoudite... à pas menus

Joe Biden s'est entretenu jeudi pour la première fois avec le roi Salmane, ôtant de facto au Prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane son rôle d'intermédiaire diplomatique qu'il occupait activement ces quatre dernières années.

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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En quarante-huit heures, l'étoile de « MBS » a sérieusement pâli. En milieu de semaine, l'administration Biden annonçait la publication imminente d'un rapport des services de renseignements américains, mettant formellement en cause le Prince Héritier saoudien pour son rôle décisif dans l'assassinat du journaliste et dissident Jamal Khashoggi à Istanbul, en octobre 2018. Selon ce document essentiellement réalisé par la CIA, le Prince Mohammed ben Salmane aurait non seulement approuvé, mais vraisemblablement commandité ce crime. Des enregistrements de ses propres conversations et du commando missionné pour ce faire, ainsi que l'utilisation de deux avions privés appartenant à l'une des sociétés de « MBS », l'attestent.

Jeudi, Joe Biden s'entretenait pour la première fois avec son seul véritable homologue saoudien, le roi Salmane, ainsi que l'a rappelé la Maison-Blanche, ôtant de facto au Prince héritier son rôle d'intermédiaire diplomatique qu'il occupait activement ces quatre dernières années, et le reléguant à sa seule fonction de ministre de la Défense. Les communiqués qui ont suivi cet échange n'ont pas permis de savoir si les deux dirigeants avaient abordé le contenu du rapport. Mais Joe Biden aurait en revanche évoqué deux points clés des relations américano-saoudiennes : le nécessaire « recalibrage » de cette alliance, et le choix de Mohammed Ben Salmane comme futur roi d'Arabie Saoudite.

Tous ces évènements semblaient s'inscrire dans la suite logique des annonces des dernières semaines, concernant la fin du soutien logistique des Etats-Unis dans la guerre saoudienne au Yémen, et le retrait des Houthis de la liste des organisations terroristes. Alors que Donald Trump soutenait sans état d'âmes l'autoritarisme de « MBS » – à la fois pour préserver sa stratégie iranienne et les exportations d'armes américaines - le candidat Joe Biden avait martelé tout au long de sa campagne électorale que l'Arabie Saoudite devait être traitée comme un « Etat paria » et qu'il n'y avait « pas grand chose à sauver dans l'action du gouvernement saoudien actuel ». Il appelait en outre à ce qu'elle rende des comptes pour ses atteintes aux droits de l'homme, notamment à l'encontre du résident américain qu'était Jamal Khashoggi. Avant cette semaine, le président démocrate ne s'était toujours pas entretenu avec les dirigeants saoudiens depuis son investiture, encore une rupture avec Donald Trump qui avait réservé sa première visite d'Etat à Riyad en mai 2017.

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Jeudi, les médias s'interrogeaient donc davantage sur les sanctions qui seraient prises à l'encontre du Prince, que sur les conclusions du rapport désormais connues de tous. Etaient alors évoquées des mesures contre les entreprises saoudiennes implantées aux Etats-Unis, le refus des investissements saoudiens, et jusqu'au gel des actifs de « MBS » à l'étranger, ainsi que de ses engagements diplomatiques envers les Etats-Unis.

Las, vendredi, la déception était à la hauteur de l'attente, puisque Joe Biden a fait savoir qu'il n'appliquerait aucune sanction contre le Prince, estimant la décision trop coûteuse pour les intérêts américains au Moyen-Orient. Impossible en effet, selon ses conseillers, de l'interdire de séjour ou de le traduire en justice sans rompre les liens diplomatiques avec l'un des principaux alliés arabes des Etats-Unis. Frapper un dirigeant étranger d'une interdiction de séjour reste au demeurant extrêmement rare et difficile à mettre en œuvre. A l'heure actuelle, seuls les leaders de quelques rogue states comme la Corée du Nord, la Syrie et le Venezuela, pays qui ne sont pas des alliés de Washington, subissent une telle disgrâce.

Il était donc encore trop tôt aux yeux de l'administration Biden pour que l'Arabie Saoudite rejoigne la liste des « Etats-voyous » en rupture diplomatique avec les Etats-Unis, compte tenu de l'alliance, pourtant aujourd'hui discutable d'un point de vue énergétique, que les deux pays entretiennent depuis 1945. Pour autant, le Secrétaire d'Etat Antony Blinken a approuvé l'application de sanctions à l'égard d'officiels saoudiens de moindre stature : interdiction de séjour à l'encontre de l'ancien chef des services de renseignements saoudiens, très impliqué dans l'affaire Khashoggi, et de la garde rapprochée de « MBS ». La Maison-Blanche a fait également savoir qu’il ne serait pas reçu de sitôt aux Etats-Unis. L'administration Biden a enfin mis en place une nouvelle catégorie de sanctions, baptisées Khashoggi ban, privant de visas quiconque participerait à une opération de répression à l'encontre de dissidents ou de journalistes à travers le monde, ce qui concerne d'ores et déjà 76 ressortissants saoudiens.

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Cela reste néanmoins une déception pour les militants des droits de l'homme, et pour la famille de Jamal Khashoggi, puisque le commanditaire de son assassinat ne sera, pour l'heure, pas condamné, à l'instar des 17 Saoudiens « impliqués » qui ont été jugés à Riyad dans une parodie de procès. Au sein même du parti démocrate, nombreux sont ceux à estimer que des sanctions visant personnellement Mohammed Ben Salmane devraient être obligatoires, dans la mesure où le Secrétaire d'Etat dispose d'informations confirmant sa culpabilité.

Alors, beaucoup de bruit pour rien ? Pour de nombreux officiels américains, temporiser reste nécessaire pour préserver l'Arabie Saoudite, interlocuteur incontournable au Moyen-Orient, tout en lui signifiant clairement que l'administration Biden souhaitait prendre ses distances.

Ainsi, un message a été passé à Riyad : alors que le roi Salmane, âgé de 85 ans et à la santé plus que fragile, semble lâcher les rênes du pouvoir au profit de son fils, la Maison-Blanche a fait comprendre que le Prince héritier ne serait peut-être pas le meilleur candidat pour assurer l'avenir de l'Arabie Saoudite et la pérennité de son alliance avec les Etats-Unis. Très contesté au sein de sa propre famille, celui-ci ne bénéficiera donc pas d'un soutien inconditionnel à Washington pour asseoir sa légitimité.

Ce point risque de faire réfléchir à dessein les officiels saoudiens, alors que toute cette séquence intervient une semaine à peine après que la Maison-Blanche ait accepté de reprendre le dialogue avec l'Iran. S'il n'a pas osé prendre de sanctions immédiates et sévères contre « MBS » pour ne pas instaurer de « relation d'hostilité » avec l'Arabie Saoudite, Joe Biden n'en poursuit pas moins lentement mais sûrement son objectif de redéfinition des équilibres au Moyen-Orient, qui ne seraient plus cette fois en faveur de Riyad... à moins que le royaume ne consente enfin à évoluer.

Malgré ces hésitations, les Etats-Unis ont affiché en quelques semaines une prise de position qui contraste de façon éloquente avec l'engagement pro-saoudien de la France, un décalage qui ne lui donne aucun prestige. Car il ne fait aucun doute que des évolutions diplomatiques auront lieu dans les prochains mois au Moyen-Orient. Même si « MBS » ne semble pas menacé dans l'immédiat, l'avenir qu'il s'était tracé à la tête de son pays se trouble de plus en plus. Malgré un excès de prudence que l'on peut critiquer, les temps semblent avoir bel et bien changé à Washington.

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