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Jean-Yves Tadié publie « Proust et la société » aux éditions Gallimard.
Jean-Yves Tadié publie « Proust et la société » aux éditions Gallimard.
©Wikimedia Commons / DR

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Jean-Yves Tadié : Proust et la société

Jean-Yves Tadié publie « Proust et la société » (Gallimard). Un regard sur l’époque de Proust. Une page de l’histoire de France. Par sa parfaite clarté, sa pertinence, sa simplicité, cet essai permet à tout lecteur, qu’il soit ou pas un lecteur de Proust, de comprendre la Recherche et d’en avoir les clefs.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Ancien élève de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm (promotion 1956), universitaire et écrivain Jean-Yves Tadié est « le plus fin et le meilleur spécialiste qui soit de Marcel Proust (1871-1922 »). Editeur et critique littéraire, Jean-Yves Tadié a dirigé, en 1987, la nouvelle édition d’ « À la recherche du temps perdu » dans la Bibliothèque de la Pléiade, couronnée en 1988 par un Grand prix de l'Académie française. Biographe de Proust et préfacier des « Soixante-quinze feuillets » inédits de Proust (Gallimard) –« Document extraordinaire qui matérialise le moment où Proust, après un long silence, commence à écrire ce qui va devenir « A la recherche du temps perdu », Jean-Yves Tadié publie aujourd’hui « Proust et la société » (Gallimard). Un regard sur l’époque de Proust.Une page de l’histoire de France. Par sa parfaite clarté, sa pertinence, sa simplicité, cet essai permet à tout lecteur, qu’il  soit  ou pas un  lecteur de Proust , de comprendre  la Recherche et  d’en avoir les clefs.

Ce que j’aime chez Jean-Yves Tadié, outre sa finesse et son érudition, c’est sa liberté d’esprit. Par exemple, alors que l’air du temps nous oblige à vérifier partout la supériorité des femmes, au prétexte qu’elles ont  été longtemps discriminées, Jean-Yves Tadié ne trouve aucun supplément d’esprit à « l’écriture féminine » dont cet expert pense qu’elle n’existe pas ; il y a littérature, ou pas, quel que soit le « genre » de l’auteur(E) . Nous sommes le pays des Salon Littéraires, donc l’Amérique n’a pas de leçon de féminisme à nous donner. Le principe féminin ( « La République, Jeanne d’Arc, etc.) parcourt  depuis toujours l’inconscient collectif français .Cependant, avec le wokisme, sa mode, ses principes, notre société semble basculer d’un  extrême à l’autre : si l’on n’est pas une femme, point de salut. Jean-Yves Tadié, lorsqu’il s’agit de littérature, refuse l’écriture « genrée » (sic). Ecoutons son courage.« Dans l’un des cours que je donnais à Paris III, nous avions abordé cette question de l’écriture féminine ; j’ai proposé à des étudiants de leur distribuer une série de textes dont ils devaient deviner s’ils étaient écrits par un homme ou une femme. Le nombre d’erreurs a été colossal. Nous en avons conclu que ce n’était pas une catégorie valable. »

Nathalie Sarraute disait : « Quand j’écris, je ne suis ni homme ni femme ( ce qu’affirmait aussi Sagan). Ce à quoi Jean-Yves Tadié ajoute : «  En vivant en Angleterre, j’ai vu apparaitre les « women’s studies"  avec les « gay et les lesbian Studies ». Cela ne me plaisait pas beaucoup. Dans tous les domaines, je suis contre le communautarisme. (…) Inverser le problème du patriarcat, c’est-à-dire montrer que Madame de Sévigné est sublime parce qu’elle est femme, je n’y crois pas. Il en va de même pour les écriture gay et/ou lesbiennes. ».

Ceux qui n’ont pas encore eu le plaisir de rencontrer par le texte Jean-Yves Tadié voient désormais sa jeunesse, sa liberté et son esprit de près.Son nouvel essai : « Proust et la société » (Gallimard)  prouve que Jean-Yves Tadié contemple avec le même refus de la mode et des clichés Marcel Proust dans son époque.

« Sa vie a coïncidé avec la meilleure époque de la III République et avec les sources du monde contemporain. Il a observé le remplacement d'une société de cour par une société des élites, et la permanence d'un peuple chargé d'histoire. C’est le regard de Proust sur ce monde extérieur changeant que nous avons voulu analyser. Si le monde intérieur de l'auteur, avec sa sensibilité et ses passions, nous est bien connu, s'épanouissent également dans son œuvre une sociologie, une géographie et une histoire (…)  (…)« Observateur avisé de ses contemporains, il intervient volontiers dans les débats de l'époque (génocide arménien, affaire Dreyfus, séparation de l'Église et de l'État), tout autant qu'il fait preuve d'un grand intérêt pour les progrès techniques nombreux (téléphone, aviation). Homme social évoquant ses fréquentations, boursicoteur peu capable de gérer sa fortune, géographe de Paris et de la province, Proust se dévoile  ici de façon inédite, parfois malgré lui.

« Le  mimétisme régit la société »

« Pour revenir au comportement des individus qui composent le peuple, Proust les montre organisés en clans plus qu’en classes : Verdurin, Guermantes ou Courvoisier, eux- mêmes régis par les lois de l’imitation et soumis au temps et à l’Histoire ; en apparence, bien des classes et des groupes échappent à Proust. En réalité, il faut considérer que chacune de ces fines analyses définit un modèle qu’on pourrait ensuite appliquer à d’autres groupes  qu’il ne décrit pas ; les lois du langage, par exemple, sont aisément transférables d’un milieu à l’autre. Elles se fondent sur un code et son imitation. Le groupe se maintient grâce à cet esprit d’imitation dont Proust souligne partout la présence. La princesse des Laumes, dans Un amour de Swann, témoigne de cet esprit de groupe : « Par nature, elle avait horreur de ce qu’elle appelait “les exagérations” et tenait à montrer qu’elle “n’avait pas à” se livrer à des manifestations qui n’allaient pas avec le “genre” de la coterie où elle vivait, mais qui pourtant d’autre part ne laissaient pas de l’im- pressionner, à la faveur de cet esprit d’imitation voisin de la timidité que développe, chez les gens les plus sûrs d’eux- mêmes, l’ambiance d’un milieu nouveau, fût-il inférieur. » Passant d’un groupe dans un autre, on s’assimile de nouvelles manières. Cet esprit touche aux manières de penser : « Robert, qui, ayant été amené par un même esprit d’imita- tion à adopter les théories sociales de ses maîtres et les préjugés mondains de ses parents, unissait, sans s’en rendre compte, à l’amour de la démocratie le dédain de la noblesse d’Empire. »

Les gestes, le langage, la manière de penser sont les véhicules de ce mimétisme interne. Proust ne dresse naturellement pas de catalogue lexical du langage du groupe, mais choisit des exemples cocasses, comme l’usage des trois adjectifs, issu de la rhétorique classique en passant par Flaubert : « Dans toute la famille, jusqu’à un degré assez éloigné, et par une imitation admirative de tante Zélia, la règle des trois adjectifs était très en honneur, de même qu’une certaine manière enthousiaste de reprendre sa respiration en parlant. Imitation passée dans le sang, d’ailleurs ; et quand, dans la famille, une petite fille, dès son enfance, s’arrêtait en parlant pour avaler sa salive, on disait : “Elle tient de tante Zélia”. »

Parfois, l’imitation n’est qu’une ressemblance ; elle est attribuée par plaisanterie à un personnage qui n’en pense mais : « Peut-être parfois, quand, à l’imitation des princes persans qui, au dire du livre d’Esther, se faisaient lire les registres où étaient inscrits les noms de ceux de leurs sujets qui leur avaient témoigné du zèle, Mme de Guermantes consultait la liste des gens bien intentionnés, elle s’était dit de moi : “Un à qui nous demanderons de venir dîner. »

Un cénacle littéraire, un ensemble aristocratique ont donc leurs manières propres ; ainsi s’élabore l’esprit Guermantes, trait principal du clan, que Proust a imaginé parce que Saint-Simon, qui parle souvent de l’esprit de la famille de Mortemart, ne dit jamais en quoi il consiste : « Quant aux Guermantes selon la chair, selon le sang, si l’esprit des Guermantes ne les avait pas gagnés aussi complètement qu’il arrive, par exemple, dans les cénacles littéraires, où tout le monde a une même manière de prononcer, d’énoncer, et par voie de conséquence de penser, ce n’est pas certes que l’originalité soit plus forte dans les milieux mondains et y mette obstacle à l’imitation. Mais l’imitation a pour conditions, non pas seulement l’absence d’une originalité irréductible, mais encore une finesse relative d’oreille qui permette de discerner d’abord ce qu’on imite ensuite.

C’est ainsi qu’au fil du récit, Proust a montré des groupes sociaux. Celui de Combray, le milieu Verdurin, le monde de Mme Swann, les jeunes filles de Balbec et les clients du Grand Hôtel, le clan des Guermantes et celui des Courvoisier, les jeunes nobles, les intellectuels dreyfusards, les clients de Jupien, les juifs et les homosexuels, les militaires de Doncières. Le passage du temps introduit naturellement des bouleversements dans les hiérarchies et la composition de ces groupes, que Proust montre également, et que symbolise l’ascension de Mme Verdurin devenue princesse de Guermantes dans le dernier volume. Le snobisme est le principal moteur de l’ascension sociale. Contrairement à Balzac, Proust préfère montrer des ascensions plutôt que des déchéances, à l’exception de celle de Saniette et, de celles, notables, de Mme de Villeparisis (à cause de son tempérament artiste) et du baron de Charlus frappé d’une attaque.

Naturellement, cet esprit d’imitation n’a pas que des vertus. Il est particulièrement dangereux pour les écrivains, champions de l’imitation: «matérialistement spiritualistes puisqu’ils ne peuvent pas descendre au-delà du monde des apparences et dont toutes les nobles intentions, pareilles à ces vertueuses tirades habituelles chez certaines personnes incapables du plus petit acte de bonté, ne doivent pas nous empêcher de remarquer qu’ils n’ont même pas eu la force d’esprit de se débarrasser de toutes les banalités de forme acquises par l’imitation ». Il faut noter que Proust ne décrit jamais de cénacle littéraire en action. Il parle des groupes et des modes, notamment dans Le Temps retrouvé, de manière abstraite, pour montrer qu’ils sont soumis au passage du temps et de la mode, tout comme les thèmes et les hommes politiques : ainsi des dreyfusards devenus nationalistes pendant la guerre. On rejoint alors l’idée qu’un groupe se comporte comme un homme. Les hommes renonçant à leurs talents « ressemblent aux peuples artistes qui se modernisent, aux peuples guerriers prenant l’initiative du désarmement universel, aux gouvernements absolus qui se font démocratiques et abrogent de dures lois, bien souvent sans que la réalité récompense leur noble effort ; car les uns perdent leur talent, les autres leur prédominance séculaire ; le pacifisme multiplie quelquefois les guerres et l’indulgence la criminalité ». Un comportement collectif qui serait resté incompréhensible s’éclaire, ou plutôt est éclairé par Proust, à la lumière d’un comportement individuel.

Comme les comportements personnels se modifient avec le temps, ils permettent de comprendre les changements de politique des peuples : « Il faut se rappeler que l’opinion que nous avons les uns des autres, les rapports d’amitié, de famille, n’ont rien de fixe qu’en apparence, mais sont aussi éternellement mobiles que la mer. De là tant de bruits de divorce entre des époux qui semblaient si parfaitement unis et qui, bientôt après, parlent tendrement l’un de l’autre ; tant d’infamies dites par un ami sur un ami dont nous le croyions inséparable et avec qui nous le trouverons réconcilié avant que nous ayons eu le temps de revenir de notre surprise ; tant de renversements d’alliances en si peu de temps, entre les peuples.» Proust a ainsi élaboré, à partir de l’histoire de son temps, un modèle pour le futur, riche en traités de désarmement et en alliances nouvelles.

C’est l’image du kaléidoscope qui symbolise les changements sociaux : « Pareille aux kaléidoscopes qui tournent de temps en temps, la société place successivement de façon différente des éléments qu’on avait crus immuables et compose une autre figure.»( «Le kaléidoscope n’est pas composé seulement par les groupes mondains, mais par les idées sociales, politiques, religieuses qui prennent une ampleur momentanée grâce à leur réfraction dans des massesétendues, mais restent limitées malgré cela à la courte vie des idées dont la nouveauté n’a pu séduire que des esprits peu exigeants en fait de preuves). Ainsi s’étaient succédé les partis et les écoles, faisant se prendre à eux toujours les mêmes esprits, hommes d’une intelligence relative, toujours voués aux engouements dont s’abstiennent des esprits plus scrupuleux et plus difficiles en fait de preuves. Malheureusement, justement parce que les autres ne sont que de demi-esprits, ils ont besoin de se compléter dans l’action, ils agissent ainsi plus que les esprits supérieurs, attirent à eux la foule et créent autour d’eux non seulement les réputations surfaites et les dédains injustifiés mais les guerres civiles et les guerres extérieures, dont un peu de critique port-royaliste sur soi-même devrait préserver. »

L’idée de la nation comme personne remonte à Michelet. »

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