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"Je sais que vous aimeriez que je vous rassure. Mais je crains de ne pouvoir le faire entièrement" : quand le chef de la police londonienne révèle une différence de culture majeure avec la France (et pas à notre avantage...)
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Culture insulaire

"Je sais que vous aimeriez que je vous rassure. Mais je crains de ne pouvoir le faire entièrement" : quand le chef de la police londonienne révèle une différence de culture majeure avec la France (et pas à notre avantage...)

Dans la soirée du 3 août, Londres a été le théâtre d'une attaque au couteau meurtrière, qui a fait une victime et 5 blessés. Si la piste terroriste n'est plus évoquée les déclarations de Sir Bernard Hogan-Howe, chef de la police de la ville, témoignent de différences culturelles radicales avec la France.

Pierre-François Gouiffès

Pierre-François Gouiffès

Pierre-François Gouiffès est maître de conférences à Sciences Po (gestion publique & économie politique). Il a notamment publié Réformes: mission impossible ? (Documentation française, 2010), L’âge d’or des déficits, 40 ans de politique budgétaire française (Documentation française, 2013). et récemment Le Logement en France (Economica, 2017). Il tient un blog sur pfgouiffes.net.
 

Vous pouvez également suivre Pierre-François Gouiffès sur Twitter

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : Le mercredi 3 aout au soir, un individu a attaqué 6 personnes au couteau et en a tué une à Londres. Sir Bernard Hogan-Howe, chef de la police de la ville, a fait part de ses craintes sur sa capacité à rassurer la population. Il a estimé que la question des attentats n'étaient plus "si" mais "quand" et rappelé le niveau élevé de la menace au Royaume-Uni. Y'a-t-il, en Grande-Bretagne, des discours qui ne peuvent pas être tenus de la part des responsables publics ? Comment serait prise une telle déclaration en France ? 

Eric Verhaeghe : Manifestement, la culture politique britannique est moins encline au mensonge, à la lénification, que la culture politique française. On peut saluer ici la vitalité démocratique des Grands-Bretons, qui sont non seulement capables de dire non à une construction communautaire désincarnée, mais qui sont aussi capables d'appeler un chat un chat. Cette simplicité de l'énonciation fait chaud au coeur, car elle montre qu'en Europe il existe encore des pays porteurs d'une vraie vision de la démocratie, des libertés publiques et de la responsabilité individuelle. En France, l'obsession du "politiquement correct" interdirait de tenir de tels propos. D'abord, on n'entendra jamais un responsable policier local s'exprimer. La seule fois où cette circonstance s'est produite, c'est à l'occasion de l'attentat de Nice lorsque Sandra Bertin a reproché au ministère de l'Intérieur de faire pression sur elle. Son intervention a donné lieu à un dépôt de plainte. Pour le reste, les seuls policiers autorisés à parler en France, et c'est déjà le signe d'une crise profonde, sont des syndicalistes. Les plateaux de télévision, et spécialement des chaînes d'information en continu, en regorgent. En dehors d'eux, les responsables policiers sont autorisés à se taire, et la parole publique est au mieux confiée au corps préfectoral, qui sert une soupe soporifique, ou au ministre de l'Intérieur. Tous ces braves gens ont l'illusion de savoir mieux que les citoyens ce qu'il faut penser de la réalité et se sentent obligés de faire une communication systématiquement biaisée sur la réalité. 

Pierre-François Gouiffès :Dans les faits, l’interview du "Metropolitan Police Commissioner" (le poste le plus élevé de la police britannique, une sorte de préfet de police du Grand Paris si ce poste existait) date du 31 juillet et a donc précédé l’attaque au couteau perpétrée à Londres par un Norvégien d’origine somalienne le 3 aout suivant. Si la phrase "when, not if" a été largement reprise, il est intéressant de lire le papier de Sir Bernard Hogan-Howe dans son intégralité : il évoque de façon pédagogique l’ensemble des moyens mis en œuvre pour prévenir mais également réagir au plus vite après une attaque terroriste, puis il évoque des caractéristiques sociétales de la Grande-Bretagne rendant ce territoire "hostile" à l’activité terroriste - via notamment l’acceptation des différences et la construction de communautés qui acceptent ces différences - et conclut en insistant sur la nécessité de préserver les valeurs et le style de vie britannique en dépit d’un risque terroriste avéré et très élevé.

C’est une prise de parole didactique et fondamentalement politique… qui n’est pas le fait d’un responsable politique élu et se plaçant de facto dans une logique d’union nationale. En France les autorités envisageables pour évoquer ces sujets dans les médias sont le Président de la République, le Premier ministre ou le ministre de l'Intérieur, et force est de constater que le sentiment national très puissant après les attaques de janvier 2015 n’a fait que se déliter après les sanglants attentats de novembre 2015 (avec notamment le débat sur la déchéance de nationalité) et plus encore de juillet 2016. Donc les différences sont profondes, mais aussi le contexte puisqu’il n’y a pas eu d’attentats sanglants à Londres depuis plus de dix ans (7 juillet 2005, 56 morts, 700 blessés).

Dans quelle mesure la différence entre les deux cultures peut s'expliquer par un plus grand attachement des Français à l'Etat, là où les Britanniques s’avèrent plus libéraux ? Pensez-vous que cette différence puisse affecter la capacité pour les Anglais à "faire face" à la menace terroriste, à accepter l'idée du risque zéro ?

Eric Verhaeghe : La différence entre les deux cultures tient d'abord au poids de l'Etat et de la technostructure en France. Aucun directeur départemental de la sécurité publique n'est habilité par son ministre à prendre la parole. La police est l'affaire, en France, de la nation, c'est-à-dire de l'Etat central qui s'imagine invulnérable et très efficace. La technostructure française, ministre de l'Intérieur en tête, a besoin de faire vivre ce mythe. Pour y parvenir, on ment à tour de bras, on invente des complots et des complotistes, on étouffe les affaires et on menace les journalistes qui ne disent pas ce que le ministre a envie de lire ou d'entendre. En bout de course, le citoyen est maintenu dans la fiction grotesque d'un Etat puissant, efficace, qui rend au contribuable épuisé par l'impôt le service qui est payé à prix d'or. Il faut comprendre que cette mascarade a une utilité politique, une justification, liée à l'hyper-centralisation de la police en France. En Grande-Bretagne, la démocratie ne peut s'accommoder d'une police aussi centralisée, mode Erdogan ou Poutine. Pour garantir les libertés publiques, les Anglais ont compris qu'il fallait disperser les forces de police et les mettre aux mains des cités et non de l'Etat. Ceci n'empêche pas une coopération intelligente avec les services de renseignement. Bien plus intelligente qu'en France où la coopération n'a pas lieu alors même que les services sont regroupés. On peut donc bien dire que la vision libérale des libertés publiques, dominante en Grande-Bretagne, mise beaucoup plus sur la responsabilité du citoyen. En Grande-Bretagne, nul n'est besoin de faire croire aux citoyens que l'Etat les mettra à l'abri de la peur et des attaques, puisque ce n'est pas sa fonction. Cela permet d'aller plus vite dans les messages délivrés aux citoyens. 

Pierre-François Gouiffès :La vision libérale de l’Etat fait de ce dernier le responsable ultime du "bon fonctionnement de la société" en matière d’ordre public et de respect des droits (contrats et propriété) disposant à cette fin du monopole de la violence légale selon l’expression bien connue de Max Weber. Suivant Eurostat, le Royaume-Uni dépense d’ailleurs 2% de son PIB sur les politiques publiques "ordre public et sécurité" contre 1,6% pour une France dont les dépenses publiques régaliennes suivent une tendance baissière lente mais continue depuis plusieurs décennies. Le Royaume-Uni est donc en avance ici sur la France.

En revanche il y a une tendance dans les deux pays mais clairement de façon beaucoup plus puissante en France une explosion - accessoirement non financée - de l’Etat providence ou de l’Etat social, ce qui aboutit à des dépenses publiques totales de 57,5% du PIB en France contre 43,9% au Royaume-Uni, un écart majeur. Donc on a en France une organisation à la fois plus étatiste mais dans laquelle la dépense sociale génère une double éviction de la dépense publique régalienne – celle qui sert dans un contexte sécuritaire dégradé – et de l’économie productive.

Déjà part le passé, la question pouvait se poser : quand Churchill promettait aux anglais "du sang et des larmes",  la France érigeait le Maréchal Pétain en sauveur. D'où viennent ces différences fondamentales d'ordre culturelle ?

Eric Verhaeghe : Vous posez la question des raisons profondes qui expliquent l'étatisme français, et c'est une question plus complexe et plus culturelle qu'il n'y paraît. Historiquement, la Grande-Bretagne est beaucoup plus soucieuse que la France du principe de responsabilité individuelle. Ce plus grand cas qui est fait de la responsabilité en Grande-Bretagne est en effet une donnée brute du libéralisme anglo-saxon. Le citoyen y fait des choix et ne délègue pas à l'Etat la fonction de les faire et de les assumer à sa place. En France, l'Etat se substitue volontiers à l'individu dans l'exercice de cette responsabilité, et prend volontiers plaisir à agir au nom du citoyen, souvent en prétendant le protéger contre lui-même. J'aime bien relier ces différences de comportement politique à la nature même de la communauté sociale en France. La France, depuis des millénaires, c'est la communauté villageoise, la communauté agricole, le peuple des champs, qui a besoin de mutualiser ses protections, et qui délègue volontiers à un féodal la fonction d'organiser la sécurité. Il y a ceux qui cultivent la terre et qui doivent s'entraider pour lutter contre les mauvaises récoltes ou les vicissitudes du temps. Ceux-là demandent à des hommes en armes de garantir l'ordre pendant qu'ils sont aux champs. En Grande-Bretagne, le peuple de l'agriculture est moins puissant que le peuple de la mer, et moins intrusif du fait de la culture naturellement insulaire qui domine le pays. Le peuple de la mer ne connaît pas et ne pratique pas la même notion de la solidarité que le peuple des champs. Chacun sort en mer et ramène sa pitance. Il ne sert à rien de s'unir pour faire des stocks ou partages les tâches quotidiennes. Sur un bateau, les marins sont seuls et sont livrés à leur sort. D'où une vie sociale beaucoup plus organisée en Grande-Bretagne, autour des choix individuels, qu'en France. 

Pierre-François Gouiffès : Il n’y a pas que des formules qui expliquent cette situation particulière de juin 1940 mais également des considérations géographiques qui font que le Royaume-Uni n’a pas été envahi depuis 950 ans tandis que la France a historiquement subi les sujétions liées à sa situation continentale. Les différences culturelles sont nombreuses, on peut citer pour le Royaume-Uni deux éléments majeurs : son insularité en faisant quelque chose de spécifique en Europe (cf. le Brexit) et la révolution thatchérienne des années 1980 qui incluait outre son volet économique libéral clivant une forte dose de patriotisme globalement consensuel par exemple ravivé lors de la guerre des Malouines de 1982.

Quels est leur impact politique ? Comment modifient-elles, éventuellement, la façon dont on communique sur de tels événements, et les propositions qui peuvent être faites en réponse ?

Eric Verhaeghe : La France est beaucoup plus marquée que la Grande-Bretagne par le besoin de protection. Là encore, les fondements de la structure sociale l'expliquent. La société britannique est tournée vers la mer et pose le problème du salut individuel face aux puissances naturelles. La société française est fondamentalement une société paysanne où le salut est collectif. Une tempête en mer est une catastrophe pour celui ou ceux qui l'essuyent, mais ne menace pas la communauté restée à terre. Une tempête après les semailles est une catastrophe pour toute la communauté, car c'est l'ensemble de la subsistance du village qui est menacée. La protection anglo-saxonne est individuelle. La protection française doit être collective. Les Français ne détestent pas donc forcément que leur Etat leur mente, leur fasse croire qu'il tient la situation bien en main et qu'il pourvoit à leur sécurité. En revanche, lorsque le mensonge devient patent, la réaction collective peut être beaucoup plus brutale qu'en Grande-Bretagne. Il y a donc en France, une culture politique de la dissimulation qui est à la fois productrice de retard dans les adaptations nécessaires et de violence dans les rapports au pouvoir. Retard dans les adaptations parce que l'Etat préfère souvent le mensonge au réalisme pour garder le contrôle de la société et ne pas inquiéter celle-ci. Violence parce que le besoin de protection est collectif, et lorsque l'Etat fait défaut, la réaction est collective. Les suites de l'attentat de Nice ont commencé à le montrer, et tout indique que ce n'est qu'une mise en bouche.

Pierre-François Gouiffès : Il faut d’abord rappeler que l’ampleur des attaques terroristes récentes en France, événements les plus sanglants depuis la fin de la guerre d’Algérie, est sans commune mesure avec ce qui s’est passé au Royaume-Uni désormais dirigé par son ancien ministre de l’intérieur. Le Royaume-Uni peut donc profiter des événements en Europe continentale pour adapter son dispositif et son discours sécuritaire tandis que le système politique français réagit à chaud dans un contexte d’autant plus compliqué qu’il est de plus en plus préélectoral.

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