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Le guide suprême d'Iran, l'ayatollah Ali Khamenei, a donné mercredi 21 octobre son feu vert à l'accord nucléaire avec les grandes puissances.

Tic-tac-tic-tac

Nucléaire iranien et levée effective des sanctions : conservateurs et modérés engagés dans une course contre la montre

Le guide suprême d'Iran, l'ayatollah Ali Khamenei, a donné mercredi 21 octobre son feu vert à l'accord nucléaire avec les grandes puissances. Les pays occidentaux ont commencé à mettre en place le cadre juridique et administratif permettant de lever les sanctions contre l’Iran. Une étape prévue par l'accord sur le nucléaire signé le 14 juillet dernier entre les grandes puissances (Etats-Unis, Royaume Uni, France, Russie, Chine et Allemagne) et Téhéran. Washington émet quant à elle des inquiétudes sur le respect du calendrier.

Thierry Coville

Thierry Coville

Thierry Coville est chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Iran. Il est professeur à Novancia où il enseigne la macroéconomie, l’économie internationale et le risque-pays.
 
Docteur en sciences économiques, il effectue depuis près de 20 ans des recherches sur l’Iran contemporain et a publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages sur ce sujet.
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 Quels sont les enjeux de cette situation pour les forces politiques en présence ?

Thierry Coville : L'accord sur le nucléaire entre l'Iran et les 5+1 de Vienne (Bardjam en persan) vient d'être validé par le Parlement iranien (161 voix pour et 59 contre). De plus, les autorités iraniennes ont déclaré qu’elles allaient mettre en œuvre les engagements (notamment la réduction du nombre de centrifugeuses) pris par l’Iran dans les prochaines semaines. Cependant, les discussions au Parlement ont démontré qu’un certain nombre de députés conservateurs restent très opposés à cet accord. Leurs critiques ont d’ailleurs été particulièrement violentes. Ces conservateurs radicaux considèrent que l’Iran a fait trop de concessions en réduisant la dimension de son programme nucléaire.  Ils redoutent également que cet accord soit un prélude à de meilleurs relations avec les Etats-Unis. Le députéZakani de Téhéran vient d’ailleurs de déclarer que la principale erreur des négociateurs a été de commencer à négocier directement avec les Etats-Unis !  Dans ce contexte, une fois de plus, on réalise à quel point le soutient du Guide Ali Khameini, qui vient d’ailleurs de valider l’accord sur le nucléaire, a été décisif. Depuis le début du processus de négociations, le Guide a déclaré plusieurs fois explicitement qu’il soutenait cet effort. Il a régulièrement reçu l’équipe des négociateurs. Face à ce soutien, de nombreux conservateurs ont dû modérer leurs critiques de ces négociations et finalement validé cet accord.  Il faut se rappeler que les conservateurs majoritaires au Parlement et Conseil des Gardiens (l’organisme qui valide les lois) avaient tout à fait les moyens de s’opposer beaucoup plus durement à ces négociations.

Il faut toutefois noter que Khameini, qui est un conservateur, doit cependant tenir compte des équilibres politiques actuels et de ce mécontentement d’une partie de sa base. C’est pour cela qu’il a récemment rappelé que la politique de l’Iran vis-à-vis des Etats-Unis ne changera pas. On peut également considérer que le récent test balistique opéré par l’Iran est également un geste adressé aux conservateurs les plus radicaux.

Par ailleurs, il est clair que le camp des conservateurs va continuer la lutte politique contre les forces les plus modérées dans la prévision des élections législatives de février 2016. Ils vont sans doute critiquer le gouvernement quant à ses résultats économiques arguant que cet accord n’a rien changé et la situation économique reste toujours aussi dégradée (avec un chômage proche sans doute de 20 %) … oubliant de signaler que les sanctions ne seront levées qu’au début 2016. Il est également probable que les conservateurs concentrent leurs attaques sur les réformateurs qui espèrent faire un retour en force au Parlement iranien lors des prochaines élections législatives. Il ne faut pas oublier que le souvenir des évènements de 2009 reste encore très vif chez un certain nombre de conservateurs qui considèrent toujours que les leaders réformateurs Moussavi et Karroubi (qui sont toujours ne résidence surveillée) ont « trahi » la République islamique en refusant à l’époque de reconnaître la victoire de Mahmoud Ahmadinejad (et sa validation par le Guide).

La grande question dans cette lutte interne qui s’annonce va être le comportement de Khameini. On peut penser que la nécessité de garder le soutien des conservateurs radicaux et sa propre volonté de démontrer que l’Iran reste rétif à toute influence occidentale (et américaine) peuvent le pousser à soutenir le camp des conservateurs. Certains experts estiment même que l’on peut s’attendre, après les élections législatives, à un durcissement des contrôles (sur les jeunes, les femmes) lié à l’application de l’ordre moral islamique. D’un autre côté, le Guide, à travers son soutien au processus de négociation, a regagné une certaine légitimité dans la population (qui soutient dans sa grande majorité l’accord sur le nucléaire). Or, un alignement trop marqué sur les conservateurs les plus radicaux serait très mal vécu, notamment par la classe moyenne.

La validation de l'accord joue en faveur du Président Rouhani. Que va-t-il faire de cette victoire ?

Rohani doit maintenant relancer l’économie iranienne le plus rapidement possible. Le problème est que les sanctions ne seront levées qu’au début de 2016. On est actuellement dans une situation très paradoxale où il y a eu un accord mais où il ne se passe rien sur le plan économique. Pire encore, dans certains secteurs comme l’automobile, les consommateurs anticipent une baisse des prix quand les sanctions seront levées et réduisent leur demande …

On est donc dans une situation de très fort ralentissement de la croissance qui pourrait être inférieure à 1 % cette année puisque l’économie iranienne souffre également de l’effondrement du prix du pétrole depuis la mi-2014. C’est pour cela que le gouvernement iranien veut mettre en place des mesures ponctuelles (comme la distribution de crédits directement par la banque centrale aux consommateurs qui veulent acheter des voitures) pour relancer l’économie le plus rapidement possible. En fait, le gouvernement iranien devra gérer une situation très délicate ces prochains mois. Il y a une énorme attente de la population qui espère que la fin des sanctions va entraîner une amélioration rapide de la situation économique. Cependant, même en cas de levée des sanctions début 2016, il sera difficile de relancer très fortement l’économie avant les élections législatives de février 2016. Cela sera d’autant plus difficile qu’il faudra pour que la croissance accélère que le système bancaire, en situation financière très précaire, soit restructuré et recapitalisé. Cela prendra donc du temps. De plus, la principale réussite du gouvernement de Rohani, le ralentissement de l’inflation ces 3 dernières années (qui est passée de 40 % au début 2013) à 14 % aujourd’hui, est largement due à la stabilisation du taux de change rial contre dollar. Cela pose un dilemme car une relance rapide de l’économie pourrait être obtenue grâce à une dépréciation de la monnaie iranienne qui relancerait les exportations non pétrolières et l’activité. Cependant, ceci devrait entraîner une accélération de l’inflation, inacceptable politiquement …

On peut donc penser que le gouvernement de Rohani va essayer de relancer l’économie par des mesures ponctuelles ces prochains mois tout en communiquant sur le fait qu’il met en place les réformes nécessaires pour que la fin des sanctions s’accompagne d’une relance de l’économie. Concrètement, le gouvernement devra toutefois lancer de « vraies » réformes s’il veut, comme il l’annonce, libéraliser l’économie iranienne. Il va falloir opérer de véritables privatisations (et non pas confier les ex-entreprises publiques à des réseaux proches du pouvoir), réduire la corruption endémique, attirer l’investissement étranger, etc. Il sera donc primordial pour Rohani de pouvoir compter pour cela  sur un parlement qui le soutient. Car, à terme, il est possible que si Rohani arrive à relancer et ouvrir l’économie iranienne, la population va également attendre des avancées en matière de droits de l’homme et de défense des droits individuels (notamment chez les jeunes et les femmes). De tels sujets risquent de déclencher une opposition farouche des forces les plus conservatrices. Mais Rohani serait alors aussi capable d’user de son capital politique fort de ses succès sur les terrains diplomatiques et économiques[1] pour s’attaquer à ces terrains très sensibles politiquement.

Sur quels terrains vont se jouer les batailles entre conservateurs et modérés dans le cadre de la course aux élections législatives de 2016 ?

L’économie, comme on vient de le dire sera sans doute le principal « terrain » sur lequel vont s’affronter les forces politiques en présence. Depuis 2011 en effet, du fait des sanctions (et des incohérences de la politique économique de Mahmoud Ahmadinejad), on a assisté à une véritable paupérisation d’une partie de la société iranienne. Cela va un peu mieux depuis l’élection de Rohani mais les tensions sociales avec un chômage très élevé, notamment chez les jeunes diplômés, la perception par les iraniens d’une montée des inégalités ces dernières années, le retard économique accumulé par certaines régions (Sistan-Baluchistan, Khuzestan , Kurdistan, etc.), restent très fortes. Rohani et les conservateurs modérés qui le soutiennent vont donc essayer de communiquer sur le fait que la situation va progressivement s’améliorer alors que les conservateurs les plus radicaux vont répondre que rien n’a changé …. Il ne faut pas négliger dans cette bataille qui s’annonce, le fait que le président Rohani et son ministre des affaires étrangères Zarif, ont très clairement réussi à faire naître un certain optimisme dans la population, sur le fait notamment que la situation économique allait s’améliorer (même si de nombreux jeunes sont déçus de sa timidité concernant la défense des droits de l’homme et individuels …). Une large majorité de la population iranienne aspire également à des relations plus apaisées avec les Etats-Unis. Cela signifie que ce capital confiance pourrait conduire à un soutien électoral pour les candidats députés soutenant ouvertement le président, et cela, même si les résultats économiques ne sont pas encore là.

Un autre facteur à prendre en compte est la volonté du camp réformateur, sous l’impulsion de Mohammad Reza Khatami (le frère de l’ancien président) de présenter de nombreux candidats lors de ces élections. Les réformateurs soutiennent l’action de Rohani (conservateur modéré) mais ont également un agenda qui met l’accent sur l’ouverture politique et démocratique. En outre, les dirigeants réformateurs demandent toujours la libération des dirigeants du mouvement vert, Moussavi et Karroubi. Il est évident que cette tentative de retour des réformateurs va déclencher des efforts redoublés des conservateurs radicaux pour empêcher un tel scénario cauchemardesque pour eux. Il est d’ailleurs possible à ce propos que ces conservateurs tentent à travers le Conseil des Gardiens qu’ils contrôlent d’invalider le plus possible de candidatures réformatrices[2].

La question, de nouveau, est de savoir si les conservateurs radicaux vont être soutenus par Khameini dans cette lutte politique. Dans le passé, durant la présidence du réformateur Mohamad Khatami, Khameini avait très activement aidé les conservateurs à mettre en échec toutes les tentatives du président d’ouvrir le système politique iranien. Toutefois, les temps ont changé. Le soutien accordé par le Guide à Ahmadinejad en 2005 et 2009 a très nettement affaibli sa légitimité. Et, on l’a vu, le Guide a regagné une certaine popularité à travers son soutien à l’accord sur le nucléaire. Voudra-t-il mettre en péril ce nouveau capital, politique par un soutien aux conservateurs les plus durs ? En outre, les conservateurs les plus radicaux, qui ont pour la plupart d’entre eux, soutenu la politique étrangère intransigeante d’Ahmadinejad, ne sont pas capables de proposer une politique alternative à la politique d’ouverture diplomatique de Rohani. Enfin, ce dernier a un profil bien différent de Khatami. C’est un diplomate mais il sait aussi mettre en place des rapports de force. Il vient du camp conservateur et a le soutien du toujours très influent HashémiRafsandani, l’ex-président qui a lui aussi réussi à changer le cours de l’histoire de la République islamique d’Iran en demandant et obtenant de l’Ayatollah que ce dernier demande  un cessez le feu avec l’Irak en 1988 …


[1] Ceci n’est qu’un scénario possible …

[2] Le Conseil des Gardiens doit valider chaque candidature et dans le passé, il a utilisé cette opportunité pour empêcher la candidature de très nombreux députés réformateurs.

 

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