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Faut-il se résoudre à la mort de Pôle emploi ?
Faut-il se résoudre à la mort de Pôle emploi ?
©Reuters

Droit dans le mur

Inéluctable : la mort de Pôle emploi

Avec un déficit qui devrait dépasser les 18 milliards d'euros avant la fin de l'année 2013, la Cour des comptes épingle l'Assurance chômage et appelle à une diminution des prestations versées les plus élevées.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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La Cour des comptes vient de publier un rapport thématique sur les politiques de l’emploi qui fait couler beaucoup d’encre. Cette juridiction s’immisce en effet dans les futures négociations sur la convention d’assurance-chômage, en préconisant des mesures globalement sans surprise : la remise à plat du système des intermittents, qui constitue une subvention déguisée aux milieux artistiques, et, d’une façon ou d’une autre, la baisse des indemnités les plus élevées.

Tout cela est au fond assez juste, mais (parenthèse nécessaire, même si désagréable) crée quand même un sentiment de malaise. La Cour est une juridiction... Elle doit donc respecter, comme on dit à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, les apparences subjectives de la justice pour être reconnue comme impartiale. On s’étonnera donc que l’un des rapporteurs du projet soit l’excellent Michel Davy de Virville, homme très compétent sur les questions d’emploi, d’un commerce tout à fait affable. Mais... ancien président de l’Unédic (certes, son mandat fut éphémère) au titre du MEDEF, et mandaté à l’époque par l’UIMM pour négocier la sortie de Denis Gautier-Sauvagnac (DGS). L’opération se serait soldée (si j’en crois le Figaro de l’époque) par une indemnité de licenciement de 1,5 million d’euros au bénéfice du fameux DGS... président historique de l’Unedic.

J’adore Michel de Virville, mais on ne m’enlèvera pas de l’idée que ces petits arrangements avec les apparences de la justice sont malsains. Surtout si l’on songe que Michel de Virville a échappé lui-même au chômage lorsqu’il fut mis en examen dans le cadre de l’affaire UIMM. Il devint alors... Conseiller à la Cour des comptes. Lui demander aujourd’hui de se prononcer sur la gestion de l’Unedic, l’entendre soutenir que les indemnités de chômage sont trop élevées... C’est un peu comme demander à la Cour de Versailles s’il faut sacrifier l’aide aux pauvres pour préserver les revenus de la noblesse. On connaît par avance la réponse.

Bref, le rapport, inutilement affaibli par ces points de procédure, contribue à soulever le diagnostic à peu près inévitable qui pend au nez de Pôle Emploi : cette jeune institution, destructrice de bonne volonté pour ses collaborateurs et déboussolante pour ses usagers, est tôt ou tard vouée à disparaître.

Rappelons pourquoi Pôle Emploi fut créée. Historiquement, la France possédait un réseau d’indemnisation des demandeurs d’emploi appelé Assedic, structures déconcentrées de l’Unedic, et un réseau de placement appelé ANPE. Tout le monde connaissait les inconvénients de ce système : les demandeurs d’emploi suivaient à l’époque un véritable parcours du combattant pour obtenir leur indemnisation (qui fonctionnait correctement) et pour rechercher un emploi (dans une ANPE dont les services étaient jugés décevants).

Selon une manie bien française, l’idée germa de fusionner les deux réseaux. Et selon un travers encore plus français il y eut long à attendre entre l’émergence de l’idée et sa réalisation. Dans la pratique, il fallut plus de 10 ans, et une foule de rapports expliquant que la dualité de notre système était un handicap lourd, qui aggravait le chômage. Tous les pays qui avaient unifié leurs dispositifs avaient un meilleur taux d’emploi que nous.

On n’ironisera jamais assez sur la folie idéologique de ces thèses à l’emporte-pièce où quelques consultants payés à prix d’or refourguent à des pouvoirs publics béats des transparents de licence d’économie. Mais peut-on reprocher à ces grandes signatures du conseil de faire leur beurre en surfant habilement sur le grand fantasme français du beau machin jacobin unifié, qui fait tout: indemnisation, placement, épluchage des patates,  et lit au carré, commandé depuis Paris ? L’idéologie de l’époque, c’était: il faut moderniser. Quel qu’en soit le prix.

Bref, quand l’opération se mit en place, on ne put rêver pire moment. La loi créant Pôle Emploi date de février 2008. Le taux de chômage atteignait en France un étiage historique. Mais le marché des subprimes aux Etats-Unis accumulait les pertes. Les banquiers français soutenaient doctement à l’époque : la crise américaine ne touchera pas la France.

La création de Pôle Emploi date de décembre 2008. La crise venait d’éclater, et au moment où le chômage repartait, dans une France tétanisée, l’ANPE et les ASSEDIC entamaient un vaste mouvement de fusion qui paralysèrent les services durablement. Au moment où le placement des demandeurs d’emploi était le plus sollicité, il se montrait le plus indisponible.

Dans la pratique, cette fusion qui consistait à créer un monstre de 50.000 salariés, doté d’un budget proche de 5 milliards d’euros, était une sorte de folie menée tambour battant, qui a fonctionné avec force recrutements supplémentaires en urgence, crispations, désespérances, couacs en tous sens, et pertes massives de productivité.

On regrettera d’ailleurs que la Cour ait totalement occulté ce point, en alléguant que Pôle Emploi est trop récent pour pouvoir être évaluée. Là encore, difficile de ne pas déceler un déséquilibre dans les constats de la Cour, qui passent sous silence ce qui fut présenté il y a 5 ans comme le fleuron des instruments français de la lutte contre le chômage.

Mais ce qui transparaît du rapport de la Cour des comptes, au fond, c’est l’extrême improductivité des dépenses publiques de l’emploi, dont l’impact sur le chômage est inexistant ou presque.

Sur ce point, deux explications sont possibles.

Première explication : nous sommes vraiment nuls, et nos dépenses sont mal conçues. Ce constat n’est pas forcément faux, mais il mérite d’être fortement relativisé. Si je me fie à une note publiée en mars 2012 par l’Institut Thomas More, 26% seulement des demandeurs d’emploi allemands se déclarent satisfaits des performances du Bundesagentur für Arbeit, le Pôle Emploi allemand, et 59% en ont une perception négative. Pour ce qui concerne Pôle Emploi en France, le taux de satisfaction est de 31% et le taux d’insatisfaction de 47%. Comparativement, l’état des institutions françaises paraît donc presque bon.

Deuxième explication : Pôle Emploi obéit à une idéologie dépassée, celle d’un retour au plein emploi salarié comme dans les Trente Glorieuses. Ahhhh ! Si d’un coup de baguette magique, nous pouvions revenir à cette époque bénie. Voilà à quel fantasme nostalgique Pôle Emploi participe : l’Etat va vous aider, chômeuses et chômeurs, à retrouver un emploi salarié en CDI à temps complet comme au bon vieux temps. Car un bon marché du travail est forcément un marché du travail fondé sur le plein emploi salarial en CDI.

Cette conviction repose sur deux idées fausses. D’abord, il se trouve que nous ne connaissons que très peu des emplois qui feront les bataillons de la vie active demain. Il y a trente ans, c’est-à-dire en 1983, imaginait-on qu’une plate-forme logistique ouverte par un site Internet comme Amazon pourrait créer plusieurs milliers d’emploi ? Nous ne sommes qu’au début de cette grande transformation des process industriels de nos sociétés, et plutôt que de nous échiner à placer des demandeurs d’emploi sur des voies de garage en disparition, nous devrions (de ce point de vue, le rapport de la Cour esquisse des idées intéressantes) nous attacher à mener le grand chantier de la formation aux compétences nouvelles.

Ensuite, la représentation du salariat comme condition indépassable de la personne, et comme forme salutaire de travail est une idée qui n’a plus de sens. La société qui s’ouvre à nous, fondée sur l’affirmation personnelle tout au long de la vie, notamment à travers les réseaux sociaux, ne comprendra plus le lien de subordination dans lequel le salarié est maintenu. Peu à peu, la société capitaliste accorde une place nouvelle à ses producteurs, chargés de porter un temps l’image de l’entreprise, avant de rebondir ailleurs. Le grand fantasme de l’emploi unique dans l’entreprise unique est périmé.

Toutes ces révolutions se feront. Elles amèneront, au-delà de la disparition d’un symbole déchu comme Pole Emploi, l’émergence d’une autre vision du travail.

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