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Inégalités : la révolte des employés est-elle en marche ?
©Reuters

Camarades !

Inégalités : la révolte des employés est-elle en marche ?

Dans une note datant du 18 août, l'économiste Patrick Artus met en garde les sociétés occidentales contre une révolte des employés.

Patrick Artus

Patrick Artus

Patrick Artus est économiste.

Il est spécialisé en économie internationale et en politique monétaire.

Il est directeur de la Recherche et des Études de Natixis

Patrick Artus est le co-auteur, avec Isabelle Gravet, de La crise de l'euro: Comprendre les causes - En sortir par de nouvelles institutions (Armand Colin, 2012)

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Dans une noté publiée ce 18 août et intitulée "Could there be an "employee revolt"?" (pourrait-il y avoir une révolte des employés ?) vous semblez avertir les investisseurs d'un risque d'une telle révolte, notamment au regard des conséquences qu'elle pourrait avoir sur les détenteurs d'obligation et les emprunteurs, mais encore les entreprises et les gouvernements, mais pas pour les ménages. Comment expliquez-vous cette asymétrie des conséquences d'une telle révolte ? 

Depuis une vingtaine d'années, les salaires ont augmenté faiblement dans beaucoup de pays. Le revenu salarié représente une partie décroissante dans le revenu de la nation. Supposons que pour corriger cela il y ait une hausse très rapide des salaires, les conséquences seraient assez claires. La première serait un recul des profits des entreprises - il n'y a qu'à regarder les années 80 en France et la forte hausse lors de la présidence Mitterrand – qui entrainerait un recul du marché des actions. La seconde serait la réaction des entreprises qui pour compenser les hausses de salaire augmenteraient leurs prix, ce qui conduirait à l'inflation, et provoquerait une politique monétaire plus restrictive. Les taux d'intérêt, à court comme à long terme, grimperaient à leur tour et renforceraient la baisse des actions et des prix de l'immobilier. Et bien sûr le crédit serait freiné. Les salariés seraient gagnants au détriment des entreprises, des nouveaux emprunteurs, des détenteurs d'obligations, des détenteurs d'actions. C'est un processus mécanique et on ne manque pas d'exemples historiques.
La problématique réside avant tout dans le fait de savoir si une configuration existe pour permettre une augmentation importante des salaires pour compenser ce qu'il s'est passé dans des pays en matière de partage des revenus depuis deux décennies.    

Quelles sont, pour vous, les ferments d'une telle révolte ? Vous évoquez dans votre note la progression du taux de pauvreté, la distorsion dans la répartition des revenus, les inégalités etc...Quelles sont les causes de cette situation ?

Tous les pays ne sont pas dans la même situation. Parmi les grands pays de l'OCDE, nous avons la France et l'Italie où le partage des revenus s'est déformé en faveur des salariés. Ce qui n'a pas empêché une grande insatisfaction dans ces deux pays parce que malgré tout, les salaires ont assez peu augmenté. A l'inverse, le partage des revenus a été défavorable aux salariés aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Espagne, en Allemagne, au Japon…
La France et l'Italie sont donc deux cas particuliers où les salariés ont maintenu et même augmenté leur part dans le revenu national. Il y règne tout de même un sentiment d'appauvrissement, mais cela ne découle pas du partage des revenus.

Un des phénomènes majeurs expliquant cela est la forte hausse des prix de l'immobilier. La partie du revenu consacrée au logement a beaucoup augmenté et cela créé un sentiment de pauvreté. Dans les autres cas, comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, la part des profits dans le PIB a beaucoup augmenté. Il peut arriver qu'un jour, la majorité en place change cette logique. Imaginez que les Démocrates gagnent l'élection aux USA, que Podemos arrive au pouvoir en Espagne. Les politiques salariales seraient différentes. Regardez au Japon, le gouvernement Abe ne cesse de répéter aux entreprises qu'il serait intelligent d'augmenter les salaires pour redonner du pouvoir d'achat aux Japonais et stimuler la consommation. La hausse de la popularité de Corbyn en Angleterre aussi est significative, lui aussi est exactement sur ce créneau. Si un vrai rééquilibrage était mis en place dans ces pays, de façon à redonner des salaires en adéquation avec les gains de productivité, ce serait tout à fait acceptable d'un point de vue économique. Il n'y a aucun mécanisme économique vertueux qui se déclenche de façon continuelle et prolongée quand on ne donne pas aux salariés les gains de productivité.

Vous publiez cette note dans un moment particulier, c'est à dire quelques jours avant la présentation de la loi travail souhaitée par le nouvel exécutif français. S'agit-il pour vous d'alerter l’exécutif sur le potentiel contestataire actuel ?

Certains économistes nous présentent la situation en France comme celle des Etats-Unis. Mais il n'y a pas en France, une déformation des revenus en défaveur du salarié. Au contraire, depuis vingt ans les salaires ont augmenté plus vite que la productivité. On peut attirer l'attention sur plein de choses dangereuses en France. Sur la hausse bien plus rapide de l'immobilier que celle des salaires, sur les nouveaux emplois, des emplois de service mal payés ne nécessitant pas de grosses qualifications, sur le système de formation professionnelle qui ne prépare au retour à l'emploi… Beaucoup de choses amènent ce mécontentement social en France, mais pas le partage des revenus. S'il n'y a pas eu de hausse du pouvoir d'achat c'est aussi parce que les gains de productivité sont faibles. 

Ce qu'il manque dans les propositions de Macron, c'est une grande proposition directrice. Quand Pompidou et Chaban-Delmas étaient arrivés au pouvoir, ils avaient eu cette idée de "nouvelle société", consistant à dire qu'il fallait que les salariés participent à l'enrichissement des entreprises. Je crois, qu'un président de la République a intérêt à réfléchir de cette façon. On ne peut pas demander à ce que le salarié porte le risque d'entreprise. Pourtant on le voit de plus en plus dans les pays de l'OCDE. C'est ce qu'il y a dans la loi Travail, même si ça ne va pas très loin. Certes ça évite des faillites, mais on ne peut pas demander cela aux salariés et en même temps ne pas leur faire profiter du bien être des entreprises. Dans les années 80-90 on réfléchissait au partage des profits, d'où la mise en place de mécanismes comme l'intéressement, la participation… Mais c'est un peu ringard. Les salariés doivent devenir actionnaires. Tous ! Et pas seulement les cadres ! Cela existe déjà dans certaines entreprises et l'enrichissement des employés y est assez spectaculaire. Mais cela reste très minoritaire. 

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