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Haro sur la CIA médiatique dénoncée par Mélenchon : plus sobrement, les médias ont-ils un biais pro-Macron ?
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Haro sur la CIA médiatique dénoncée par Mélenchon : plus sobrement, les médias ont-ils un biais pro-Macron ?

Dans un billet de soutien à Laurent Wauquiez contre la "CIA médiatique" Jean Luc Mélenchon fustige un "parti médiatique" qui serait à la solde d'Emmanuel Macron.​

Maxime  Tandonnet

Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est un haut fonctionnaire français, qui a été conseiller de Nicolas Sarkozy sur les questions relatives à l'immigration, l'intégration des populations d'origine étrangère, ainsi que les sujets relatifs au ministère de l'intérieur.

Il commente l'actualité sur son blog  personnel

 

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Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Dans un billet de soutien à Laurent Wauquiez contre la "CIA médiatique" Jean Luc Mélenchon fustige un "parti médiatique" qui serait à la solde d'Emmanuel Macron.​ Derrière les accusations portées par le leader de la France Insoumise, ne peut-on pas effectivement constater un effet sociologique des médias qui marquerait un écart grandissant avec le reste de la population ?​ Comment peut quantifier la part consciente et inconsciente du support médiatique offert à Emmanuel Macron ? Le rôle du chien garde, dénoncé par Paul Nizan, et réaffirmé par Serge Halimi est-il encore à l'oeuvre ? Avec quels effets sur l'opinion ? 

Christophe Boutin : Jean-Luc Mélenchon aime décidément trop les formules, et celle de « CIA médiatique », pour savoureuse qu’elle soit, n’est pas très satisfaisante. De quoi s’agit-il ? De constater une évidence, le « deux poids, deux mesures » qui prévaut dans la manière dont les différents médias traitent sujets et hommes politiques. Mais répondre à votre question suppose d’abord de demander ce que sont dans la France de 2018 les médias et les journalistes.

Les médias mainstream actuels, télévisions, radios et principaux quotidiens, sont largement possédés par des opérateurs qui, quand ils ne dépendent pas directement de la commande publique, ont besoin, pour l’attribution de marchés privés, des règles édictées par la puissance publique. Ils ont aussi besoin, pour certains de leurs médias, qui sinon ne survivraient pas, de l’attribution fort généreuse d’une aide publique, justifiée théoriquement auprès des citoyens par la garantie d’un indispensable pluralisme. Il y a sans doute parmi ces opérateurs de grands patrons philanthropes uniquement préoccupés de faire vivre le débat démocratique, mais, comme le dit Jean Gabin dans Le président, évoquant les « patrons de gauche » : « il y a aussi des poissons volants, mais qui ne constituent pas la majorité du genre ». Les autres représentants de l’espèce pourraient donc peut-être penser parfois à l’influence que peuvent avoir leurs médias sur les politiques, et agir en conséquence.
Quant aux journalistes, il faut avant tout éviter de généraliser. Quel rapport d’abord entre une vedette médiatique et un pigiste de province ? Aucun en termes d’influence sur l’opinion publique politique. Il faut tenir compte ensuite de l’apparition du « journaliste qui pense », l’éditorialiste : quand le journaliste classique est censé nous présenter des faits bruts, l’éditorialiste nous explique comment les comprendre. « Se confronter au terrain pollue l’esprit de l’éditorialiste. Son rôle est de donner son opinion, d’affirmer ses certitudes, par essence improuvables » déclarait ainsi en avril 2017 l’ineffable Christophe Barbier.
Or, en dehors de toute « théorie du complot », on remarquera que les milieux de la politique, de l’économie et du journalisme « haut de gamme » s’interpénètrent volontiers : mêmes clubs de réflexion, allers-retours d’une rédaction à l’autre, et donc d’un groupe financier à l’autre, « ménages » bien rémunérés chez les opérateurs économiques, on travaille tellement ensemble (et plus si affinités) que l’on finit parfois par convoler, comme l’ont montré, entre autres, les couples Ockrent/Kouchner ou Sinclair/Strauss-Kahn.
Il y a donc de fait dans certaines démocraties, et ce n’est ni nouveau ni spécifique à la France, une « upper-class » mélangeant politiques, patrons et journalistes. Ce n’est pas nouveau, puisque cette collusion était effectivement celle dénoncée par Paul Nizan en 1932 dans Les chiens de garde, l’auteur y votant une même classe bourgeoise, et pas spécifique à la France puisque l’on a souvent fait le même reproche, entre autres, aux États-Unis.
« CIA médiatique » donc ? Manipulation du Jupiter élyséen et d’autres ? Ou plus simplement habitude de vivre ensemble, amitiés autant que complicités, et surtout conformisme d’une même classe (ou caste ?) quand l’expression d’une opinion discordante entraînerait le bannissement de celui qui l’aurait exprimée ? Sans doute plus la seconde que la première de ces deux approches.
Maxime Tandonnet : Il est sans doute excessif de parler de "parti médiatique à la solde de Macron". Cela supposerait une organisation souterraine qui tire les ficelles d'une stratégie de soutien au pouvoir actuel. Il n'existe rien de tel. En revanche, je ne vois pas très bien comment, en toute bonne foi, on pourrait nier un climat général, dans le monde de la presse et des médias, plutôt complaisant envers l'équipe actuelle. Les chaînes d'information  à l'image de BFMTV, sont dans une logique de ralliement au pouvoir. Les grandes chaînes, TF1 et France 2 et encore plus les radios, Europe 1 et RTL, les grands hebdomadaires, paraissent globalement dans une logique de soutien au pouvoir en place, et fort peu critiques, sauf exceptions ponctuelles.
La presse suit également dans son ensemble, avec toutefois des nuances. Les Echos ou l'Express et le Point sont des inconditionnels. Le Monde et Libération ont parfois des articles critiques, développant une tonalité de contestation de gauche, par exemple sur l'immigration, mais dont l'effet est favorable au pouvoir en place en cautionnant une image de fermeté qui est largement recherchée. Globlement, la tonalité générale est à l'approbation. Il existe aussi une presse d'opposition, à l'image de Valeurs actuelles à droite et de Marianne à gauche ou l'Humanité, qui sont sans concession, mais elle paraît, aujourd'hui extérieure au grand courant idéologique général. Il me semble que le processus est inconscient, je ne crois pas qu'il y ait une volonté avérée et consciente de soutien au pouvoir en place, les choses se font naturellement. Il n'est pas question non plus d'effet "chien de garde" supposant une volonté avérée de propagande d'Etat, la réalité est infiniment plus insidieuse.

Quels sont les processus internes aux médias qui peuvent avoir pour résultat de créer cette impression, notamment au sein des débats toujours plus nombreux, organisés sur les plateaux télévisés ? La recherche de la modération lors de ces interventions n’entraîne-t-elle pas un effet de calque avec le "et de droite et de gauche" revendiqué par Emmanuel Macron ? 

Christophe Boutin : Quant au décalage politique entre les journalistes et le reste du pays, il est usuel d’en prendre pour exemple le sondage de 2012 de Harris portant sur les votes respectifs des deux catégories à l’élection présidentielle. Au premier tour, 39% des journalistes avaient voté Hollande (28,6% des Français), 19% Mélenchon (11%) 18% pour Nicolas Sarkozy (27,2%), 13% pour François Bayrou (9,1%), 7% pour Eva Joly (2,3%) et 3% pour Marine Le Pen (17,9%). Et au second tour c’était 74% pour Hollande (51,6%).

Ce net décalage à gauche des journalistes est toujours d’actualité, mais contrairement à ce que prétend le leader maximo de France insoumise, ce n’est pas toujours à ses dépens. S’il y a effectivement, notamment dans la direction des médias, des journalistes macronistes, nombre de membres de base des rédactions ont de nos jours les yeux de Chimène pour Mélenchon – au point qu’il en ait cru pouvoir être présent au second tour en 2017.
L’écart avec la population vient aussi d’un décalage entre les attentes de la population et ce que lui proposent les médias. Quand on prend le Baromètre 2018 de la confiance des Français dans les médias (Kantar-La Croix), à la question de savoir ce qu’ils recherchent dans les médias, les Français répondent à 90% « une information fiable », à 6% des « solutions » et à 2% une « opinion partisane ». Or ils ont l’impression que les journalistes ne possèdent pas toujours la neutralité qui permet de dispenser cette information fiable.
On saisit ce décalage aussi quant à la perception de l’indépendance des journalistes. En 2012 61% des journalistes trouvaient leur profession indépendante du pouvoir politique, et 54% du pouvoir économique. En 2018, 26% seulement des Français pensent que les journalistes sont indépendants du pouvoir politique, et 24% du pouvoir économique…
Les débats politiques ne sont pas tant en cause ici pour leur excessive modération que pour le remarquable parti-pris de nombre d’entre eux. Portraits à charge, questions piégées et insinuations permanentes envers les uns – quant ils sont invités -, coups d’encensoir et connivence affichée pour les autre. Certes, des émissions de qualité empêchent ici encore toute abusive généralisation, mais elles sont trop rares pour que ne s’installe pas le doute dans l’esprit du spectateur.
Maxime Tandonnet : Il me semble que le maître mot pour caractériser la situation actuelle est celui de conformisme. Il existe une véritable fascination ou séduction d'une large partie des hommes et femmes de médias pour le personnage d'Emmanuel Macron, sa jeunesse, qui renvoie au souvenir de Kennedy, son audace, sa modernité, son charisme. La personnalisation du pouvoir plaît au monde médiatique par son effet simplificateur, s'adressant aux émotions, à la passion, aux sentiments (d'amour ou de haine), plutôt qu'à la réflexion critique. Sur le plan idéologique, le pouvoir en place depuis 2017 a une vertu consensualiste. Il est, par ses origine, d'essence socialiste. Le président Macron est l'ancien conseiller et ministre de l'Economie du président Hollande. Mais par ses choix symboliques, notamment celui du Premier ministre, il convient au centre-droit. Cet effet unificateur surmontant les clivages traditionnels, crée un mouvement d'adhésion extrêmement puissant dans les médias.
En outre, l'idéologie qu'incarne le pouvoir en place rejoint le mode de pensée dominant dans les médias et la presse, fondé sur une image de libéralisme économique et sociétal sans frontière, d'engagement marqué en faveur d'une conception de l'Europe fondée sur les transferts de souveraineté à Bruxelles, de prise de distance avec la nation comme source d'autorité et d'unité. Si le "populisme" est le mal absolu pour le monde de la presse et des médias, l'équipe actuelle peut se définir par son "anti-populisme". Et c'est en celà qu'elle plaît. Le pouvoir en place se caractérise de même par un découplage accentué entre l'image et l'action sur le monde des réalités. Il cultive un style, une communication, une parole fondée sur la "transformation radicale" du pays et l'autorité sans concession. Mais "en même temps'", il a jusqu'à présent, évité soigneusement, dans les faits, tout ce qui est susceptible de bousculer le monde réel, de déplaire au monde médiatique, de susciter des crispations, de mettre en cause des droits acquis, et d'engendrer une situation de crise, à l'image symbolique de Notre-Dame-des Landes. Le monde médiatique, dans son ensemble, s'intéresse surtout à l'aspect virtuel de la vie gouvernementale, le spectacle, les images, les discours. Il renonce plus ou moins à creuser les sujets, à s'intéresser à l'impact réel, positif ou négatif des réformes, leur effet sur la réalité. C'est en cela que le conformisme, sauf exceptions, triomphe. Le courant souffle dans un sens. Il est très difficile de s'en démarquer sans se marginaliser.

Quels sont les limites de l'influence des médias ? Dans quelle mesure l'élection de Donald Trump, par exemple, le référendum de 2005 en France, peuvent-ils infirmer l'idée que les médias les plus puissants seraient faiseurs de roi au sein de nos démocraties ?

Christophe Boutin : Il est vrai qu’en 2005 les médias ne laissaient aucun doute sur leur choix pro-« traité dit Constitution » en France, qu’en 2016 aux USA la majorité d’entre eux se montraient hostiles à Donald Trump, et vous auriez pu citer, même si ici, tradition anglaise oblige, les choses étaient plus partagées, le débat sur le Brexit au Royaume-Uni. On remarquera d’ailleurs en passant la gradation révélatrice entre le petit déséquilibre anglais et l’immense français, un décalage valant d’ailleurs autant pour les journalistes que pour la classe politique. Et pourtant, malgré le voeu majoritaire des médias, le traité a été repoussé, le Brexit voté et Trump élu.
Certes, une étude du magazine Science de novembre 2017, faite par le MIT, montre que la présentation d’un sujet dans la presse mainstream a pour conséquence une augmentation de 63% des messages le concernant sur Twitter, et que l’opinion de 2,3% des lecteurs aurait changé à sa lecture. Mais augmenter les messages sur les réseaux sociaux ne traduit en rien une adhésion, et ce ne sont pas 2% mais 20% des utilisateurs de réseaux sociaux qui disent avoir changé d’avis après leur consultation dans une étude de 2016. Les réseaux sociaux ont-ils pour autant remplacé les médias ? Il est vrai que, dans l’ordre des sources d’information des Français, on trouve la télévision, Internet, la radio et les journaux. Mais sur Internet 28% cherchent une information… sur les sites en ligne des grands journaux. On le voit, il y a imbrication au moins autant qu’opposition.
Ce qui est révélateur par contre, dans les cas cités, c’est, encore une fois, la coupure entre l’opinion des journalistes, formés dans les mêmes écoles, partageant références et valeurs, et les attentes des citoyens. Le politiquement correct progressiste paraît à la fois bien fade et bien peu à même de répondre aux inquiétudes grandissantes de nos sociétés. Et quand les médias s’obstinent à décrire la société telle qu’elle devrait être à leurs yeux, et non telle qu’elle est à ceux des citoyens quand ces derniers sortent simplement dans la rue, ils perdent crédibilité et légitimité. Une fois cette rupture consommée, on peut même se poser la question de savoir si les attaques permanentes de ces médias, contre des hommes ou des idées, ne finissent pas par servir ceux qui en sont victimes – le cas Trump ayant ici valeur de symbole.
Maxime Tandonnet : D'abord, il faut dire que cette situation est extrêmement fragile. Elle repose sur l'image et non l'analyse objective des réalités. Elle peut basculer à tout moment et les médias versatiles, se mettre à brûler ce qu'ils ont adoré. Il suffit de peu, un fait divers, une lassitude. Ce basculement se produira probablement à un moment ou à un autre, et il sera violent. Ce fut le sort de Nicolas Sarkozy et dans une moindre mesure, celui de François Hollande. Par ailleurs, concernant le pouvoir actuel,le décalage semble très marqué entre l'air du temps médiatique et le  ressenti populaire. Le fossé entre la France dite "d'en haut", et la France dite "d'en bas", la majorité silencieuse, semble plus profond que jamais. Les deux mondes paraissent évoluer en parallèle.
Malgré le matraquage médiatique quotidien et l'amélioration spectaculaire des statistiques de l'emploi, la cote de popularité du président de la Répubique s'est effondrée depuis le début de l'année (- 11% selon un sondage). Le ressenti populaire envers le pouvoir politique, jugé arrogant, est en décalage croissant avec celui du monde médiatique et des élites en général. Oui, on retrouve le syndrome du référendum de 2005 et de celui sur le Brexit comme celui de l'élection de Trump. La crise de confiance touche largement les médias. Ils sont la deuxième institution dont les Français ont le moins confiance : 24% (Cevipof 2018). Seuls les partis politiques font pire (9%). Même les banques et les syndicats sont mieux placés (27%). C'est cet unanimisme, consensalisme, conformisme qui fait si mal. Les Français ont l'impression que les médias disent tous à peu près la même chose et font un travail de moralisation, de façonnage des esprits, de propagande idéologique plutôt que d'information. Ils conçoivent, à travers le conformisme ambiant, l'existence d'une caste de "puissants" politique, économique, médiatique, qui s'entendent pour conditionner les esprits et imposer une pensée unique. Avec Internet et les réseaux sociaux s'est développé un espace de discussion, d'échange des idées et des informations qui prend le pas sur les médias traditionnels, avec évidemment le risque des fausses nouvelles et de l'extrémisme. Pourtant, on a besoin de professionnels de l'information et d'une presse libre et diversifiée dans les opinions qu'elle exprime. La liberté et le pluralisme de la presse sont les garants de la démocratie. Une presse et des médias qui retrouveraient une liberté de ton et d'expression, dans la pluralité des opinions sur tous les sujets, axée davantage sur l'information, la connaissance de la réalité, et non le lavage de cerveaux, beaucoup plus critique, au sens fort du terme, en positif ou en négatif, moins soumise aux phénomènes de conformisme, serait infiniment plus crédible et pourrait revenir en force dans l'estime et la confiance des Français tout en retrouvant une large audience. 

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