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Les petites et moyennes entreprises russes sont aussi largement affectées par les sanctions occidentales
Les petites et moyennes entreprises russes sont aussi largement affectées par les sanctions occidentales
©AFP

Sanctions contre la Russie

Guerre en Ukraine : les sanctions occidentales affectent plus l’économie russe qu’on ne le croit

Dans son dernier livre, Backfire, Agathe Demarais, directrice des prévisions mondiales de l'Economist Intelligence Unit, creuse la notion des sanctions. Pour Atlantico, elle revient sur l'efficacité des sanctions contre la Russie.

Agathe Demarais

Agathe Demarais est la directrice des prévisions mondiales de l'Economist Intelligence Unit (EIU), le centre de recherche indépendant du magazine britannique The Economist. Ses travaux portent sur les sanctions, l'économie et la géopolitique, notamment en lien avec la Russie. Elle a travaillé durant six ans pour la Direction Générale du Trésor à Moscou et Beyrouth. Son livre, Backfire, porte sur les effets secondaires des sanctions américaines. Il a été publié le 15 novembre aux Presses Universitaires de Columbia (Etats-Unis).

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Atlantico : Dans votre dernier livre, Backfire, vous creusez la notion de sanctions. Vous démontrez que ces dernières sont devenues un outil central de la diplomatie occidentale. On a pourtant le sentiment que les opinions publiques européennes ont pris conscience de l’utilisation des sanctions lors du récent conflit de la Russie contre l’Ukraine. Les sanctions contre la Russie sont-elles d’une ampleur particulière ? 

Agathe Demarais : Les sanctions financières sont un outil central des diplomaties occidentales. La création de sanctions qui ciblent les flux financiers est cependant récente : jusqu’au début des années 2000, l’arsenal de sanctions des pays occidentaux reposait principalement sur des embargos commerciaux, par exemple à l’égard de Cuba. Le tournant vers des sanctions financières et non plus commerciales a eu lieu au début des années 2000. Peu après les attaques du 11 septembre, les Etats-Unis ont pris conscience qu’empêcher un pays de réaliser des transactions financières était une arme plus puissante qu’un embargo commercial. Ils ont déployé cette stratégie d’abord contre la Corée du Nord en 2005, puis à l’encontre de l’Iran à partir de 2006 et enfin contre la Russie depuis 2014.

Les sanctions contre la Russie sont massives, mais elles ne sont pas aussi robustes que celles qui ont pu être prises à l’encontre de l’Iran dans les années 2010, par exemple. Contrairement à l’Iran à l’époque, la Russie a toujours accès au dollar américain, elle peut encore exporter son pétrole (par exemple vers la Chine ou l’Inde), et toutes les banques russes ne sont pas coupées de Swift. En revanche, ce qui est nouveau est que les sanctions occidentales frappent une des dix économies les plus importantes du monde, laquelle est également un producteur de premier plan de matières premières. On pense souvent aux hydrocarbures, mais la Russie produit aussi des engrais, des céréales, des métaux et de l’or. En outre, les sanctions contre la Russie frappent un pays qui a déclaré la guerre à son voisin : là aussi, on est sur un cas totalement différent par rapport à l’Iran, le Venezuela, ou la Corée du Nord. 

On entend régulièrement des critiques sur l’efficacité des sanctions contre la Russie, et comme vous le soulignez, les sanctions échouent souvent. Quelle est l’efficacité réelle des sanctions contre la Russie ?

Effectivement, on entend souvent la petite musique visant à laisser penser que les sanctions contre la Russie ne fonctionnent pas. Selon certains, elles pourraient même s’avérer contre productives car elles seraient la cause de la crise économique que la zone euro traverse. Cette rhétorique, qui fait le jeu du Kremlin, inverse la cause et la conséquence : sans guerre en Ukraine, il n’y aurait pas de sanctions contre la Russie. Il n’y a à ce jour aucune sanction contre les importations de gaz et de pétrole russes en Europe. C’est la Russie qui a coupé le robinet du gaz et provoqué une crise énergétique et sociale en Europe. Certains estiment que la Russie n’aurait pas cessé ses exportations de gaz si les sanctions n’avaient pas été imposées : compte-tenu du fait que Vladimir Poutine estime qu’il est en guerre contre l’Europe, cet argument peine à convaincre. Ses déclarations n’engagent d’ailleurs que ceux qui les croient : il avait aussi juré n’avoir aucune intention d’envahir l’Ukraine. 

La réalité est que l’économie russe est dans une situation difficile. Le pays va enregistrer une récession cette année mais aussi l’année prochaine. C’est là un point important : lorsqu’un pays entre en récession, son économie rebondit quasiment systématiquement l’année suivante. Pour ce qui concerne la Russie, ce ne sera pas le cas. L’effondrement de la consommation des ménages russes est réel, et l’investissement est en chute libre. En outre, il faut garder en tête que la Russie est en récession alors même que les cours des hydrocarbures sont à des niveaux record : pour un pays exportateur de gaz et de pétrole, c’est là un paradoxe. A partir de 2024 tout laisse à penser que l’économie russe va stagner et que le PIB russe ne reviendra à son niveau de 2021 qu’au début des années 2030. Au final, les perspectives économiques russes de long-terme sont sombres, et le déclin de la démographie et la faible croissance de la productivité russes ne vont rien arranger. 

Pourquoi les sanctions contre la Russie fonctionnent-elles, s’il est si rare qu’elles fonctionnent ? 

Pour juger de l’efficacité des sanctions, il est nécessaire de se pencher sur leurs objectifs. Pour ce qui concerne les sanctions imposées contre la Russie depuis février 2022, ceux-ci sont au nombre de trois. Le premier objectif est d’envoyer à la Russie un signal diplomatique fort. L’unité transatlantique depuis le début de la guerre en Ukraine ayant été sans faille, on peut estimer que cet objectif est largement atteint.

Le deuxième objectif des sanctions est de peser sur la capacité de la Russie à faire la guerre en Ukraine. C’est là un point important : quand on impose des sanctions contre une économie aussi importante que celle de la Russie, l’objectif n’est pas de provoquer un effondrement économique. C’est tout simplement impossible. En revanche, il est possible de compliquer le financement de la guerre en Ukraine et l’accès de la Russie aux technologies dont elle a besoin dans le domaine militaire. Là aussi, le contrat est rempli. Les comptes publics russes sont dans le rouge et l’économie sera en récession cette année et l’année prochaine. A un moment, le Kremlin devra faire des choix car la guerre coûte cher, et assurer la paix sociale aussi. Pour ce qui concerne le domaine technologique, les sanctions occidentales ont coupé l’accès de la Russie aux semi-conducteurs les plus avancés, lesquels sont nécessaires pour la fabrication des missiles que l’armée russe utilise en Ukraine. La Russie épuise aujourd’hui ses stocks de missiles et elle fera bientôt face à un véritable problème pour en fabriquer de nouveaux. 

Le troisième objectif, comme je l’explique dans mon ouvrage Backfire, est de provoquer une lente asphyxie du secteur énergétique russe. Les sanctions imposées contre la Russie en 2014 ont coupé l’accès des entreprises russes du secteur des hydrocarbures tant aux sources de financements qu’aux technologies occidentales. Les champs d’hydrocarbures russes arrivent aujourd’hui à maturité, c’est-à-dire que leurs réserves vont progressivement s’épuiser. Les réserves non encore développées se trouvent dans l’Arctique mais leur exploitation sera coûteuse et requerra des technologies occidentales. Pour cette raison, les sanctions vont probablement entraîner un long déclin du secteur énergétique russe. 

Le réel impact des sanctions contre la Russie ne sera-t-il visible qu’à long terme ? Quel pourrait-il être ?

Effectivement, l’impact le plus important des sanctions contre la Russie sera visible uniquement à long terme à travers le déclin annoncé du secteur énergétique russe. Il est probable que la Russie, dans les décennies à venir, perde son statut de grande puissance énergétique. Le dernier rapport de l’Agence Internationale de l’Energie confirme cette tendance : les revenus issus des exportations d’hydrocarbures vont chuter de plus de moitié dans les années à venir, pour s’établir à seulement 30 milliards de dollars par an en 2030 (contre 75 milliards de dollars en 2021). Selon toute vraisemblance, les hydrocarbures russes ne représenteront, en 2030, plus que 15% du gaz et du pétrole échangé mondialement (contre 30% avant le début de la guerre en Ukraine). 

Compte-tenu du fait que l’économie de la Russie repose sur l’exploitation et l’exportation de matières premières (le secteur énergétique représente un tiers de l’économie russe, la moitié des recettes fiscales et 60% des exportations), le Kremlin va faire face à une équation difficile : quel pourra être le modèle économique du pays dans les décennies à venir ? Il n’y a pas de réponse évidente à cette question. 

Quel est le risque du retour de flamme, le backfire comme le rappelle le titre de votre livre, de ces sanctions contre l’Occident ?

On peut tout d’abord retourner la question : quels sont les risques liés à l’inaction si les pays occidentaux n’avaient pas imposé de sanctions contre la Russie ? Ce serait un message dangereux à envoyer à un pays qui envahit son voisin et estime qu’il est en guerre contre l’Occident. C’est là un aspect mal compris des sanctions : elles agissent aussi comme un outil de dissuasion, et ce à plus forte raison que les pays occidentaux n’ont pas épuisé toutes les options disponibles contre la Russie. Les Etats-Unis pourraient par exemple imposer des sanctions secondaires contre Moscou, en contraignant ainsi toutes les entreprises du monde à faire un choix entre le marché américain et le marché russe. C’est la stratégie qui avait été mise en œuvre pour faire pression sur l’Iran dans les années 2010, par exemple. 

La question du retour de flamme est cependant cruciale à prendre en compte à long-terme, dans un contexte où les pays occidentaux peinent parfois à raisonner à plus longue échéance qu’un mandat présidentiel de quelques années. Les pays sous sanctions développent aujourd’hui des mécanismes financiers de contournement des sanctions occidentales, par exemple en n’utilisant plus le dollar et l’euro, en mettant en place des alternatives à Swift (par exemple CIPS, une création chinoise), et en pariant sur les monnaies digitales. Tout cela n’est pas une surprise : ces développements reflètent la puissance des sanctions, laquelle encourage les pays non-Occidentaux à essayer de vacciner leurs économies contre les sanctions. A terme, les sanctions de demain porteront certainement sur le secteur technologique, et plus précisément les semi-conducteurs (des petites puces présentes dans tous les objets électroniques, comme les téléphones portables ou les ordinateurs, mais aussi les équipements militaires, comme les missiles). Les dernières restrictions américaines sur les exportations de micropuces utilisant des technologies américaines vers la Chine confirment cette tendance. 

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