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Des militaires ukrainiens recherchent et récupèrent des obus non explosés après avoir combattu avec les troupes russes dans la capitale ukrainienne de Kiev le matin du 26 février 2022. (Sergei Supinsky/AFP)
Des militaires ukrainiens recherchent et récupèrent des obus non explosés après avoir combattu avec les troupes russes dans la capitale ukrainienne de Kiev le matin du 26 février 2022. (Sergei Supinsky/AFP)
©Sergei Supinsky/AFP

Théâtre des opérations

Guerre en Ukraine : l’ampleur des pertes russes signifie-t-elle d’ores et déjà la fin de la Russie telle que nous la connaissions ?

Un journal russe a diffusé un bilan des pertes russes depuis le début du conflit, faisant état de près de 10.000 morts. Le site a rapidement modifié son article en évoquant un piratage.

Isabelle Facon

Isabelle Facon

Isabelle Facon est Directrice adjointe de la Fondation pour la recherche stratégique, spécialiste des politiques de sécurité et de défense russes.

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Jérôme Pellistrandi

Jérôme Pellistrandi

Le Général Jérôme Pellistrandi est Rédacteur en chef de la Revue Défense nationale.

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Atlantico : Le tabloïd russe Komsomolskaya Pravda, réputé proche du Kremlin, a dévoilé, avant de le supprimer, un bilan humain bien supérieur aux chiffres officiels, avec 9,861 morts et 16,153 blessés. Moscou avançait pourtant le chiffre de 498 soldats tués début mars. De leur côté, les Ukrainiens disent avoir abattu 15000 soldats russes. Qui croire ? Que sait-on actuellement du nombre de morts du côté de l’armée russe ?

Isabelle Facon : Il y a eu sous Poutine, dans l’effort de transformation de l’armée russe, une prise en compte par les autorités des traumatismes de la société russe, celui de l’Afghanistan, où des centaines de conscrits soviétiques ont laissé leur vie, puis des guerres de Tchétchénie, où de nouveau des appelés ont été envoyés – parfois sans entraînement / formation préalable. Donc un élément du contrat social Poutine-société russe a été de ne plus envoyer les conscrits dans les opérations de combat, et c’est une des raisons pour lesquelles les autorités russes cherchent depuis plusieurs années à professionnaliser le plus possible l’armée – mais ce n’est pas évident quand on ambitionne un effectif combattant d’un million d’hommes, car cela coûte cher (actuellement 250 000 appelés / 400 000 soldats sur contrats - kontraktniki). En Ukraine (2014-15), en Syrie il n’y a pas eu, en théorie, d’appelés dans les opérations militaires, même si on pense que certains appelés ont pu signer un contrat avec l’armée, devenant ainsi des « kontraktniki ».

On a vu Poutine rétropédaler quand on a su que « par accident » des appelés s’étaient retrouvés sur le front… Il a dit que c’était une erreur, et que cela ne devait pas se reproduire. C’est pourquoi, confronté à un conflit plus consommateur en ressources humaines qu’anticipé alors que la Russie ne dispose pas d’une réserve opérationnelle très fonctionnelle, il fait appel aussi à des « volontaires » de Syrie, des Tchétchènes, il essaie d’enrôler l’armée biélorusse. Pas évident que cela suffise si le conflit se prolonge longtemps.

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Les pertes dans les rangs des militaires sont plus « acceptables » aux yeux de la population que quand il s’agit des appelés, car « c’est leur métier ». Les généraux qui perdent leur vie sur le front, dont certains apparemment trahis par des communications trop « transparentes » (manque de moyens cryptés, numérisation des communications insuffisante), peuvent même être « héroïsés » (il est plutôt traditionnel, dans l’armée russe, que les officiers généraux soient plus directement impliqués sur le terrain que leurs homologues occidentaux).

Jérôme Pellistrandi : Grâce au site Oryx, qui est une source très fiable puisqu’il recense le matériel russe détruit et identifiable par des photos et des vidéos, on peut avoir une estimation du nombre de soldats russes tués. Si 1705 engins ont été détruits à ce jour, on peut estimer qu’avec 3 ou 4 soldats par véhicule en moyenne, il y aurait environ 6000 soldats tués dans des véhicules. A partir de là, on peut multiplier par 3 le nombre de blessés. 

Comme vous le faites remarquer, un communiqué du 3 mars fait état de 498 tués du côté Russe. Depuis cette date, Moscou n’a plus communiqué officiellement. Lundi 21 mars, la BBC, qui est un média fiable, faisait état de 557 soldats russes décédés. Selon les services américains et anglais, il y aurait en réalité entre 7000 et 10 000 morts. Les Ukrainiens, eux, font état de 14 000 morts. Pour se faire une idée, il faut donc faire une moyenne entre l’estimation du Pentagone et les chiffres avancés par le gouvernement Ukrainien. On peut donc estimer les pertes russes à environ 10 000 morts, comme ce qui a été annoncé par le tabloïd Komsomolskaya Pravda, qui fait état de 9,861 décès.

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Que sait-on des hauts-gradés et officiers russes tués ou blessés

Jérôme Pellistrandi : A priori, il y aurait des pertes importantes au niveau du commandement. Selon des sources très fiables, 5 officiers généraux seraient morts, dont le commandant en second de la flottille de la Mer Noire. Comment l’expliquer ? Le commandement est obligé d’être près du front pour motiver les troupes. Les Ukrainiens disposent de tireurs de précision équipés de fusils de sniper et un officier ennemi est une cible de choix. Le perte de hauts-gradés est très pénalisant pour une unité. 

La perte de nombreux militaires haut gradés et d’un nombre conséquent de soldats peut-elle avoir un impact profond sur l’opinion publique et le moral de la population russe ? Est-ce une bombe à retardement pour la Russie ?

Jérôme Pellistrandi : A condition que l’opinion publique le sache ! Les Russes ont-ils connaissance de la réalité sur le terrain ? Très peu, car Moscou ne communique presque pas. D’autre part, il y aurait des incinérateurs mobiles utilisés pour faire disparaître les corps. Beaucoup seraient d’ailleurs stockés en Biélorussie. Quel sera l’impact de ces pertes au sein de la société russe ? Impossible à dire pour le moment. En revanche, le nombre élevé de décès doit peser très lourdement sur le moral des troupes qui se trouvent en première ligne. 

Vladimir Poutine répétait sans cesse que l’invasion de l’Ukraine n’était pas une guerre mais une « opération spéciale ». Lorsque les Russes comprendront qu’ils ont été bernés, il pourrait y avoir un fort mouvement de contestation. L’opinion publique pourrait basculer, même si nous n’en sommes pas encore là pour le moment.

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L’Otan est-elle vraiment sortie de son état de mort cérébrale ?

Isabelle Facon : Si les appelés ne sont pas envoyés sur le champ de bataille il y a moins de risques que l’opinion se retourne contre le pouvoir à cause de la guerre, d’autant plus si celui-ci parvient à la légitimer, et il s’y emploie. D’où l’effort très rapidement déployé pour contrôler l’information sur la « guerre » et « l’invasion » (deux termes que les médias, qui doivent dire « la vérité », celle du Kremlin…, n’ont pas le droit d’utiliser, c’est une « opération militaire spéciale » destinée à mettre fin au « génocide » des Russes du Donbass). Dans ce cadre-là, les pertes seront de toute façon certainement minimisées par les autorités russes, qui ne communiquent pas dessus, et toute démarche de vérification des faits, dans l’ambiance actuelle en Russie, risque d’être sévèrement réprimée. 

Mais on voit aussi, en parallèle, un discours consistant à « valoriser » les militaires tombés en Ukraine, comme si le pouvoir russe reconnaissait que les pertes sont nombreuses et que pour cette raison il vaut mieux devancer les effets. Lors du discours de Poutine au stade Loujniki pour l’événement commémorant l’annexion de la Crimée il a fait exactement cela : vendre à sa population que, je le cite, « l’opération militaire spéciale » visait à « mettre fin au génocide », qui « est la motivation et l’objectif principaux de l’opération militaire dans le Donbass et en Ukraine ». Il a salué les « actes héroïques » de l’armée russe. Rappelons que le discours porte d’autant plus auprès d’une bonne partie de la population que finalement il est l’aboutissement de huit ans de propagande sur l’Ukraine et le conflit dans le Donbass articulée dans des termes assez proches de ceux-là.

Cet effet peut certes s’émousser à plus long terme, si la guerre se prolonge, sur fond de sanctions qui font mal. Tout dépend de ce que le pouvoir russe pourra dire à sa population. S’il parvient, au terme du conflit, à vendre qu’il a empêché le « génocide », restauré des logiques historiques et territoriales, « donné une leçon » à un gouvernement ukrainien aux ordres des Etats-Unis (car c’est ainsi que les choses sont présentées), le choc pourrait être amorti – d’autant que, encore une fois, le pouvoir a montré qu’il était prêt à réprimer durement ceux qui contestent la guerre.

Le moral des troupes a certainement été au plus bas dans les premiers jours de l’opération car il semblerait que le personnel de commandement ait été informé relativement tardivement, que beaucoup de soldats pensaient que leur mission s’arrêterait à l’exercice en Biélorussie, d’autres que les Ukrainiens allaient sinon les accueillir en libérateurs du moins ne résisteraient pas, qu’il y aurait surtout de la stabilisation, du maintien de l’ordre à faire. Comme la logistique a été défaillante, le soldat russe en Ukraine ne s’est pas senti soutenu. La mort des officiers généraux peut contribuer à cette perte de morale.

Après cette guerre, mal calibrée puisque les postulats sur le « terrain » que les militaires russes allaient trouver en Ukraine étaient pour le moins erronés, et surtout si elle se prolonge, l’armée russe va devoir se reconstituer, se réorganiser, se ressourcer. Son image de performance si savamment entretenue par Poutine au cours des dernières années en a pris pour son grade, or c’était un des leviers forts de la mise en scène du retour de la Russie sur la scène internationale. Il n’est pas impossible que des têtes tombent dans la haute hiérarchie militaire le jour du bilan venu.

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