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Guérilleros de la justice sociale : la sociologie à la peine
©PIERRE VERDY / AFP 000_SAPA981007884360

SOCIOLOGIE

Guérilleros de la justice sociale : la sociologie à la peine

Michel Fize revient sur le rôle du sociologue dans notre société.

Michel Fize

Michel Fize

Michel Fize est un sociologue, ancien chercheur au CNRS, écrivain, ancien conseiller régional d'Ile de France, ardent défenseur de la cause animale.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont La Démocratie familiale (Presses de la Renaissance, 1990), Le Livre noir de la jeunesse (Presses de la Renaissance, 2007), L'Individualisme démocratique (L'Oeuvre, 2010), Jeunesses à l'abandon (Mimésis, 2016), La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2017). Son dernier livre : De l'abîme à l'espoir (Mimésis, 2021)

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La récente polémique déclenchée par une directrice de recherche du CNRS, Réjane Sénac, inconnue du grand public, déclarant (Libération du 31/07/20), que l’égalité hommes-femmes « ne peut être que radicale », pose une nouvelle fois la question des exigences du « métier de sociologue » (Bourdieu). 

       Ainsi à cette dame qui semble avoir oublié dans son combat idéologique pour le féminisme le « devoir de réserve » qui sied à tout scientifique, je réponds ceci, sous la forme d’extraits d’un livre à paraître sur les mouvements sociaux : Qu’elle était belle ma révolution ! (Ed. Arcane 17, automne 2020) :

       « S’en défend-il, ou l’oublie-t-il quelquefois, le sociologue n’est pas un citoyen comme les autres. Il doit cacher ses émotions et opinions personnelles. Le « sociologue de métier », en effet, retient en son for intérieur ses propres idées – qu’il a naturellement comme tout citoyen, mais qu’il doit, je le répète, dissimuler au monde. Il ne saurait donc émettre de jugement de valeur qui entacherait aussitôt son « devoir de neutralité » (ne parlons pas d’objectivité à jamais inaccessible). 

          Le chercheur n’est pas un intellectuel mais un scientifique. Si l’intellectuel peut donc exprimer sa solidarité à l’égard de mouvements de protestation, le chercheur doit y renoncer… Parce que scientifique, le sociologue est nécessairement un froid analyste. Pour lui, par exemple, une violence n’est ni « inexcusable », ni « louable », elle a juste un sens qu’il lui faut trouver, sans oublier, naturellement, de rechercher la signification que lui donnent ses auteurs eux-mêmes – ce que l’on appelle, dans notre jargon, la « sociologie compréhensive ». Pour un sociologue, en fait, les mots sont comme l’argent, ils n’ont pas d’odeur, ils ne sont en soi ni bons ni mauvais. Ils sont là, c’est tout. 

           Le sociologue, je le redis, ne défend ni ne blâme, il essaie de comprendre, d’expliquer (ce qui n’a jamais signifié : « excuser »). Tchékhov, qui n’était pas sociologue, écrivit un jour cette phrase … très sociologique : « Quand je décris des voleurs de chevaux, je n’ajoute pas qu’il est mal de voler des chevaux. C’est l’affaire du jury et non la mienne » … Ainsi, face à un événement brutal, le sociologue ne peut ni n’a le droit de « redouter » quoi que ce soit. Il n’y a pas pour lui de situation « grave », il n’y a que des faits signifiants.

          Le sociologue, évidemment, dérange pace qu’il montre des choses que personne ne veut voir vraiment. Michel Crozier disait qu’il était, par la force des choses, celui par qui le scandale arrive. Ce qui intéresse en effet le sociologue, ce n’est pas l’écume des faits, ce sont leurs racines, et pour ce faire, il doit, selon la belle formule du philosophe (oublié), Gabriel Marcel, garder le sang-froid d’un chirurgien qui débride une plaie. Penché sur son objet, il ne voit rien d’autre, il gratte son objet jusqu’à mettre à jour les précieuses racines.

        Sortir de soi, il est vrai, est un exercice difficile. Prendre ses distances avec son ego, oublier ses expériences personnelles, sont choses toujours compliquées à mettre en oeuvre. N’avoir a priori aucune opinion sur rien, alors que tout le monde a une opinion sur tout, c’est pourtant la base de ce métier de sociologue. Se méfier des évidences logées dans les apparences, voilà son combat quotidien. Les faits, comme disait Gaston Bachelard, sont toujours à démontrer, ils ne se montrent pas… »

      

         Chacun l’aura compris, un sociologue qui s’engage, contre le racisme (ou la guerre) hier, pour le féminisme aujourd’hui, commet tout simplement une faute sociologique.

       

 
 
 

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