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Grandeurs et misère de la vie politique : le regard et le jugement de Tocqueville sur son engagement
©MYCHELE DANIAU / AFP

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Grandeurs et misère de la vie politique : le regard et le jugement de Tocqueville sur son engagement

Nicolas Baverez publie "Le monde selon Tocqueville : Combats pour la liberté" aux éditions Tallandier. Cent-cinquante ans après sa mort, Alexis de Tocqueville reste un mystère. Son génie est d'avoir pensé la démocratie dans toutes ses dimensions, notamment sa face sombre. Extrait 1/2.

Nicolas Baverez

Nicolas Baverez

Nicolas Baverez est docteur en histoire et agrégé de sciences sociales. Un temps éditorialiste pour Les Echos et Le Monde, il analyse aujourd'hui la politique économique et internationale pour Le Point.

Il est l'auteur de Lettres béninoises et de Chroniques du déni français aux Editions Albin Michel.

 
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Le jugement de Tocqueville est aussi acéré sur lui‑même que sur les autres. Pour avoir la dimension et la vision d’un homme d’État, il n’est ni un homme de parti, ni un manœuvrier parlementaire. De plus, ses capacités d’orateur ne sont pas à la hauteur de ses talents d’écrivain. 

« Je souffrais pour mon pays de ce terrible événement, mais il était clair que je n’en souffrais pas pour moi-même ; il me semblait au contraire que je respirais plus librement qu’avant la catastrophe. Je m’étais toujours senti comprimé et opprimé dans le sein de ce monde parlementaire, qui venait d’être détruit : j’y avais trouvé toutes sortes de mécomptes, et quant aux autres et quant à moi-même ; et, pour commencer par ces derniers, je n’avais point tardé à découvrir que je n’y possédais pas ce qu’il fallait pour jouer là le rôle brillant que j’avais rêvé ; mes qualités et mes défauts y faisaient obstacle. Je n’étais point assez vertueux pour imposer le respect, et j’étais trop honnête pour me plier à toutes les petites pratiques qui étaient alors nécessaires au prompt succès. Et remarquez que cette honnêteté était sans remède car elle tient si bien à mon tempérament autant qu’à mes principes que, sans elle, je ne puis jamais tirer le moindre parti de moi-même. »

Tant par sa manière d’être que par ses idées libérales, Tocqueville est inclassable. Il reste isolé dans les différentes chambres auxquelles il appartient, sans parvenir à structurer autour de lui un parti. 

« [E]n France, tous les chefs de parti que j’ai rencontrés de mon temps m’ont paru à peu près également indignes de commander, les uns par leur défaut de caractère ou de vraies lumières, la plupart par leur défaut de vertus quelconques. Je n’ai pu presque jamais apercevoir en aucun d’entre eux ce goût désintéressé du bien des hommes qu’il me semble que je découvre en moi-même, tout au travers de mes défauts et de mes faiblesses. » 

« Le fond du métier, chez un chef de parti, consiste à se mêler continuellement parmi les siens et même parmi ses adversaires, à se produire, à se répandre tous les jours, à se baisser et à se relever, à chaque instant, pour atteindre le niveau de toutes les intelligences, à discuter, à argumenter sans repos, à redire mille fois les mêmes choses sous des formes différentes, et à s’animer éternellement en face des mêmes objets. »

L’une des constantes de la carrière politique de Tocqueville est la détestation que lui voue Thiers, qui fait tout pour le faire battre et l’isoler, détestation que Tocqueville lui rend bien, méprisant son opportunisme et son cynisme. 

« Je crois d’ailleurs qu’en politique il n’y a d’alliance honorable, fructueuse et durable qu’avec ceux dont on est proche et non pas avec ceux dont on est loin. Or qu’y a-t-il au fond de plus loin de nous que M. Thiers ? M. Thiers n’a de commun avec nous que le désir sincère d’agrandir le rôle de la France au dehors, encore veut-il y parvenir par des moyens que je suis souvent loin d’approuver. Quant à la politique journalière du dedans, connaissez-vous dans toute la Chambre d’homme foncièrement aussi illibéral que M. Thiers ? Plus ennemi des droits individuels ? Plus centralisateur, plus résolu à marcher vers la fin qu’il se propose par tous les moyens ? Comment donc espérer que nous pourrions marcher longtemps d’accord avec M. Thiers ? Est-ce qu’à la longue et quoi qu’on fasse le fond des sentiments et des passions ne finit pas toujours par prévaloir dans la conduite ? »

Sous la monarchie de Juillet, Tocqueville est considéré comme un renégat par les légitimistes et comme un opposant par les orléanistes. Rallié à la République, il constitue un adversaire déterminé des bonapartistes tout en étant suspect aux yeux des républicains en raison de ses origines aristocratiques. 

« Je n’avais nulle foi monarchique, nulle affection ni regrets pour aucun prince ; point de cause à défendre sinon celle de la liberté et de la dignité humaine. Protéger les anciennes lois de la société contre les novateurs à l’aide de la force nouvelle que le principe républicain pouvait donner au gouvernement ; faire triompher la volonté évidente du peuple français sur les passions et les désirs des ouvriers de Paris ; vaincre ainsi la démagogie par la démocratie, telle était ma seule visée. »

Après 1848, la République devient l’otage de l’affrontement entre Louis Napoléon Bonaparte et l’Assemblée. Simultanément, elle voit se dissoudre sa base politique, entre une classe ouvrière désespérée par la répression des Journées de juin et un pays profond qui aspire à la sécurité et à la stabilité. 

« Le parti de la République honnête et modéré a presque disparu hors de l’Assemblée. On est placé entre une petite minorité qui veut la république sociale ou rouge et une majorité immense qui ne veut entendre parler d’aucune république quelconque. Voilà la situation vraie. L’Assemblée est aujourd’hui suspendue sans que rien ne la soutienne entre ces deux opinions extrêmes. Sa majorité ne représente plus pour ainsi dire rien dans le pays. Vous comprenez qu’à une pareille maladie ce ne sont pas des palliatifs qu’il faut appliquer et que croire qu’il suffit de prolonger les pouvoirs législatifs pour les garder longtemps en face d’un pays ainsi disposé, c’est une chimère. Vous devez juger ce que j’éprouve de chagrin en voyant le gouvernement qui, placé en présence de cette situation formidable, vacille, tâtonne, louvoie, frappe à droite après avoir frappé à gauche, veut concilier des choses et des hommes inconciliables et perd ainsi les heures de grâce que la fortune lui laisse. Ai-je besoin de vous dire que la confiance ne se rétablit pas, que les affaires ne reprennent point, que l’avenir est court pour tout le monde, que chacun s’attend à un inconnu qu’on pressent sans pouvoir le définir et qu’enfin la misère prend des proportions colossales. »

Tocqueville a une claire conscience de ce que sa personnalité, à la fois austère et distante, modeste et consciente de sa valeur intellectuelle, se prête difficilement aux contraintes de la vie parlementaire et aux jeux d’appareil. 

« On me donnait une habileté de conduite, une profondeur de vues particulière, des artifices d’ambition que je n’avais nullement, et d’autre part on prenait mon mécontentement de moi, mon ennui et ma réserve pour de la hauteur, défaut qui me fait plus d’ennemis que les plus gros vices. On me croyait rusé et souterrain parce que j’étais silencieux ; on m’attribuait un naturel austère, une humeur rancuneuse et amère que je n’ai point, car je passe souvent entre le bien et le mal avec une molle indulgence qui avoisine la faiblesse et je quitte si précipitamment la mémoire des griefs dont j’ai à me plaindre, qu’un pareil oubli du mal souffert ressemble plutôt à une défaillance de l’âme, incapable de retenir le souvenir des injures, qu’à un effort de vertu qui l’efface. »

Dès sa première élection, Tocqueville ressent la solitude que lui valent ses convictions en même temps qu’il en assume les risques. Tout en rappelant la nécessité de la modération pour le bon fonctionnement des institutions démocratiques, il refuse tout compromis sur les valeurs. Cela reste vrai de son opposition à la monarchie de Juillet jusqu’à sa condamnation de principe du coup d’État et de l’Empire. 

« Le parti libéral, mais non révolutionnaire qui seul me conviendrait, n’existe pas et certes il ne m’est pas donné de le créer. Je suis à peu près seul et il ne me reste qu’à exprimer mon opinion individuelle sur les événements et sur les lois à mesure qu’ils se présentent, sans avoir l’espérance de les modifier. C’est là un rôle honorable, mais stérile. Souvent je me révolte instinctivement contre lui ; car ma nature est agissante et, il faut bien l’avouer, ambitieuse. J’aimerais la puissance si elle pouvait être honorablement acquise et gardée. Toutefois il y a une réflexion qui m’a toujours puissamment servi pour me retenir : il est évident que tout contact prolongé et intime avec les hommes ou les partis politiques de notre temps ne peut manquer d’enlever bientôt à celui qui le souffre une partie de sa considération et, en retour de ce premier de tous les biens, que donne-t-il sinon un pouvoir inefficace et passager ? Quand je vois le peu que ceux qui se jettent ainsi pêle-mêle dans l’arène arrivent, en fin de compte, à faire, je me console de mon isolement et de mon impuissance. Je me dis, qu’à tout prendre, et en mettant même un moment de côté la satisfaction de bien faire, mieux vaut encore conserver intacte aux yeux du pays, sa force morale, puissance devenue si rare, et la garder pour d’autres temps que de consentir à la diminuer pour acquérir des avantages immédiats toujours si inférieurs à elle. »

Fidèle à ses principes, Tocqueville reconnaît et intègre les contraintes propres à la vie politique. D’où la ligne qu’il se fixe pour devenir en 1849 le ministre des Affaires étrangères du second gouvernement dirigé par Odilon Barrot. 

« Je pris donc sur-le-champ trois résolutions : 

La première était de ne point refuser le ministère si une bonne occasion s’offrait ; 

La seconde, de n’entrer dans le gouvernement qu’avec mes principaux amis, dirigeant les principaux ministères, de manière à rester toujours les maîtres du cabinet ; 

La troisième, enfin, de me conduire chaque jour, étant ministre, comme si je devais cesser de l’être le lendemain, c’est-à-dire sans jamais subordonner au besoin de me maintenir celui de rester moi-même. »

Loin de céder à la démesure, Tocqueville, conscient de la fragilité de la République, de la faiblesse de la situation diplomatique de la France et de l’imbroglio créé par l’intervention militaire à Rome, accueille son entrée au gouvernement avec prudence et humilité. 

« Quand je me fus installé au ministère des affaires étrangères et qu’on m’eut mis sous les yeux l’état des affaires, je fus effrayé du nombre et de la grandeur des difficultés que j’apercevais ; mais ce qui me donnait plus d’inquiétude que tout le reste, c’était moi-même. Je m’ai naturellement en grande défiance. Les neuf années que j’avais consumées assez misérablement dans les dernières assemblées de la monarchie avaient fort augmenté cette infirmité naturelle, et, bien que la manière dont je venais de supporter l’épreuve de la révolution de Février m’eût un peu accrédité à mes propres yeux, cependant je n’avais accepté une si grande charge, dans de pareils temps, qu’avec beaucoup d’hésitation, et je n’y entrais qu’avec beaucoup de crainte. »

Emprisonné quelques jours au moment du coup d’État du 2 décembre 1851, Tocqueville s’oppose radicalement à l’Empire. Le ralliement massif des élites au nouveau régime, promptes à sacrifier la liberté à une pseudo‑sécurité, le scandalise. Encore plus lorsqu’il s’agit d’hommes d’Église censés incarner la religion et défendre la morale. 

« Il y a encore aujourd’hui en France un grand nombre d’hommes qui regardent comme un acte de conscience de ne point reconnaître le nouveau pouvoir. Je crois que l’on ne saurait nier que parmi ceux-là il s’en trouve plusieurs qui, par l’étendue de leurs lumières, l’honnêteté de leur vie, souvent par la sincérité de leur foi, sont les alliés naturels de l’Église ; je dirais ses alliés nécessaires, si la religion n’avait sa principale force en elle-même. 

Parmi ceux mêmes qui approuvent la marche actuelle du pouvoir, combien peu ont honoré ses débuts ! Violer les serments les plus librement et les plus solennellement prêtés et répétés ; renverser par la violence les lois qu’on s’était chargé de protéger, mitrailler dans Paris des hommes désarmés pour inspirer une terreur salutaire et prévenir la résistance… Ces actes (et je pourrais assurément en ajouter beaucoup d’autres) peuvent être excusés et même approuvés par la politique. Mais la morale universelle les réprouve absolument. Ceux qui ont présents ces souvenirs si récents de notre histoire ne peuvent manquer d’éprouver un trouble douloureux au fond de leur âme et une sorte d’ébranlement de leurs croyances, en entendant les voix les plus autorisées couvrir au nom de la morale éternelle un pouvoir si nouveau et qui a ainsi commencé. »

Ayant démissionné de toute fonction politique, brouillé y compris avec ses frères qui ont fait acte d’allégeance à Napoléon III, retiré dans ses terres normandes, Tocqueville se consacre à ses recherches historiques sur l’Ancien Régime et la Révolution dans une solitude totale. 

« Mes contemporains et moi nous marchons de plus en plus dans des routes si différentes, quelquefois si contraires que nous ne pouvons presque jamais nous retrouver dans les mêmes sentiments et les mêmes pensées. Je n’ai pas assurément à me plaindre d’eux et je ne me plains point. Nous vivons en très bonne intelligence, mais sans nous toucher. Ils ont presque cessé de percevoir ce qui me préoccupe encore constamment et vivement ; ils n’attachent plus de prix aux biens auxquels tout mon cœur est resté lié. Je n’ai que de l’indifférence, quelquefois du mépris pour les goûts nouveaux et en général j’aperçois les différents buts que l’on doit chercher à donner à sa vie dans les limites de ce monde sous des jours qu’ils n’ont plus. Nous ne nous combattons pas ; nous ne nous entendons plus. J’ai des parents, des voisins, des proches. Mon esprit n’a plus ni de famille ni de patrie. Je vous assure, Madame, que cette espèce d’isolement intellectuel et moral me donne souvent le sentiment de la solitude d’une façon plus intense que je ne l’ai ressenti jadis dans les forêts d’Amérique. »

Extrait du livre de Nicolas Baverez, "Le monde selon Tocqueville : Combats pour la liberté", publié aux éditions Tallandier.

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