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Grand Débat, Macron, Gilets jaunes… : et maintenant que l’effet Waouh n’est pas là,  quel avenir politique pour la France ?
©LUDOVIC MARIN / AFP

Pétard mouillé

Grand Débat, Macron, Gilets jaunes… : et maintenant que l’effet Waouh n’est pas là, quel avenir politique pour la France ?

La réponse d'Emmanuel Macron au Grand débat n'a convaincu que 37% des Français, selon un sondage Harris LCI Le Figaro. Un chiffre sans doute trop faible pour amorcer un nouvel élan au quinquennat.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico : Selon un sondage Harris LCI Le Figaro, 37% des Français ont jugé qu'Emmanuel Macron avait été convaincant lors de sa conférence de presse de ce 25 avril. En quoi ce chiffre pourrait-il révéler une situation de statu quo, trop faible pour amorcer un nouvel élan au quinquennat, mais suffisamment fort pour éviter une véritable rupture, et que peut-on en attendre concernant l'avenir politique de la France ? 

Edouard Husson : On est une bonne dizaine de points au-dessus du taux d’approbation du président dans les sondages. Pour autant, on est loin de ce que devrait générer ce type d’émissions. Rappelons-nous ce qui était dit: il s’agissait d’un moment décisif, du début de « l’acte II du quinquennat ». Tout ça pour ne même pas atteindre la moyenne ! En fait, on se rend bien compte que l’actuel président de la République garde au fond un socle, celui de son résultat de premier tour à l’élection présidentielle. Avec une grande dépense d’énergie, il passe au-dessus; puis il perd à nouveau des points dans les sondages quand on s’aperçoit que les résultats ne sont pas à la hauteur des propos. Donc, effectivement, on va rester dans une sorte d’ « en même temps » de la cote d’opinions (dé)favorables: suffisamment forte pour permettre à l’actuel hôte de l’Elysée de rester actif mais pas assez pour faire autre chose que conserver le pouvoir. Le sondage publié par BFM TV ne donne pas une tendance différente de celui du Figaro, que nous commentons. Deux tiers des Français, selon cet autre sondage, n’ont pas trouvé le président convaincant. Surtout, 70% pensent qu’il n’a pas fait une prestation permettant de sortir de la crise des Gilets Jaunes. 

Chloé Morin : Je commencerai par un message de prudence : nous parlons là d’un sondage fait « à chaud » c’est à dire juste après l’émission, où la plupart des répondants ont « entendu parler » de la conférence de Presse. Cette remarque ne vise évidemment pas à disqualifier le process et la méthodologie, mais à rappeler que les annonces faites, ainsi que la tonalité globale des commentaires journalistiques dans la soirée qui a suivi et la journée d’hier, ne sont pas forcément intégrées par les répondants. Certaines mesures ont par ailleurs été précisées quelques heures après la conférence, ce qui pourra peut être amener certains à réviser leur jugement. Un exemple : les précisions apportées par Bruno Le Maire s’agissant des 5 milliards de baisse sur l’IR, qui me semblent assez importantes compte tenu du climat de ras le bol fiscal, n’étaient pas encore connues lorsque les Français ont été interrogés. 

Si l’on observe ce qui se cache derrière ces 37%, on note qu’il s’agit essentiellement de sympathisants LREM. Donc si par « statu quo » vous entendez « consolidation » du socle électoral macronien, vous avez sans doute raison. Au delà de ce socle, à peine un tiers des sympathisants PS comme LR se sont dits convaincus. Mais là encore, il me semble qu’il faut prendre ce résultat avec prudence car d’une part, il se peut que certains révisent - en positif ou en négatif - leur jugement à mesure qu’ils digèrent les annonces, et d’autre part, ce qui reste de sympathisants PS et LR à ce stade du quinquennat est un noyau dur ayant résisté depuis deux ans à la séduction du « nouveau monde », donc forcément plus difficile à convaincre que ceux qui, ex-LR ou ex-PS, se sont éloignés de leurs chapelles d’origine depuis 2017.

Là où je ne partage pas votre lecture pessimiste des choses, c’est que 37% est un chiffre qui dépasse largement le niveau intentions de vote pour LREM - que ce soit le vote aux présidentielles en 2017 ou les intentions de vote aux Européennes. Ce n’est donc en soi pas un si mauvais score, surtout si l’on tient compte du fait qu’Emmanuel Macron se trouvait dans une situation quasi impossible : condamné à décevoir après avoir fait monter les attentes depuis 4 mois, assailli d’attentes et d’aspirations contradictoires.

Cela dit, je note qu’on a beaucoup dit qu’il avait parlé essentiellement « à la droite » lors de cette conférence de Presse. Or, au vu des chiffres publiés ici et là, la droite LR n’a pas été beaucoup plus convaincue que la gauche… 

De l'annonce d'une multitude de calendriers à des propositions apparaissant comme parfois contradictoires, quels sont les éléments qui pourraient accentuer cette situation de statu quo politique, et quelles pourraient en être les conséquences pour le pays ? 

Edouard Husson : En fait, si l’on est plus précis, par rapport au premier tour de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a tendance, depuis deux ans, à perdre des électeurs au centre-gauche et à en gagner au centre-droit. La mise en avant d’une réforme de la zone Schengen et les propos sur l’islam politique sont de grosses ficelles pour attirer une partie de la droite vers la liste LREM aux élections européennes. On comprend, à l’occasion de cette conférence de presse combien Emmanuel Macron qui, objectivement, a fait une prestation médiocre, survit politiquement, en fait, grâce à l’incapacité du président des Républicains à occuper l’espace laissé libre par un président très chahuté. C’est un des très grands mystères de ces derniers mois: l’incapacité de Laurent Wauquiez à profiter de la situation. On a donc, au centre de l’échiquier politique, une bataille des faiblesses. Et, pour l’instant, Emmanuel Macron survit en annonçant des dépenses qui ne sont pas financées. En fait, le président a passé deux heures à faire du délayage, à parler de ses états d’âme, à confier des dossiers à son gouvernement. 

Chloé Morin : Face à la parole politique, le premier réflexe est toujours le doute et la suspicion. Que les Français ne croient pas aux baisses d’impôts, par exemple, n’est pas surprenant. Tout se jouera donc sur la mise en oeuvre, et la capacité du gouvernement à créer un lien, dans l’esprit des Français, entre les « cadeaux » et l’action gouvernementale. De ce point de vue, prendre du temps peut se révéler utile, si c’est pour mieux mettre en oeuvre les choses. Dans le climat politico-médiatique actuel, il me semble en effet déraisonnable de tout miser sur un « blast » médiatique, il vaut mieux espérer convaincre « par la preuve »… Le « blast », cela n’existe plus dans le climat de défiance que nous connaissons, car la parole est directement confrontée à l’action, et personne ne vous accorde le bénéfice du doute. 

Plus globalement, il faut bien garder à l’esprit que l’un des principaux bénéficiaires de ce que vous appelez le « statu quo », c’est le Président lui-même. Certes, il n’élargit pas son socle de soutiens, mais au vu des intentions de vote actuelles son parti reste un des deux principaux partis politiques, et il a réussi jusqu’ici à paralyser toutes les oppositions, en encourageant leurs divisions ou en polarisant le débat entre lui et les extrêmes. Dans une perspective où il faudrait rallier une coalition large, face à une alternative unique, comme c’était le cas lorsque le jeu politique s’organisait autour de la gauche et de la droite, la situation actuelle serait effectivement dangereuse. Mais dès lors qu’il n’existe pas d’alternative dont on imagine, à ce stade en tout cas, qu’elle puisse arriver très haut dans un premier tour de présidentielle PUIS élargir son socle plus qu’Emmanuel Macron au second, le Président n’a pas de souci à se faire - rappelons tout de même qu’il dispose d’une très large majorité à l’assemblée, ce qui sur le papier lui permettra de continuer à gouverner, pour peu qu’il n’y ait pas de fronde dans les rangs de la majorité bien entendu... Evidemment, cela suppose aussi qu’il garde un socle solide, mobilisé. 

Or, c’est justement là que se trouve peut être le risque pour le Président : sa dynamique politique, depuis deux ans, se nourrit de l’idée qu’il est résolument réformiste, courageux - notamment face à la rue -, et plutôt libéral économiquement. Est ce que les annonces, une fois l’attrait de la nouveauté retombé, pourraient être vues par les soutiens du Président comme une entorse à la ligne politique présidentielle ? C’est la question majeure, selon moi.

On sait qu’ «  à chaud » une immense majorité de sympathisants LREM s’est dit convaincue par le Président. Toutefois, il faudra observer la manière dont les argumentaires développés par les oppositions dans les prochains jours portent, ou non, auprès de cet électorat. 

De la colère politique accumulée, en passant par les fractures, l’atomisation de la société et l'émergence dune forme de mentalité de guerre civile- vue au travers des Gilets jaunes par exemple - qu'est ce que les fondamentaux actuels du pays laissent présager de la suite du quinquennat dans ce contexte de statu quo politique ? 

Edouard Husson : Il va d’abord falloir voir le degré de mobilisation des Gilets Jaunes dans les prochains samedis ainsi que la mobilisation du 1er mai. Si la mobilisation de la révolte populaire ne recule pas significativement, on aura effectivement un statu quo. La question, c’est pour combien de temps. Le risque est celui d’une détérioration. Par exemple, combiuen de temps la police tiendra-t-elle à faire des heures supplémentaires, samedi après samedi? A un peu plus long terme, la France va se retrouver dans une situation d’accroissement considérable de ses déficits - si les mesures annoncées le 10 décembre 2018 et le 25 avril 2019 sont effectivement mises en oeuvre. Par exemple, l’annonce de 24 élèves par classe, est une mesure sans aucun doute bienvenue mais qui coûte très cher. Que se passera-t-il le jour où un déficit français de 30 milliards supplémentaires, mettant la France bien au-dessus des 3% de Maastricht, est publié? Nous sommes à l’abri de l’euro, donc des taux allemands, certes; mais comment cela sera-t-il pris dans un contexte de grande fragilité de la zone euro et de l’UE. On imagine bien Viktor Orban s’alliant avec l’Europe du Nord pour proposer de sanctionner la France. En fait, on peut penser que le président sera pris en étau à l’intérieur et à l’extérieur. 

Chloé Morin : Le climat politique reste indubitablement au « dégagisme ». Le populisme, qui se nourrit de l’idée que les puissants s’en sortent toujours alors que les catégories moyennes n’ont plus les moyens de façonner leur destin, que les politiques et les élites sont égoïstes et/ou corrompus, et que le le système économique est de plus en plus injuste, est en dynamique dans de nombreux pays, et pas seulement en Europe. Il existe un divorce entre les « peuples » et les « élites », mais aussi une atomisation et une tribalisation des sociétés en multiples groupes et identités géographiques, religieuses, ethniques, politiques etc. qui rendent de plus en plus difficile de fédérer toute une nation autour d’un projet commun - sauf lorsque ce projet est appuyé sur le rejet de l’autre, la peur pour soi et ses enfants, et donc sur des dynamiques politiques plutôt « négatives ».

Dans un tel contexte, et dans le cadre de notre système électoral et des institutions qui sont les nôtres, le « but » d’un politique est de constituer un socle suffisant pour arriver au second tour, tout en étant « le moins rejeté » des deux finalistes. Cela n’incite pas à l’esprit de concorde nationale, mais pousse plutôt à cibler un ou plusieurs segments électoraux, mener une politique « clientéliste » pour solidifier ce socle, et parier sur le fait que les alternatives seront encore plus détestées que soi au moment du vote. 

Au regard de ce que l’on observe dans les sondages, à ce stade seul Macron et Le Pen sont parvenus à solidifier un socle important. Mélenchon semble revenu à l’étiage de ce qu’est historiquement l’extrême gauche, la gauche réformiste est trop divisée pour être une menace à ce stade, et la droite souffre encore des fuites d’une partie de ses soutiens vers LREM. Donc la suite du quinquennat peut être chahutée, difficile, le climat politique peut continuer à être lourd, mais on ne voit pas vraiment à ce stade ce qui pourrait véritablement empêcher le Président de gouverner - en dehors de lui même, bien entendu, car ses problèmes viennent moins souvent de ses adversaires que de ses propres erreurs (je pense notamment à ses « petites phrases »). 

Mais évidemment, dans le paysage électoral actuel, qui se caractérise par une forte volatilité des votes, une fluidité des comportements électoraux qui ramène l’espace politique à des logiques consuméristes, il est possible qu’un grand nombre d’électeurs bougent très vite d’un candidat à l’autre. Il faudra donc observer si l’un ou l’autre parti parvient à amorcer une dynamique, durant la fin de la campagne des Européennes ou au-delà...
 

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