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Ghouta : que peut vraiment la France pour la Syrie ?
©REUTERS/Philippe Wojazer

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Ghouta : que peut vraiment la France pour la Syrie ?

Jean-Yves Le Drian a estimé que "le pire est devant nous" concernant le conflit en Syrie et la "dimension régionale" que ce dernier prend. Il redoute un "cataclysme humanitaire" après les 4 jours de bombardements dans la Ghouta orientale à l'est de Damas.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

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Jean-Yves Le Drian a estimé que "le pire est devant nous" concernant le conflit en Syrie et la "dimension régionale" que ce dernier prend et redoute un "cataclysme humanitaire" après les 4 jours de bombardements dans la Ghouta orientale à l'est de Damas. Dans les prochains jours, il devrait se rendre à Téhéran et à Moscou pour "parler de la situation dans le pays". Faut-il y voir une volonté de la part du gouvernement de replacer la France dans le jeu régional au même titre que l'avait fait son prédécesseur entre les Israéliens et les Palestiniens quitte à surestimer le poids de la France dans ce conflit ?

Certainement, il y a une volonté de la part de Paris de se replacer dans le jeu régional. Car, et c’est un fait, la France, principalement à cause de ses erreurs d’appréciations, d’analyses et de choix sur le conflit syrien pendant près de sept ans, s’est totalement exclue de la zone. D’ailleurs, depuis ces dernières années, toutes les initiatives politiques françaises dans la région ont été de lamentables échecs.
Certes, avec le Président Macron, il y a une certaine inflexion positive dans la politique étrangère de la France. D’abord sur la forme et surtout l’image. En effet, le président français sait jouer habilement de son charisme juvénile, de sa capacité de séduction et de l’effet de nouveauté. Par ailleurs, pour ce qui est du fond, il semble avoir une approche beaucoup plus réaliste et pragmatique de la diplomatie que son prédécesseur. Ce mercredi après-midi lors d’une allocution officielle, on a pu encore remarquer sa prudence et sa retenue lorsqu’il a évoqué les événements de la Ghouta. Toutefois, la France reste malheureusement encore paralysée par sa diplomatie commerciale notamment avec les pays du Golfe (surtout avec le danger que représentent les derniers contrats américains signés à Riyad).
Et justement, Jean-Yves Le Drian demeure, pour Moscou et Téhéran, le super VRP français en Arabie saoudite. D’ailleurs, les diverses déclarations du ministre français des Affaires étrangères à propos de la Syrie et de Bachar el-Assad, et ses commentaires désagréables à l’encontre de l’Iran concernant son programme de missiles balistiques le prouvent. Il se veut toujours plus royaliste que le roi saoudien et contredit parfois, malgré sa loyauté légendaire, les positions prises par l’Elysée. D’autant plus qu’en Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed Ben Salmane ayant fait le ménage parmi les princes très actifs dans le milieu des affaires, Le Drian, « l’homme des saoudiens », a perdu ses principaux soutiens et contacts influents. Paris doit donc tout reconstruire. Nous en avons été témoins lors de la dernière affaire Hariri : c’est en effet Emmanuel Macron, aidé par son nouvel ambassadeur François Gouyette, qui avait pris alors les choses en mains directement avec Riyad et le prince MBS pour trouver une solution.
Donc pour répondre enfin à votre question, je doute fort que la visite du patron du Quai d’Orsay à Moscou et Riyad produise à elle seule un quelconque changement positif, tangible et significatif sur la suite des évènements en Syrie. 

Mais sur quels leviers pourrait s'appuyer le ministre pour faire évoluer la situation considérant le fait que la France n'intervient pas sur place et n'a que peu de poids sur la scène internationale sur cette question ?

Là est le problème : Paris n’a aucun levier sérieux qui pourrait faire évoluer la situation. Certes, la France est un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et elle a, encore fort heureusement, une certaine aura. Pour autant, au Moyen-Orient, pour les raisons que j’ai évoquées plus haut, nous restons inaudibles car discrédités par nos politiques et nos positions passées. Même si cela m’attriste énormément, c’est bien la réalité. Et il faut bien comprendre, qu’en relations internationales, l’auto persuasion n’a que peu d’effets et se dire à longueur de discours que la France reste une « grande voix » n’aura absolument pas de résultats concrets sur le terrain. Pour l’heure, la France est peut-être entendue mais malheureusement, et à mon grand regret, je ne pense pas qu’elle soit écoutée. Pour que cela change vraiment, la méthode Coué ne sera pas suffisante… 

Est-ce qu'au contraire, l'absence d'implication de la France dans ce conflit pourrait être un avantage notamment pour l'organisation de pourparlers sur fond de désengagement américain? Est-ce que la France pourrait incarner une "troisième voie" dans la région pour des acteurs peu désireux de passer par Moscou ou Tel Aviv ?  

Cette idée est elle aussi une douce illusion. Pour que la France incarne cette « troisième voie » (qui rappelle « la troisième voie » de De Gaulle mais qui elle aussi n’est qu’un leurre historique), il faudrait d’abord que Paris définisse enfin une véritable ligne politique et diplomatique nouvelle, claire, indépendante et solide pour la Méditerranée et le Moyen-Orient. Et surtout, qui ne soit plus essentiellement fondée sur la diplomatie de l’émotionnel ou de la morale ni sur notre fameuse diplomatie économique. Pour l’instant, je n’en vois pas les prémices…
Non, soyons sérieux. Actuellement au Moyen-Orient, l’Europe et particulièrement la France ne sont présentes que pour le commerce (et encore). Pour les choses sérieuses, il n’y a que deux voies ! La russe et l’américaine ! D’abord, gardons nous de sous-estimer les Etats-Unis. Car le soi-disant « désengagement » américain n’est plus d’actualité, s’il a été réellement d’actualité un jour…
Quoi qu’il en soit, depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, la politique de Washington est en train de radicalement changer. Aveuglés par leur « anti-trumpisme » primaire et le « Trump bashing » ambiant, il est fort regrettable que certains observateurs ne perçoivent pas cette évolution. Or, il faut bien rappeler que depuis la fin du mandat de Bush père en 1993, les administrations successives américaines, et notamment le Secrétariat d’Etat, n’ont été dirigés que par des néo conservateurs (de 2001 à 2009 avec Bush fils) ou des démocrates (de 1993 à 2001 avec Bill Clinton et de 2009 à 2017 avec Barack Obama). Soit près d’un quart de siècle d’une politique étrangère quasi continue et qui était grosso modo basée sur les mêmes logiciels idéologiques (« bienveillance » à l’égard de l’islam politique, l’utopie du Regime change et du Nation building…) ayant eu les conséquences dévastatrices que l’on sait…
A présent, avec Rex Tillerson et les généraux du Pentagone qui sont, à l’inverse de leurs prédécesseurs, de fins connaisseurs du monde arabe et les vrais timoniers actuels de la nouvelle politique américaine dans la région, les choses sont en train de bouger. Certes, cette « révolution copernicienne » est délicate car on ne met pas à bas si aisément 25 ans de traditions et de dogmes diplomatiques (d’où d’ailleurs les difficultés de Tillerson à renouveler de fond en comble son administration…). En tout cas, pour le moment, les Américains sont toujours bien là : la 5e et la 6e Flottes sont toujours en Méditerranée et dans le Golfe persique, il y a toujours des bases US en Turquie, en Jordanie, en Irak, en Afghanistan et dans les monarchies du Golfe et surtout, les troupes américaines sont également présentes en Syrie (Afrin, Sud de la Syrie, Deir ez-Zor…). Pour un « désengagement », on a vu mieux !
Quant aux Russes, comme je l’ai dit à plusieurs reprises, grâce à leurs succès militaires et leur subtile diplomatie, notamment en Syrie, ils sont bel et bien devenus les maîtres du jeu et les véritables « juges de paix » de la région. D’ailleurs, lorsqu’ils rencontrent des difficultés, tous les pays de la région se tournent à présent vers Moscou devenue incontournable. Même les alliés les plus proches des Etats-Unis comme l’Egypte, Israël et même la Turquie ou l’Arabie saoudite. Ainsi, si règlement il y a, il se fera inévitablement avec l’accord de Moscou et de Washington, qui finiront à terme par se partager le Moyen-Orient dans une sorte de « Yalta régional » en zones d’influences respectives. D’ailleurs, au-delà du sensationnalisme des médias, des tensions bien réelles mais néanmoins toutes relatives et malgré les apparences, souvent trompeuses en relations internationales, les hommes de Donald Trump et les diplomates russes sont moins hostiles les uns envers les autres qu’on ne le croit…
Pour revenir à la Ghouta et pour conclure, ces dernières heures, la Russie a pris une nouvelle fois tout le monde de court en réclamant une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies. Ainsi, c’est le même scénario que pour les sièges d’Alep ou de Homs qui est en train de se mettre en place : Assad, avec l’aval tacite des Russes, va profiter du temps des discussions à l’ONU pour, si j’ose dire, « mettre le paquet ». Pendant quelques jours, nous aurons alors encore droit aux cris d’orfraie de la communauté internationale mais au final, à n’en pas douter, ce sera le Kremlin qui remportera une nouvelle victoire diplomatique et humanitaire en imposant un cessez-le-feu et en organisant l’évacuation des civils et la reddition des combattants opposés au régime de Damas.

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