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La gentillesse vertu combattante
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La gentillesse vertu combattante

La mode est au cynisme. Il est donc mal vu d'être gentil. Dans son essai "petit éloge de la gentillesse", Emmanuel Jaffelin montre que la gentillesse n'a pas dit son dernier mot et qu'elle est une vertu d'avenir. Extraits (2/2).

Emmanuel  Jaffelin

Emmanuel Jaffelin

 Emmanuel Jaffelin est un philosophe et écrivain français. Il prône l'émergence d'une nouvelle éthique dans son principal ouvrage, Éloge de la gentillesse Bourin Editeur 2011. Il est aussi professeur de philosophie au Lycée Maurice Genevoix de Montrouge, ainsi qu'au Lycée Lakanal de Sceaux.

 

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« Gentil n’a qu’un oeil » ? Armé de l’histoire de la gentillesse, je commence à y voir plus clair : j’ai remplacé mon monocle par une paire de lunettes. Que signifie réellement aujourd’hui « être gentil » ? Pour le savoir, redonnons à cette notion sa cohérence en confortant son aspira­tion à devenir une vertu morale. Pour ce faire, je dois interroger ce qui anime la gentillesse depuis son origine. Qu’ai-je trouvé à la source de cette notion, qui revient de manière récurrente  tout au long de son histoire ? Réponse : l’idée de noblesse. Or, celle-ci est elle-même confuse. Tantôt j’entends par noblesse une positon  sociale, tantôt j’y reconnais une attitude qui élève l’humanité au-dessus d’elle-même. La  première de ces noblesses se révèle contingente dans la mesure où elle découle d’un coup de force, celui par lequel certains hommes se sont proclamés « bien nés ». La seconde s’avère nécessaire puisqu’elle ne cherche pas à installer une domination de certains hommes sur d’autres mais vise au contraire à bâtir un socle pour la liberté de tous.

Je sais que certains gestes peuvent porter l’humanité sur des sommets. C’est le cas notamment des actes de bravoure par lesquels une personne risque sa vie pour en sauver une autre, pour défendre son pays ou des valeurs. Est-ce à dire qu’il n’y a de morale qu’héroïque et qu’en dehors de celle-ci, point de salut ? Rien n’est moins sûr car la vertu n’est pas seulement une attitude, mais, ainsi que le précise le mot latin virtus, une force. Par conséquent, entre le courage et la lâcheté, il y a place pour une vertu qui prouve son efficacité. De ce genre de vertu est la gentillesse qui avance discrètement ses pions sur l’échiquier du monde.

La gentillesse, vertu du service

Étrange gentillesse ! Comment peut-elle anoblir celui qui la pratique si elle ne le propulse pas vers des sommets ? Et tout d’abord, en quoi consiste-t-elle ? Quelle est sa finalité ? Par quel genre d’actes suis-je gentil ? Réponse : par le service. Je reconnais d’abord la personne gentille au service qu’elle me rend. La gentillesse est donc une servitude volon­taire. Il va de soi que celui qui exerce un métier de service n’est pas gentil par profession.  […]

Cependant, il n’est pas absurde de penser que ce temps chômé sur le lieu de travail permette à la personne en difficulté de reprendre plus rapide­ment ses esprits et à l’entreprise de voir résolu en son sein le problème de l’un de ses employés. Quoi qu’il en soit du service rendu, il doit être non seulement gratuit et volontaire, mais pesé et soupesé. En effet, à vouloir être gentil, j’ai parfois la main trop lourde et je vais au-delà du service demandé : j’empiète sur l’intimité d’autrui. À l’inverse, je peux avoir peur de le froisser et je me tiens en deçà de ce qu’il attend de moi. Aussi convient-il de distinguer deux attitudes souvent confondues avec la gentillesse : la sollicitude et le respect. La première se préoccupe du bien-être des gens qui n’en formulent pas le besoin ; la seconde se contente d’observer un règlement.

La sollicitude s’illustre lorsque les parents prennent des décisions pour leurs enfants au nom de leur bien présent ou à venir : « mange ceci », « couvre-toi aujourd’hui pour aller à l’école et n’oublie pas ton écharpe », « fais tes devoirs », « pense à ceci », etc. La sollicitude suppose ainsi de vouloir rendre service au-delà des besoins de la personne et, la plupart du temps, contre son gré. Certains diront que la sollicitude est la base même de l’éducation parce qu’elle met en place chez l’enfant des réflexes et un comportement utiles à sa vie d’adulte. La chose est pour le moins discu­table. L’éducation est une réalité trop sérieuse pour être abandonnée à la seule sollicitude. Il importe donc de ne pas confondre sollicitude et gentillesse : la première transforme l’enfant en être servile, la seconde fait de celui qui la pratique une personne serviable.

La sollicitude se rencontre également en dehors de la famille, et le film de Jean-Pierre Jeunet, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, en est le porte-drapeau : une jeune fille se charge de réaliser le bonheur des habitants de son quartier en montant les stratagèmes les plus rocambolesques pour y parvenir. Par les services qu’elle rend à ses voisins dans le plus grand secret, Amélie les dépossède de leur vie : elle se comporte comme une harpie s’acharnant à fabri­quer le bonheur des gens à leur insu. Justicière pétrie de bons sentiments, Amélie, ignorant que  l’Enfer est pavé de bonnes intentions, instaure à Montmartre une dictature à l’eau de rose. Sous couvert de bienveillance, la sollicitude se révèle intrusive : elle force l’intimité d’autrui, dont elle nie de facto la liberté.

Pour lire plus d'extraits de cet ouvrage c'est ici,

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Extraits de Petit éloge de la gentillesse, d' Emmanuel Jaffelin, Bourin Editeur 2011 

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