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Frigide Barjot pourrait être tentée par l'aventure politique.
Frigide Barjot pourrait être tentée par l'aventure politique.
©Reuters

Nouvelle envergure

Frigide Barjot pourrait-elle devenir le Beppe Grillo français ?

L'important mouvement s'opposant au "mariage pour tous" a fait naître une nouvelle figure aux yeux de l'opinion : Frigide Barjot qui vient d'annoncer qu'elle présentera des candidats aux élections municipales. L'ascension de cette personnalité jusque-là méconnue du grand public peut-elle la mener à réussir l'aventure politique, en surfant sur le mécontentement populaire ?

Luc Rosenzweig et Christophe Bouillaud

Luc Rosenzweig et Christophe Bouillaud

 Luc Rosenzweig, est ancien journaliste au " Monde" et collabore actuellement au site et au mensuel " Causeur", à la radio RCJ et à la revue " Politique Internationale"

Christophe Bouillaud est professeur de science politique à l’Institut d’Etudes politiques de Grenoble depuis 1999.

Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.
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Atlantico : L'humoriste catholique Frigide Barjot est devenue à la surprise générale la figure de proue de l'opposition au "mariage pour tous". Son ascension est-elle le reflet d’un certain vide politique ? Est-ce le signe qu’une partie du peuple ne se sent plus représentée par les partis traditionnels ?

Luc Rosenzweig : Le succès du mouvement la "manif pour tous" incarné par Frigide Barjot est la conséquence d’une sous-estimation par tous les partis  "installés" - y compris le Front national - du trouble provoqué dans une grande partie de la population par le changement de paradigme anthropologique introduit par l’ouverture du mariage aux couples homosexuels. Les élites politiques de toutes tendances baignent dans une culture urbaine de style "bobo", et sous la menace de se voir "ringardiser" par une presse pour l’essentiel acquise aux idéologies prétendument post-modernes. La gauche au pouvoir s’est comportée dans le plus pur style stalinien avec ceux de ses membres qui émettaient la moindre objection au bien-fondé du projet de loi : les élus récalcitrants ont été menacés de perdre leur investiture lors des prochains scrutins s’ils votaient mal, c’est-à-dire selon leur conscience. L’UMP et l’UDI, empêtrés dans leurs querelles internes, sont mal à l’aise pour se positionner dans les débats dits sociétaux. Cela ne date pas d’aujourd’hui : elle s’est divisée à l’occasion de la dépénalisation de l’avortement en 1975, et sur l’abolition de la peine de mort en 1981. C’est ce qui a permis à une personnalité atypique, hors-système, comme Frigide Barjot, de cristalliser sur son nom et son image un mouvement orphelin de porte-paroles crédibles dans la classe politique traditionnelle.

Christophe Bouillaud : L'ascension de Frigide Barjot tient, semble-t-il, surtout au fait que ni l'UMP ni même le FN n'avaient envie, au départ de cette affaire, d'assumer pleinement la lutte contre l'ouverture du mariage aux homosexuels. Ils n'avaient pas envie de se "boutiniser". En effet, au vu de l'expérience précédente du PACS, au vu de la profonde laïcisation de la société française en général (où les catholiques messalisants réguliers forment une petite minorité), au vu des engagements internationaux de la France en matière de droits de l'homme, se figer sur une position catholique, traditionaliste, intransigeante, ne paraissait pas bien raisonnable. Elle n'est pas non plus en accord avec les mœurs privées d'un certain nombre de ses dirigeants qui acceptent pleinement la modernité en la matière (par exemple, Nicolas Sarkozy est divorcé deux fois et remarié). Or il se trouve qu'une partie du "peuple de droite", sans doute la plus identitaire, catholique, ne l'a pas entendu ainsi, et s'est mobilisée comme s'il s'agissait d'une question de vie ou de mort, d'abord de manière ludique, maintenant de manière plus radicale. Par ailleurs, la crise économique et sociale qui s'accentue encore depuis l'arrivée au pouvoir des socialistes sous le coup de l'austérité européenne a donné l'envie d'en découdre aux militants de la droite et de l'extrême droite. Le sujet du mariage importe sans doute peu à ces militants, pour lesquels l'important est de s'opposer au pouvoir socialiste.  Donc, en l'occurrence, c'est une partie du "peuple de droite" qui a trouvé ses dirigeants trop modérés au départ.

Son succès est-il comparable à celui de l’humoriste italien Beppe Grillo ? Va-t-elle devenir le Beppe Grillo français ? Quels sont les points communs et les différences entre ces deux personnalités ?

Luc Rosenzweig : Il est encore trop tôt pour faire un parallèle entre le destin politique de Frigide Barjot et celui de Beppe Grillo en Italie. Le "Mouvement 5 étoiles" de  l’humoriste italien a surgi en 2005, dans un contexte de crise chronique du système politique italien, marqué par les scandales à répétition liés à la personnalité de Silvio Berlusconi, et à des institutions incapables de donner au pays des gouvernements stables entre deux élections législatives. Le mouvement de Beppe Grillo doit son expansion à un "gourou" de la communication, Gianroberto Casellegio, qui a su utiliser tous les nouveaux moyens de communication sociale pour ancrer dans le paysage politique un mouvement protestataire diffus et le rejet largement partagé dans le peuple d’une classe politique impuissante quand elle n’est pas corrompue. Même si quelques signes, en France, montrent que des phénomènes similaires sont en train d’émerger, le socle des institutions de la Ve République n’est pas sérieusement remis en question. Ce sont ceux qui, depuis des décennies, occupent le cœur de ce système qui sont mis en cause, et non le système lui-même. Pour l’instant, tout au moins…   

Christophe Bouillaud : Frigide Barjot est difficilement comparable avec  Beppe Grillo. Sans lui faire insulte, elle n'était connue que de très peu de gens avant cet épisode, alors qu'à juste titre, Grillo est parfois qualifié de "Coluche italien". C'est un professionnel du spectacle connu dès les années 1970, et il a été exclu de la télévision publique italienne, la RAI, sur ordre de Bettino Craxi, président du Conseil, dans les années 1980 pour s'être moqué déjà de la tendance irrépressible des socialistes italiens à voler dans les caisses (ce que les enquêtes Mains Propres ont montré quelques années plus tard être une réalité). Beppe Grillo a à la fois une longue histoire de caricature de la classe politique sur scène, mais aussi d'étude approfondie de ses comportements. Il y a beaucoup plus de profondeur historique dans le personnage qu'on ne le croit ici. Par ailleurs, le "Mouvement 5 Etoiles" qu'il dirige maintenant s'est formé depuis les années 2006-2007 à partir de mobilisations urbaine et écologique. Derrière Grillo, de fait, existe une  longue maturation sociale et politique d'un parti né pour rejeter les partis. De fait, "le parti contre les partis" constitue une figure désormais classique de la vie politique italienne depuis les années 1970. Silvio Berlusconi en 1993-1994 commence sur le même registre. En France, on pourrait certes faire remonter les racines de Frigide Barjot à la vieille tradition Action française d'activisme de droite contre la "Gueuse", la "République", mais cette dernière est historiquement minoritaire, y compris à droite.  

Par certains aspects, le contexte politique français rappelle-t-il le contexte politique italien ?

Christophe Bouillaud : Dans les deux pays, il existe une crise économique et sociale, sans doute bien plus prononcée en Italie qu'en France. Cependant, en France, les institutions républicaines, avec leur présidentialisme presque à la sud-américaine si j'ose dire, ne sont pas vraiment contestées. Par ailleurs, il n'existe pas en France au même point un rejet radical de la part d'une population de l'ensemble des partis traditionnels. Certes, les Français se plaignent de leurs politiciens, mais, si une élection présidentielle anticipée était organisée demain ou après-demain en France, il y a fort à parier que le résultat de cette dernière serait vu comme légitime par la population. En Italie, l'actuelle palinodie autour de l'élection du Président de la République permet de bien voir que, pour une partie des citoyens italiens, le mode même d'élection par un collège de grands électeurs (députés, sénateurs, délégués des régions) n'est plus légitime. En Italie, c'est toute la "superstructure" politique de la société qui est considéré comme illégitime par une part majoritaire de la population.

Frigide Barjot peut-elle capitaliser sur le succès de son opposition au "mariage pour tous" pour créer comme Beppe Grillo un parti antisystème ?

Luc Rosenzweig : Le souhaite-t-elle ? Et si tel est le cas, a-t-elle les épaules assez solides pour assumer les duretés d’un combat politique où rien ne lui sera épargné, comme on peut déjà le constater aujourd’hui ? A la différence de Beppe Grillo, qui bénéficiait, avant son entrée en politique d’une popularité comparable à celle de feu Coluche en France, Frigide Barjot n’était, avant le mouvement anti -ariage gay, qu’une figure pittoresque des nuits parisiennes recyclée dans le pop-catholicisme. Est-elle en capacité, comme Beppe Grillo et Gianroberto Casallegio de discipliner à son profit un mouvement très disparate au sein duquel elle est déjà contestée par des personnalités plus radicales, issues de l’extrême droite et des mouvements catholiques intégristes ? De la réponse à ces questions dépend l’avenir politique de ce mouvement et de la personnalité qui l’incarne. L’hypothèse d’une désagrégation de ce mouvement après la pause estivale n’est pas à exclure.

Christophe Bouillaud : Certes, elle peut essayer, et tenter sa chance aux élections européennes. Je n'y crois pas beaucoup : elle n'a pas grand chose à dire sur l'Europe. Aux élections européennes, par définition, les listes "outsider" ou entrantes qui peuvent faire un bon score sont celles qui parlent justement d'Europe, comme les listes Pasqua - De Villiers jadis. Quant à créer un parti sur la base de la morale catholique traditionnelle, il existe déjà, c'est celui de Christine Boutin, et avec le succès électoral que l'on sait. Il y a fort à parier par ailleurs que la droite et l'extrême droite sauront récupérer l'enjeu de la morale traditionnelle.

Frigide Barjot, après son annonce pour les élections municipales, pourrait aussi lorgner sur les élections européennes. De manière générale, on assiste en Europe a une montée des partis dits populistes. Comment expliquez-vous cette évolution ? Va-t-elle conduire à une recomposition du paysage politique français et européen ?  

Nicolas Rosenzweig : Si le mouvement "la manif pour tous" survit à l’été 2013, il est évident que l’élection européenne, la seule en France qui se tient avec la proportionnelle intégrale, peut donner l’occasion à des mouvements "hors système" de tailler de croupières aux partis installés L’électorat voit dans ces élections un moyen de se défouler sans risque, car l’idée européenne est moribonde. On l’a déjà vu avec le succès de la liste conduite par Bernard Tapie en 1994, et, dans un autre contexte avec le score impressionnant d’EELV en 2009, qui avait bénéficié de la mise en avant, par Dany Cohn Bendit, d’une personnalité hors système, l’ex-juge Eva Joly. Si Frigide Bargeot et ses amis se lançaient dans l’aventure des européennes, ils pourraient attirer vers eux des électeurs, notamment des jeunes, qui répugnent à donner leurs suffrages au FN ou au Front de gauche. Et cela peut faire du monde…

Christophe Bouillaud : Les raisons de la montée en puissance des "partis populistes" sont multiples : l'une des principales est bien sûr l'incapacité des autres partis à présenter l'Europe comme une bonne affaire pour les citoyens, une autre peut être le retour de valeurs conservatrices, largement détachées par ailleurs de la religion, le refus de l'immigration, et surtout de la présence de l'Islam sur le sol européen. Pour ce qui est du paysage politique français, il faut souligner que l'actuel mode de scrutin, majoritaire à deux tours, établit un très fort ticket d'entrée pour toute force politique nouvelle qui ne voudrait pas  - ou ne pourrait pas - s'allier à l'un des deux partis majeurs, le PS ou l'UMP. Les écologistes ont mis trente ans pour percer. Le FN existe depuis 1972 et n'a pour l'instant que deux élus à l'Assemblée nationale. Le Modem a presque disparu. Une recomposition du paysage politique français n'est possible que par modification des alliances de l'un de ses deux partis centraux : de fait, la convergence des militants de droite et d'extrême-droite autour du combat contre le mariage ouvert aux homosexuels pourrait laisser entendre que l'UMP et le FN finiront par faire affaire, comme dans les années 1970 le nouveau PS  de Mitterand et le PCF de Marchais avec le "Programme commun". Mais, là, cela veut dire des choix anti-européens pour la droite ainsi réunie...

Dans les autres pays européens, où le mode de scrutin n'interdit pas à un nouveau parti d'avoir un rôle important assez rapidement, il y aura sans doute encore des mouvements électoraux importants suite à la crise économique qui perdure. Ils seront surtout qualifiés de "populistes" parce qu'ils remettront en cause les partis en place, mais ils n'auront pas grand chose en commun sur le fond.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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