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Frédéric Beigbeder publie « Un barrage contre l’Atlantique » aux éditions Grasset.
Frédéric Beigbeder publie « Un barrage contre l’Atlantique » aux éditions Grasset.
©DR / JF PAGA /

Atlantico Litterati

Frédéric Beigbeder : l’écriture d’un désastre

Frédéric Beigbeder crée l’événement avec « Un barrage contre l’Atlantique » (Grasset), qui fait suite  à son « Roman Français » (Grasset/Prix Renaudot 2009). Beau texte procédant par fragments. Ultra-lucide et déchirant.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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D'après Livres Hebdo, 545 romans  paraissent  pendant la rentrée d’hiver, soit  une progression de 9,5 % sur les chiffres de  janvier/février 2021.  Les Français lisent de plus en plus. D’où la présence en librairie de nombreux  champions, tel Frédéric Beigbeder. Après « Windows of the World » -Grasset 2003- Prix Interallié, « 99 francs » (Le Livre de Poche(, « Un roman français » (Grasset 2009 -prix Renaudot/Poche), « L’homme qui pleure de rire » (Grasset/ Poche ),  Frédéric Beigbeder est le portraitiste de l’époque. Il peint ses travers, cerne ses mythologies. L’air du temps et les  vannes « dans l’actualité » des  matinales de France- Inter, qui l’amusaient hier-ou l’indignaient -, le font bailler. Les  phénomènes qui  l’intéressent  désormais relèvent de la préservation de la planète en général, et  de celle du Cap Ferret en particulier. « L’homme est une bête sauvage qui est allée trop loin  en direction de la machine ;  (…)l’homme doit faire machine arrière », nous dit l’auteur.

« Le fragment fascine sans doute par ce caractère un peu ruiniforme, dépressif. Il est ce qui s’est effondré et reste comme le vestige d’un deuil », note Pascal Quignard  qui publie  « L’amour, la mer » (Gallimard). « Un Barrage contre l’Atlantique »,  est une autofiction procédant  par fragments, au beau titre durassien. (  Propriétaire d'une concession incultivable,  une  mère de deux enfants tente désespérément de construire un barrage contre le Pacifique qui détruit ses terres. »  (cf.« Un barrage contre le Pacifique » de Marguerite Duras. (cf. Wikipédia).C’est à Guéthary,  dans le Sud-Ouest de la France,  que Frédéric Beigbeder éprouva quant à lui  le « pressentiment du désastre ». Les dangers qui guettent cet environnement  d’exception ( submersion, érosion de la pointe du Cap Ferret),et ceux qui menacent ses proches hantent le narrateur. « On écrit  pour être meilleur, mieux que le vrai ? Ou bien on écrit pour être soi, pour être vrai ? Je ne sais pas cela dépend du niveau d’angoisse ».  Le risque  augmente ce  « niveau d’angoisse ».Parents, enfants, épouse et frère cohabitent souvent en ce lieu sacré : autant d’aimants aimés qui doivent être protégés. Le narrateur, depuis son bureau établi sur la plage, fixe l’horizon. D’où vient cette angoisse diffuse, sa tristesse ?« Les seventies sont la période où mes parents ont divorcé et où l’humanité a accéléré la destruction de son environnement. » « Quand ton futur est derrière toi, c’est la fin du monde, et quand ce moment arrive, il ne reste plus qu’à attendre le passé. » Car le passé est souvent l’avenir. A partir d’un certain âge, la mélancolie nous étreint. C’est ce minuscule glissement  de terrain qu’observe  le narrateur de Beigbeder. Tombant le masque en sa retraite littéraire,  il contemple sa peur ; le meilleur acteur  du Français se démaquille dans sa loge, tandis que la salle croule encore sous les applaudissements. Seul face à l’océan,  Frédéric Beigbeder mesure la fragilité des paysages  et la sienne propre, dans l’appréhension  d’une catastrophe annoncée. Rien ne finit jamais bien, songe l’écrivain. A force d’aimer l’art – la peinture et la littérature- Frédéric Beigbeder est parvenu à entrer dans le tableau de son imaginaire. On est chez Oscar Wilde. La vie imite donc l’art et pas le contraire. Pour écrire ce livre que nous lisons, le narrateur  s’ est isolé dans une cabane sur la plage. Ermite du verbe,  il contemple l’Atlantique. L’iode l’inspire et la rumeur des marées  couvre le cri des oiseaux .En  ce beau désert,  sur cette pointe menacée, vit un ami nommé Bartherotte. Lui aussi pressent le pire. La fin d’un monde : leur monde, l’engloutissement. Pour protéger « sa » Pointe, Bartherotte construit des digues comme l’héroïne de Duras fabriquait les siennes. «  Bartherotte est le Sisyphe gascon », constate Beigbeder avec tendresse. 

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L’écrivain explore les splendeurs menacées de la pointe du cap Ferret et celles, invisibles, de son passé. Peut-on éviter  l’anéantissement des paysages et l’affaiblissement personnel ? La pointe du cap Ferret disparaitra-t-elle? L’ élan vital, aussi ? Face à la mer, l’écrivain revoit - entre autres instantanés d’enfance- le « divorce impeccable de ses parents ».  Il songe à ses  amours, celles qui résistent à l’érosion. L’affection et le respect  d’autrui lui permettent de revisiter le meilleur de sa vie « Cette pointe  du Ferret que Laura ( Smet NDLR)  m’a fait découvrir et ce livre de Charles Baudelaire qu’elle m’a offert constituent une sorte de rébus que j’ai mis deux décennies à déchiffrer, mais la vie est- elle autre chose qu’une énigme dont nous tentons de recoller les morceaux jusqu’au jour de notre trépas ? ». Le romancier frondeur d’hier cède la place  à une sorte de « dernier homme » camusien. Le lecteur comprend soudain que ce texte nostalgique est le passage obligé vers l’autre versant de l’œuvre ;  tant de livres restent à penser, à écrire ! La jeunesse, alors, dure toute la vie. L’amour,  aussi :  celui, indestructible, pour Lara. « Je l’aime depuis le mardi 14 septembre2010, vers 21 H 15. J’ai un peu honte de ne pas l’avoir aimée plus tôtmais cela fait tout de même 4000 jours que cela dure ».

La mer monte trop vite mais l’auteur se trouve dans la grotte des origines, la matrice créatrice, sur le sable en somme,  en osmose avec sa joie intérieure. Et  comme nous le faisons tous dans la vie, le romancier garde le meilleur pour la fin . De superbes pages  nous transportent chez l’auteur, nous vivons ses visions, habitons son jardin. Il s’agit de tableaux impressionnistes. Soleil levant sur l’océan. «  Septembre est le plus beau mois du monde et je ne dis pas cela parce que j’y suis né », précise l’auteur, pour l’ambiance. 

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« La noblesse du métier d’écrivain est dans la résistance à l’oppression, donc au consentement à la solitude »,  rappelle Albert Camus dans « Le premier homme » .

« Barrage contre l’Atlantique » est un tournant dans la littérature de Frédéric Beigbeder : le temps  est le personnage central de ce roman autobiographique. La planète dit  son bonheur d’encore et toujours exister par les oiseaux ( ces «  messagers de Dieu ).  L’ex enfant gâté n’est plus cet homme foutraque, subtil et acide qui « pleure de rire ».  Il pleure tout court,  mais en cachette   tel l’acteur -vedette d’après le spectacle, en sa loge interdite au public. Ça n’est  pas toujours gai, mais c’est beau. La littérature exprime l’universel  avec cette modestie qui caractérise les meilleurs : Frédéric Beigbeder triomphe ainsi. A l’inquiétude exprimée au fil de l’ouvrage par  l’écriture fragmentaire, succède de belles plages de pages pleines. La paix retrouvée. Le Cap Ferret vivra.

« Tout art tire son origine d’un défaut exceptionnel »,  rappelle Maurice Blanchot ( grand amateur du fragment).« Ce que j’ai réussi de mieux c’est de ne jamais être à ma place »,ajoute avec pudeur l’auteur d’ « Un barrage». Peu d’écrivains ont cette  plasticité, ce goût des mutations. Frédéric Beigbeder, c’est l’Elon Musk du  french- roman :  il propulse ses fusées narratives vers l’espace fictionnel, comme le fait Musk  dans la réalité, avec ses vaisseaux spatiaux. (cf. « L’homme de l’année » pour «Time »/ janvier)

« Une phrase, ce sont des mots qui gagnent une bataille contre le néant », conclut Frédéric Beigbeder, qui rêvait de devenir magicien.Mission accomplie.                          

Annick GEILLE

Extrait

J’aurais voulu être magicien

 « J’ai appris à reconnaître sittelles, pics-verts, mésanges, tourne-pierres ; les rouges-gorges, c’est plus facile. Je considère les oiseaux comme un message de Dieu ; je n’ai pas vraiment la foi mais ils m’encerclent, me frôlent de leurs ailes, se posent près de moi et me regardent comme s’ils cherchaient à me convaincre. Bientôt un arc-en-ciel couronne la Pointe d’est en ouest comme si j’avais emménagé à l’intérieur d’un juke-box Wurlizer des années 1950. Le soleil d’automne crée un mille-feuilles de roses et de bleus superposés dans le ciel pastel du bout du monde. Benoît est  le seul homme que je connaisse qui a créé son propre paradis artificiel. Sa digue est la plus haute d’Europe, se vante-t-il : « quarante mètres !Plus haute que les hollandais ! »Puisqu’il n’y avait pas de falaise au Ferret,  Benoît a décidé de créer la sienne : un Étretat sous-marin. La pluie à grosses gouttes espacées gifle les pommettes et mouille la barbe ainsi qu’un chien qui s’ébroue. Les cabanes ont fusionné avec les arbres et les vignes vierges comme dans les contes de fées où les branches entrent par les fenêtres, les troncs grandissent dans le salon et sortent par les toits. Habiter un organisme vivant est le fantasme de tout citadin…et son cauchemar aussi. La terre scintille le matin et sèche le soir. La première lumière est multicolore, ensuite le ciel s’uniformise, il choisit la lueur et s’y tient, mais pendant toute l’aurore, il aura tergiversé entre la parme et le rose, comme mon grand-père, au moment de s’habiller, devant son placard de chemises. Mes enfants mangent toutes ces choses que je mangeais à leur âge et ne peux plus manger aujourd’hui : éclairs au chocolat, Dragibus,Cornetto vanille, chouchous… »C’est quoi, ça » me demande ma fille de cinq ans, en désignant du doigt un capteur de glycémie collé sur mn bras. Je ne peux tout de même pas lui répondre que c’est ma mort en route. Le mot que j’emploie le plus souvent avec mes enfants est « attention ». Attention, tu vas te brûler la main, attention, tu vas faire tomber ton petit frère, attention, tu vas te casser le bras, oups, trop tard. Un dimanche-soir, mon père avait dévalisé avec moi le magasin de magie de la rue des Carmes. J’adorais faire des tours de magie. A neuf ans si l’on m’avait demandé ce que je voulais faire plus tard, j’aurais répondu magicien. Je regardais l’émission de Gérard Majax : « Y a un truc » sur Anne 2 et je j’apprenais à faire disparaître une pièce de un franc, à retrouver un as de pique et à cacher un œuf dans ma manche. Mon père nous a raccompagnés rue Monsieur le Prince. Il restait dans sa voiture et nous étions censés monter chez notre mère et ouvrir la fenêtre pour lui faire signe que nous étions bien arrivés. Je ne comprenais pas bien l’utilité de ce manège. S’il craignait qu’on se perdre dans l’immeuble ou qu’on se fasse kidnapper dans la cour par un voisin pédophile, pourquoi ne nous accompagnait-il pas jusqu’à la porte du troisième étage ? Ce système présentait deux avantages : il lui éviter de se garer et de voir ma mère. Ce soir-là, avec tous nos cadeaux de magiciens, nous sommes rentrés dans l’appartement de maman et avons oublié de faire signe à la fenêtre à papa qui attendait en bas dans la rue. Avec Charles, nous étions bien trop occupés à déballer les coffrets de prestidigitation. Soudain nous avons vu notre père débarquer comme une furie dans  l’appartement et reprendre tous ses cadeaux en hurlant : « Sales gosses ! Moi je peux attendre en bas, vous vous en foutez ! Je reprends les cadeaux ! Égoïstes ! Enfants gâtés ! ». Je me souviens encore de notre crise de larmes. Je n’ai plus jamais fait de tour de magie. C’est à ce jour la seule fois où j’ai vu mon père s’énerver ( avec celle où j’ai entaillé avec un couteau à pain le bar en bois de Verbier). C’est ce soir-là que Charles a dit à mon père cette phrase que je n’ai jamais oubliée : « Il faudrait que tu te souviennes que nous ne sommes que des enfants ».

Copyright Frédéric Beigbeder/ « Un barrage contre l’Atlantique »/ Grasset 272 pages / 20 euros

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