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François Rebsamen assure quitter le gouvernement avec le sentiment d’avoir "bien fait son travail".
François Rebsamen assure quitter le gouvernement avec le sentiment d’avoir "bien fait son travail".
©Reuters

Impuissance

François Rebsamen "fier" de son bilan face au chômage : les raisons de son échec et de tant d’autres avant lui…

"Je pars avec le sentiment d'avoir bien fait mon travail et avec l'estime des partenaires sociaux", déclarait François Rebsamen au Parisien le 10 août 2015. Réélu maire de Dijon le soir même, le ministre devra quitter ses fonctions d'ici un mois. Pour autant, rien ne permet de dire que Rebsamen ait fait du bon ou du mauvais travail. Et pour cause : il ne dispose d'aucun levier sur son domaine d'action.

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul

Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I.

Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.

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Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : Au journal le Parisien (voir ici), François Rebsamen assure quitter le gouvernement avec le sentiment d’avoir "bien fait son travail". Pourtant, la presse qualifie son bilan de décevant en raison des 200.000 chômeurs supplémentaires durant son mandat. Quel a été son véritable impact sur le marché de l’emploi ? Et quels en sont les véritables moteurs ?

Nicolas Goetzmann : Que le chômage soit en progression ou en régression, il reste absurde de condamner, ou de féliciter l’action d’un ministre de l’emploi. Tout simplement parce que les mécanismes macroéconomiques qui mordent sur le marché de l’emploi ne sont pas de son ressort. Au mieux, le pouvoir du ministre est de proposer des réformes de la gestion du chômage au jour le jour, notamment par le Pôle emploi, ce qui est utile, mais marginal dans une dynamique globale. C’est ce que l’on peut voir par exemple lorsque le ministre parle d’absence de croissance comme cause principale de l’absence de résultats, c’est-à-dire 200 000 chômeurs de plus, et en réalité, 600 000 chômeurs supplémentaires depuis l’arrivée de François Hollande au pouvoir. Parce que cela signifie bien que le principal moteur de l’emploi est la croissance, dont les moteurs lui échappent totalement. Ces fameux moteurs de la croissance sont de deux ordres : la situation conjoncturelle, ou le niveau de "demande", c’est à dire le niveau d’activité économique qui dépend de la politique monétaire menée en Europe, et la situation structurelle d’un pays, c’est-à-dire la capacité d’un pays à générer de la croissance. On parle ici de croissance potentielle, qui dépend largement des tendances démographiques et du niveau de productivité de chaque pays.

Gilles Saint-Paul : Le ministre du Travail n’a pas d’impact sur l’emploi. Les politiques structurelles du marché du travail, comme les emplois d’avenir ou le contrat de génération, sont décidées par le président et son Parti. Le ministre du Travail est à la tête d’une administration, qui comprend des services comme par exemple l’inspection du travail, ou qui représente l’Etat à des organismes multipartites comme le pôle emploi. Le rôle du ministre est de piloter et d’arbitrer les éventuels conflits qui remonteraient jusqu’à lui. Ce n’est pas lui qui décide des politiques d’emploi. Pour savoir dans quelle mesure il a bien fait son travail, il faut donc regarder si cette administration a été correctement gérée du simple point de vue de l’efficacité. Par exemple, il peut s’être montré diligent et opérationnel dans la mise en œuvre de certaines politiques, ce qui ne nous dit rien sur l’efficacité économique de ces politiques.

Les véritables moteurs du marché du travail sont l’offre de travail et la demande de travail. Les politiques publiques influent sur ces paramètres à long terme à travers la fiscalité et la réglementation, et à court terme à travers des politiques de demande comme la politique budgétaire ou la politique monétaire. On considère qu’à long terme, le chômage s’établit à un niveau d’équilibre qui dépend essentiellement des politiques d’offre. Une indemnisation plus généreuse du chômage, par exemple, tend à augmenter le chômage d’équilibre parce qu’elle réduit les incitations à chercher du travail. Autre exemple : une protection plus stricte des travailleurs en place, tend à augmenter la durée du chômage à long terme, car elle impose un coût aux entreprises en rendant le licenciement plus difficile, ce qui a un impact défavorable sur l’embauche. Mais elle diminue également l’incidence du chômage, c’est-à-dire le nombre de travailleurs qui perdent leur emploi. Pour cette raison, son effet net sur l’emploi n’est pas évident.

D'un point de vue plus global, comment peut se départager une politique de l'emploi au sein de la zone euro ? Quelle part relève de la politique européenne, et quelle part relève de la politique nationale ? 

Nicolas Goetzmann : Le point essentiel relève de la politique européenne, à travers la mission de la Banque centrale européenne. Le plus souvent, cet organisme est réputé être l’outil de la lutte contre l’inflation, comme son mandat l’indique, c’est-à-dire la recherche de la stabilité des prix avec un objectif maximal de 2% d’inflation dans la zone euro. Mais en réalité, il ne s’agit pas "que" de l’inflation, car l’inflation et la croissance sont les deux faces de la même pièce, c’est-à-dire celle de la "demande". Ainsi, aux Etats Unis, la FED dispose d’un mandat plus explicite qui est de lutter contre l’inflation mais également de rechercher une situation d’emploi maximum. Le but est donc de mener une politique monétaire permettant d’atteindre le plein emploi, tout en restant vigilant pour ne pas provoquer une hausse de l’inflation supérieure à l’objectif fixé. Le principal outil de la croissance et de l’emploi en France et en Europe, sans aucune comparaison possible, c’est donc la Banque centrale européenne à travers la politique monétaire.

Au niveau national, au-delà de ne pas pouvoir maîtriser les tendances démographiques, un gouvernement dispose de différents leviers pour améliorer la situation de l’emploi d’un point de vue structurel. Le coût du travail, le niveau de protection des salariés, leur formation, l’incitation à la participation au marché du travail etc... De telles réformes peuvent porter leurs fruits, mais sur un temps plus long que la politique monétaire, et avec des effets beaucoup moins évidents en pratique. En l’occurrence, il s’agit de gonfler le potentiel de croissance d’un pays, mais il faut garder en tête que ce plein potentiel ne peut être atteint qu’avec le soutien de la politique monétaire.

Gilles Saint-Paul : La question est complexe. Il faut d’abord comprendre qu’on gagne toujours à se coordonner. Par exemple, au milieu des années 2000 l’Allemagne a amélioré sa compétitivité en réduisant les charges sur les entreprises – ce que l’on appelle une dévaluation interne. Ces mesures ont bien évidemment entamé la compétitivité de leurs concurrents français, détruisant peut-être des emplois dans certains secteurs en France. En mettant en œuvre cette politique de manière unilatérale, les Allemands n’ont évidemment pas pris en compte les intérêts des entreprises françaises concernées. On aurait pu concevoir que la France, de son côté, mette également en place une dévaluation interne. Il en était d’ailleurs question à propos de la TVA sociale. En ignorant l’impact négatif sur le pays voisin, chaque pays aura tendance à trop dévaluer, relativement à une situation où les deux pays s’assoient autour d’une table pour coordonner leurs politiques.

Là où les choses se compliquent, c’est que coordination ne signifie pas harmonisation. D’abord parce que les différents pays de l’Union Européenne ont des préférences différentes en matière de protection sociale, ainsi que des niveaux de productivité différents. Pourquoi les Britanniques et les Irlandais s’aligneraient-ils à la hausse sur le taux de cotisations sociales de la France, qui finance un Etat-providence particulièrement généreux, si par ailleurs ils désirent travailler plus longtemps et si le plus grand dynamisme de leur marché du travail les conduit à préférer une moindre indemnisation du chômage ? De même, il serait aberrant d’imposer à la Roumanie, dont les travailleurs sont nettement moins productifs, le même salaire minimum qu’en France. Ensuite parce que des politiques comme la dévaluation interne servent à corriger les déséquilibres, qui par définition ne sont pas les mêmes selon les pays. D’ailleurs, si tous les pays de la zone euro étaient surévalués du même montant, il n’y aurait qu’à laisser l’Euro se déprécier pour rétablir l’équilibre. C’est lorsque ce n’est pas le cas que des succédanés comme une dévaluation interne sont envisagés.

A ce jour, l’Europe n’a pas mis en place de mécanisme formel permettant de coordonner les politiques sans les uniformiser. Tant qu’il en ira ainsi, les politiques de l’emploi resteront l’apanage des gouvernements nationaux.

D’après François Rebsamen, l’économie française est en passe de recréer des emplois. Faut-il effectivement s’attendre à un inversement de la courbe du chômage dans une période prochaine ? Pourquoi ?

Nicolas Goetzmann : Depuis le début de l’année 2015, la Banque centrale européenne a débuté un plan de relance monétaire de plus de 1000 milliards d’euros qui a vocation à soutenir la demande intérieure européenne, et donc l’emploi. Depuis son lancement, les conditions macroéconomiques du continent s’améliorent lentement, permettant une baisse progressive du chômage au sein de la zone euro. Si l’ampleur du programme est trop faible pour obtenir le graal, c’est-à-dire le plein emploi, il a au moins eu le mérite d’avoir pu contenir les effets de la crise grecque au cours de cette année 2015. La perspective d’un éclatement de la zone euro n’a rassuré personne, et n’a pas incité grand monde à investir. Les derniers développements sur le front de l’emploi marquent une réelle inflexion, et un retournement de la courbe est effectivement attendu pour la fin de l’année. Aussi longtemps que la BCE mènera cette politique, la baisse pourra se poursuivre, en bénéficiant des quelques coups de pouce des réformes structurelles qui ont été menées par le gouvernement. Mais il suffit de constater la tendance européenne pour s’apercevoir que la France a plutôt été un mauvais élève par rapport à ses partenaires, au cours des derniers mois. Au final, il ne faut pas se leurrer, si le chômage baisse en France, cela sera en raison de la politique menée par Mario Draghi à la tête de la BCE, et non pas en raison de la politique économique de François Hollande.

Gilles Saint-Paul : Le chômage ne peut augmenter indéfiniment. La plate-forme électorale de François Hollande implique un durcissement du collectivisme, notamment à travers la fiscalité. Il n’est donc pas étonnant que le chômage augmente. Cette augmentation correspond à une transition d’un taux de chômage d’équilibre correspondant à un contexte institutionnel donné, par exemple 9 %, à une situation moins favorable à cause d’une politique généralement plus hostile aux entreprises, par exemple 10 %. Une fois cette transition terminée, le chômage évolue au gré des fluctuations de la conjoncture, et n’a donc pas plus de chances d’augmenter que de diminuer. Qu’on observe un retournement au cours d’une législature ne tient donc en rien de la prouesse. D’autant que la conjoncture est particulièrement favorable : taux d’intérêt extrêmement bas, prix du pétrole à la baisse, chute de l’Euro, reprise de la demande globale dans les pays développés. Il ne serait donc pas surprenant que le chômage recommence à baisser d’ici 2017, peut-être dès la fin 2015. La vraie question est : jusqu’où cette reprise ira-t-elle ? Je pense que des tensions sur les marchés apparaîtront assez rapidement et que le chômage se stabilisera à un niveau sensiblement plus élevé qu’avant la crise. 

Quelles seraient les actions à mener pour obtenir une baisse durable du taux de chômage en France et au sein de la zone euro ? 

Nicolas Goetzmann : Il suffit de regarder ce qui se passe ailleurs. Les Etats Unis sont parvenus à créer 10 millions d’emplois depuis la fin de l’année 2009 et faire passer leur taux de chômage à 5.3% en ce mois de juillet 2015, alors qu’il était de 10% 5 années auparavant. Dans le même temps, la zone euro affichait un même taux de chômage de 10% à la fin 2009 contre 11.1% à ce jour. Cette différence, entre un chômage de masse, et une situation de quasi plein emploi, est simplement due à l’efficacité et au volontarisme des autorités monétaires américaines, qui n’ont pas hésité à intervenir massivement contre le chômage, en injectant des milliers de milliards de dollars dans leur économie. De nombreux intervenants ont pu moquer cette politique, en indiquant par exemple qu’elle aurait pour effet de réinstaller l’hyperinflation aux Etats Unis. Or, les résultats sont là, le chômage a fondu comme neige au soleil, et l’inflation s’affiche à +0.3% pour ce mois de juin 2015. Ces accusations étaient donc grotesques. Pour en arriver au même résultat en Europe, il serait nécessaire de rectifier le mandat de la BCE, en lui assignant un mandat de plein emploi, en l’accolant à l’objectif de maîtrise des prix. Cela contraindrait l’institution à agir de façon bien plus massive qu’elle ne le fait actuellement, et aurait le mérite de soutenir les différents gouvernements européens dans l’application de leurs réformes structurelles. 

Gilles Saint-Paul : Les actions à mener concernent essentiellement des réformes structurelles telles que : augmentation de l’âge de la retraite, ou, mieux, mise en place d’un système de retraites par points ; transition vers un système d’assurance chômage plus incitatif ; gel du pouvoir d’achat du SMIC tant que l’excédent de main d’œuvre n’est pas résorbé, et indexation de celui-ci sur le coût de la vie au niveau local ; simplification de la législation sur le licenciement, avec son remplacement par un simple barème financier fixe ; décentralisation des négociations collectives au niveau de l’entreprise ; réforme de l’Etat permettant de réduire de façon durable le poids de la fiscalité, etc. De telles réformes permettraient à la France de se rapprocher des pays anglo-saxons et scandinaves, dont la performance est meilleure que la nôtre.

Au niveau européen, certains pays sont plombés par un excès de dette publique qui empêche leur économie de redémarrer parce que les agents économiques s’attendent à une fiscalité excessive. De plus, les divergences structurelles entre pays et la perte de l’autonomie monétaire se sont avérées extrêmement coûteuses. Il faut tirer les leçons de cette crise et reconsidérer l’appartenance à la zone euro d’un certain nombre de pays, dont évidemment la Grèce.

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