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Des hommes travaillent sur le chantier de construction du gazoduc dit Nord Stream 2 à Lubmin, dans le nord-est de l'Allemagne, le 16 novembre 2021
Des hommes travaillent sur le chantier de construction du gazoduc dit Nord Stream 2 à Lubmin, dans le nord-est de l'Allemagne, le 16 novembre 2021
©TOBIAS SCHWARZ / AFP

Dilemme Cornélien

Finir le gazoduc Nord Stream 2 ou soutenir l’Ukraine : pourquoi l’Union européenne et la France vont devoir trancher

Devant les menaces du régime russe, la diplomatie européenne se doit d'être ferme et cohérente

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer, directeur de la publication du bimensuel Desk Russie (https://desk-russie.eu/), spécialiste des questions internationales et stratégiques, est enseignant à Sciences Po Paris. Il dispose aussi d'un blog sur les questions internationales et stratégiques : Tenzer Strategics (https://tenzerstrategics.substack.com/). Il est également l'auteur de trois rapports officiels au gouvernement et de 22 ouvrages. Il est non-resident senior fellow au Center for European Policy Analysis (CEPA).

 

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Dans un discours prononcé lundi soir à Londres, Boris Johnson a averti l’Union européenne qu’elle devait faire un choix entre l’Ukraine et le pipeline Nord Stream 2. Sa ministre des Affaires étrangère a renchérit peu de temps après en exhortant « les amis de toute l’Europe » à se tenir ensemble pour s’opposer au pipeline car il « risque de saper la sécurité européenne en permettant à la Russie de resserrer son emprise sur les nations qui dépendent de son gaz ». La stratégie du « en-même » temps de l’Union européenne amène-t-elle une diplomatie endormie  ? 

Nicolas Tenzer: Sur cette affaire, le Premier ministre britannique a entièrement raison et il rejoint ce qu’expriment depuis des années de nombreux analystes européens, dont je suis. Nord Stream 2 représenterait non seulement pour une menace pour l’Ukraine, la rendant encore plus vulnérable devant les attaques russes, mais également pour la sécurité de l’Union européenne de manière globale. En effet, sur le plan énergétique, elle accroîtrait encore la dépendance de l’UE par rapport au gaz russe, mais elle renforcerait aussi les ressources financières du Kremlin dont on sait qu’elles sont utilisées non pas à améliorer le bien-être du peuple russe, mais à conduire des agressions à l’extérieur et des manipulations de l’information à grande échelle. Cela serait montrer notre incohérence stratégique et notre faiblesse, de que sait parfaitement exploiter la propagande du Kremlin. Achever Nord Stream 2 signifierait aussi que le régime russe peut « acheter » des dirigeants peu scrupuleux pour parvenir à ses fins : les rémunérations élevées procurées à l’ancien chancelier Gerhard Schröder, comme à d’autres anciens dirigeants des pays européens qui travaillent pour des sociétés russes liées au Kremlin, ne constituent pas aujourd’hui de la corruption au sens légal du terme, mais je pense qu’il faudrait que, par la loi, cela le devienne.

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Je ne puis m’empêcher toutefois de considérer avec une certaine ironie que M. Johnson a, lui-même, en poussant le Brexit qui correspondait aux intérêts de Moscou, affaibli l’Europe. Ne l’oublions pas. On sait aussi que Londres et le Royaume-Uni est aussi une place de choix de résidence pour les oligarques russes et leurs capitaux. On attend donc du Royaume-Uni également plus de cohérence sur cette question.

Je suis aussi d’accord avec votre dernier point : la politique étrangère de l’UE et de ses Etats ne peut reposer sur le « en même temps », en tout cas dans ses relations avec des régimes dictatoriaux et criminels. On ne peut, comme feignent de le considérer certains dirigeants, d’un côté, afficher une position dure envers le régime de Poutine, de l’autre séparer les volets sécuritaires, commerciaux ou autres. De même, il faut sérieusement prendre conscience, comme je l’écris aussi depuis plusieurs années, du fait que les « discussions » avec la Russie, même s’il faut les maintenir, ne peuvent aboutir à rien si nous n’installons pas un rapport de forces favorable. Or, la réalité montre que, depuis 21 ans, c’est toujours la Russie de Poutine qui a gagné, imposé son ordre du jour et que nous n’avons eu qu’au mieux une politique suiviste.

L’Allemagne a suspendu, sans arrêter, la certification de Nord Stream 2 ce mardi. À l’inverse de l’Allemagne, dans le contexte actuel, l’Union européenne va-t-elle trouver une position claire face à la Russie ? 

Cette suspension du processus de certification n’est pas un arrêt en effet, et la plupart des dirigeants allemands, notamment le parti du futur chancelier Olaf Scholz, le SPD, entendent bien que le projet se réalise. C’est actuellement une pierre d’achoppement dans la négociation de l’accord de coalition car les Grünen et le FDP ont une position beaucoup plus dure et cohérente envers les régimes dictatoriaux, Russie comme République populaire de Chine, et en matière de droits de l’homme. Ils considèrent en effet que la main droite ne peut ignorer ce que fait la main gauche, ce qui a toujours été la position de Merkel comme des chefs successifs de la diplomatie allemande ces dernières années. Comment, en effet, peut-on, d’un côté, protester contre les arrestations, voire tentatives d’assassinat – certaines ont hélas réussi –, de dissidents et d’opposants, notamment Alexeï Navalny, la suppression progressive de toutes les ONG et de la presse libre, les crimes de guerre commis par le régime russe en Syrie, l’agression contre la Géorgie et l’Ukraine, le soutien au dictateur du Bélarus, l’utilisation des milices Wagner dans plus de vingt pays, etc., et, d’un autre côté, enrichir les personnalités qui font partie du premier cercle de Poutine ?

C’est aussi dans ce contexte de formation d’une nouvelle coalition que le rôle de l’UE est décisif. Certes, elle ne peut interférer dans la vie politique allemande. Mais jusqu’à présent, sur l’affaire Nord Stream 2, elle a été en tant que telle aux abonnés absents. La Pologne et les Pays baltes ont protesté ; Emmanuel Macron n’était pas très favorable au projet sur lequel son secrétaire d’État aux Affaires européennes, Clément Beaune, a eu des mots des durs et justes, mais finalement la France a laissé faire l’Allemagne au nom du fameux couple franco-allemand qui, dans le domaine de la diplomatie, demeure un mythe potentiellement hasardeux. Il serait, je crois, de l’intérêt de la France, à la fois sur le plan stratégique et pour apparaître de manière plus crédible comme le moteur de la politique étrangère et de sécurité en Europe, d’avoir une position sans ambiguïtés vis-à-vis du régime. Certes, Emmanuel Macron est ferme dans son discours à l’encontre de Vladimir Poutine – il l’a encore montré lundi 15 novembre –, mais maintenir l’illusion d’une nouvelle « architecture de sécurité et de confiance » avec la Russie, penser qu’on peut obtenir du président russe une avancée sur le Bélarus, la Syrie ou l’Ukraine par la discussion est illusoire. De nombreux dirigeants européens m’ont dit avoir été perturbé par cette potentielle contradiction. La « Boussole stratégique » présentée par Josep Borrell n’est pas un mauvais document, mais c’est dans son application qu’on pourra le juger. L’arrêt de Nord Stream 2 devrait en être la première étape.

Face à une diplomatie russe de plus en plus offensive, l’Union européenne sera-t-elle forcée de réagir ? Sera-t-il trop tard ? 

C’est indispensable, mais la réalité aujourd’hui est que l’Europe est divisée sur le sujet – et c’est d’ailleurs pour cela que j’attends de la France qu’elle fasse basculer le point d’équilibre vers plus de fermeté. L’Allemagne, la Hongrie et l’Autriche, voire l’Italie, Malte et Chypre, sont très complaisantes ; les pays d’Europe centrale et orientale ainsi que les pays nordiques sont plus conscients des réalités ; d’autres sont plutôt en retrait. Comme je l’évoquais, pour l’instant, c’est M. Poutine qui a gagné la guerre et nous n’avons pas cherché à riposter, sinon par une politique de sanctions, certes indispensable, mais quand même beaucoup trop faible. La prochaine étape devrait être rapidement des sanctions contre les oligarques du régime : la fondation anti-corruption de Navalny a proposé 35 noms de manière documentée. Nous devons aller dans ce sens. Pour qu’il ne soit pas trop tard, il faut renverser cette tendance à la procrastination avec le régime russe : le problème n’est pas, pour reprendre des termes classiques, celui du containment, mais celui du roll back. Cela suppose une politique plus active de soutien, y compris militaire, à l’Ukraine, un plus grand engagement en Géorgie et dans le Caucase – pensons à l’abstention de l’Europe dans le conflit d’il y a un an dans le Haut Karabakh – et, car c’est une zone qui, pour notre plus grand danger pourrait nous échapper, dans les Balkans occidentaux. Or, si nous nous n’avons pas d’unité, il demeurera difficile pour l’Union européenne d’avoir une diplomatie. Cela pourrait être une belle priorité pour la présidence française !

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