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Face au reste du monde, l'Europe ne doit pas avoir peur de devenir une puissance industrielle et technologique parlant d'une seule voix
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Bonnes feuilles

Face au reste du monde, l'Europe ne doit pas avoir peur de devenir une puissance industrielle et technologique parlant d'une seule voix

Jean-Paul Benoit et Michel Desmoulin publient "L’Europe, l’être ou le néant" chez PML Editeur. Ce livre propose un dialogue socratique entre deux militants européens de longue date, qui s’expriment à partir de leur expérience d’architectes et maçons de cette grande et noble cause. Extrait 2/2.

Michel Desmoulin

Michel Desmoulin

Michel Desmoulin est ancien Directeur général d’une grande entreprise, président d’honneur de l’Union des associations des auditeurs de l’IHEDN. Il est spécialiste des questions de politique étrangère et de défense et tient un Blog-notes (Blog Michel Desmoulin).

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Jean-Paul Benoit

Jean-Paul Benoit

Jean-Paul Benoit est avocat au Barreau de Paris, ancien Haut fonctionnaire (ministères, Commission européenne), député européen honoraire, spécialiste des relations internationales.

 

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Parlons maintenant de la convergence sociale, du rapprochement progressif des différents modèles sociaux. Pensez-vous qu’il sera possible de bâtir un socle social européen à moyen terme ?

MD — Cet objectif est dans le traité depuis son origine en 1957. La dimension humaine, l’importance de la personnalité humaine chère à Robert Schuman est une des composantes de l’esprit européen. La mise en œuvre, dans les diverses politiques, est compliquée. Beaucoup trop de citoyens se sentent exclus du projet européen. Un fossé se creuse entre ceux qui profitent de la construction européenne et ceux qui sont victimes d’inégalités, même si celles-ci, après transferts sociaux, sont bien moindres que dans le reste du monde. L’Europe unie leur doit une protection. L’Europe, il faut toujours l’avoir en mémoire, c’est 7 % de la population mondiale, 25 % de la production mondiale et 50 % des prestations de sécurité sociale. C’est dire qu’une très grande partie du monde regarde avec envie le mode de vie et la condition humaine des Européens. 

Il est possible de faire beaucoup mieux, sur le plan social, mais aussi économique, à la condition d’avoir la volonté de rapprocher les différents modèles sociaux. Le sujet est au cœur des consultations citoyennes organisées par la Commission européenne, mais dans ce domaine, comme dans quelques autres, les idées et la volonté politique manquent et surtout ne sont pas partagées. 

Dernier exemple en date, début avril, pour lutter contre le dumping social dans le secteur des chauffeurs routiers, dans lequel les abus sont fréquents, le Parlement européen n’a pas été en mesure de statuer en raison de l’obstruction des élus de la péninsule ibérique et des pays de l’Est qui considèrent que les textes proposés sont trop protectionnistes et pourraient nuire à la compétitivité de leurs entreprises nationales. Au Conseil européen de décembre 2018, les Etats membres s’étaient pourtant mis d’accord sur un texte de compromis. 

La construction d’un socle européen des droits sociaux qui protège tous les citoyens, tant en ce qui concerne la santé que la protection sociale, est à mettre en priorité dans l’agenda européen. L’image de l’Europe, dans une période de grande concurrence, pour ne pas dire de grande sauvagerie, en dépend. L’image d’une Europe juste, redistributive et respectueuse des valeurs de solidarité et d’humanisme.  

JPB — Il est bien évident qu’il faudra une harmonisation sociale et fiscale au sein de la zone euro, même si aujourd’hui nous sommes loin du but. Cependant, si on n’aborde jamais le problème, on est sûr de ne pas le résoudre. Cela pose néanmoins toute une série de questions. Ma suggestion est précisément de commencer cette harmonisation en se limitant à la zone euro, au moins dans un premier temps, donc à des pays qui ont un niveau de vie relativement proches. Si on veut que tout le monde marche vers l’harmonisation à la même vitesse, tout le monde restera sur le quai. Je ne crois pas à la marche enrégimentée. 

Une des politiques les plus actives et les plus « voyantes » de l’Europe porte sur la concurrence. Utilise-t-elle ce levier à bon escient ? 

JPB — La question de la concurrence, mise en évidence par le veto de la commission à la fusion Alstom-Siemens est emblématique de la situation actuelle de l’Europe. Dans cette affaire, qui m’a fait l’effet d’un électrochoc, je considère que la commissaire européenne à la concurrence s’est davantage conduite comme un notaire ou une greffière que comme une commissaire. Je plaide pour que les règles de la concurrence soient réécrites pour prendre en compte l’apparition de géants mondiaux et la compétition pour l’hégémonie des grandes puissances. Ces règles sont obsolètes. Si l’Europe veut maintenir sa place internationale, elle a besoin de champions européens qui puissent se mesurer aux acteurs américains, chinois, et « gagner », selon les termes de Peter Altamaier, ministre allemand de l’économie. Les Allemands ne sont plus hostiles, comme ils le furent si longtemps, à une vraie politique industrielle européenne. Au départ, l’idée était d’empêcher la création, à l’intérieur de l’Europe, d’un ou de groupes dominants, pour ne pas entraver la concurrence, bénéfique pour le niveau des prix, la compétitivité, le savoir-faire, la protection des consommateurs... En 2019, la donne internationale a changé : de grands groupes, dotés de puissants moyens technologiques et financiers, apparaissent partout dans le monde. Face à eux, il faut que l’Europe comprenne que la concurrence ne s’évalue pas entre les Etats européens. D’une certaine manière, l’Europe est le même « pays économique ». Elle doit se doter des instruments de la puissance industrielle, technologique, financière et en matière de recherche. Il faut, ici aussi, conjuguer la souveraineté des états et la souveraineté européenne. Elle va être battue en brèche par les géants internationaux qu’ils soient américains, canadiens, chinois et bientôt indiens. En défendant la souveraineté européenne, on renforce en même temps la souveraineté des Etats.

Mais autoriser la formation d’un grand acteur hégémonique en Europe ne se ferait-il pas sur le dos des consommateurs ? 

JPB — Je ne le crois pas du tout. Les économies d’échelle peuvent amener une meilleure compétitivité, une politique de l’emploi plus équilibrée. Bien sûr Alstom ne va pas s’effondrer du jour au lendemain, mais gouverner, c’est prévoir et anticiper l’évolution du monde. Si l’Europe veut maintenir sa place internationale, elle a besoin de champions européens capables de se mesurer aux acteurs américains et chinois dans les appels d’offres internationaux. C’est pour l’Europe une nécessité vitale et un atout de souveraineté. Il est évident qu’il faut respecter les traités mais ce n’est pas une greffière qui va décider de la politique industrielle de l’Europe. C’est à l’ensemble des chefs d’État, au sein du Conseil européen, et à la Commission de faire des propositions. Pour moi, ce veto est une erreur économique et politique. A long, voire même à moyen terme, elle va servir les intérêts de la Chine. Finalement, en refusant cette fusion, on met en cause la souveraineté européenne. Je rejoins Emmanuel Macron qui appelle de ses vœux une Europe « qui protège ». Cela ne peut se faire que dans le dynamisme. Elle ne se protégera pas en se repliant sur elle-même ou en laissant l’ensemble des nations européennes agir dans tous les sens. Sa seule vraie priorité économique est d’assurer sa présence sur la scène mondiale : son droit et ses procédures doivent devenir des armes de conquêtes et non pas les instruments de sa déroute. La construction européenne est un projet global.

Extrait du livre "L'Europe : l'être ou le néant ?" de Jean-Paul Benoit et Michel Desmoulin, publié chez PML Editeur.

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