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Pourquoi résistons-nous à la gentillesse ?
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Eloge

Pourquoi résistons-nous à la gentillesse ?

La mode est au cynisme. Il est donc mal vu d'être gentil. Dans son essai "Petit éloge de la gentillesse", Emmanuel Jaffelin montre que la gentillesse n'a pas dit son dernier mot et qu'elle est une vertu d'avenir. Extraits (1/2).

Emmanuel  Jaffelin

Emmanuel Jaffelin

 Emmanuel Jaffelin est un philosophe et écrivain français. Il prône l'émergence d'une nouvelle éthique dans son principal ouvrage, Éloge de la gentillesse Bourin Editeur 2011. Il est aussi professeur de philosophie au Lycée Maurice Genevoix de Montrouge, ainsi qu'au Lycée Lakanal de Sceaux.

 

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À quoi bon la gentillesse ? Quel intérêt y a-t-il d’écrire sur cette petite vertu ? D’où me vient cette empathie pour une telle attitude ? Réponse : du Brésil. En effet, si je dois trouver une raison à cet éloge, elle loge dans ce pays où j’ai par deux fois posé mon existence. Qu’y a-t-il de si extraordinaire au Brésil dont je ne peux que ressentir l’absence en France ?

D’abord le sourire – sorridente comme disent les Brésiliens au moment de tirer le portrait d’un proche –, le sourire toutes dents dehors. Il ne s’agit pas de dents à rayer le parquet, de celles des cadres supérieurs qui font carrière dans leur entreprise sur le dos de leurs aînés et de leurs collègues. Non, les dents que dévoile le sourire brésilien ne sont pas destinées à vous mordre mais à mordre la vie. En disant cela, j’ai l’air d’idéaliser ce pays, alors que tout le monde sait que la criminalité y est galopante. Certes. Mais, au Brésil, il est rare de se faire attaquer avec les dents. Même le voleur qui vous menace d’un couteau le fait avec le sourire, ce qui change tout ! En France, en revanche, quelqu’un qui vous veut du bien garde les lèvres cousues, les dents serrées, et arbore un visage fermé. […] Je m’étais mis à travailler avec langueur sur ce sujet lorsqu’apparut en 2009 dans le paysage français une Journée de la gentillesse. Je n’y prêtai nulle attention pour une raison qui m’apparaît aujourd’hui évidente : la gentillesse n’était pas dans l’écho radar de ma formation philosophique.

C’était une notion gentillette qui ne valait pas une messe. Et puis, saisi par je ne sais quel remords ou curiosité, je profitai de mes séjours épisodiques à la Bibliothèque nationale pour consulter les ouvrages traitant de la gentil­lesse. Il y avait bien ici et là quelques livres de psychologie s’emparant du sujet pour refourguer de vieilles lunes désorbitées, mais de philosophes et de philosophie, point. Cette petite vertu était inconnue au bataillon des philosophes. Un examen m’éclaira qui valut test de grossesse : à la lettre G des dictionnaires philosophiques, aucune place n’était réservée à la gentillesse. Telles les femmes de petite vertu, elle était refoulée dans la banlieue du savoir, les philosophes lui préférant la politesse. Je résolus dès lors de me retrousser les manches afin de sortir de cette ornière une vertu dont l’oubli m’intriguait.  […]

L’histoire de cette vertu se déroule en quatre actes. La gentillesse est romaine par ses racines, chrétienne par son tronc, médiévale par ses branches et moderne par ses fruits. […]

Acte I : le gentil romain

Au commencement était Rome. Le gentil est à l’origine un gentilis, c’est-à-dire un noble romain, un patricien.  Homme issu des grandes familles qui fondèrent Rome, il appartient à un clan : la gens. Le gentil ne l’est donc pas en vertu de sa bien­faisance mais en raison de sa naissance. […]

Acte II : le gentil selon les chrétiens

La signification de gentil subit sa plus grande évolution en raison d’un simple problème de traduction. S’inspirant des juifs qui disposent en hébreu du mot goy pour parler de ceux qui ne sont pas juifs, les chrétiens recherchent en latin un terme définissant ceux qui ne sont pas chré­tiens. Le terme gentilis, qui s’est galvaudé après avoir successivement désigné le noble, puis son esclave et son ennemi, arrive à point nommé pour nommer ceux qui n’embrassent pas la religion du  Christ. […]

Acte III : le gentil homme au Moyen Âge

Le monde médiéval, qui est chrétien, redé­couvre le sens romain et païen du mot gentil. Débarrassé des invasions barbares, le noble médiéval du xie siècle cherche sa légitimation dans la Rome antique. Il revient à la signification païenne de gentil, car il aspire à redorer son blason en lui donnant le lustre de la République et de l’Empire romains. […]

Acte IV : la Révolution française et le gentilhomme guillotiné

Les moeurs évoluent : les manières de la cour ne passent plus pour des signes de noblesse mais pour des symboles d’injustice. Ces aristocrates qui consacrent la plupart de leurs journées à jouer à cache-cache dans les jardins de Versailles, à arpenter la galerie des Glaces ou à minauder auprès du roi finissent par incarner l’inégalité des conditions humaines. Le ridicule ne tue pas, mais la gentillesse si, lorsqu’on voit, d’un côté, le luxe et la délicatesse, de l’autre, la misère et la rudesse. […]

Dénouement : ambiguïté de la gentillesse aujourd’hui

Si le drame de la gentillesse se joue en quatre actes, le dénouement de son histoire n’a pas eu lieu. Ni tragique ni comique, celle-ci est restée au milieu du gué. Tel un fleuve déposant sur les rives son limon, la gentillesse a charrié tout au long de son histoire des sens différents et opposés qui en font aujourd’hui une notion ambiguë. Pour les Romains, le gentil est un noble, pour les chrétiens, un impie, pour le seigneur médiéval, un noble chrétien, pour le révolutionnaire, un affa­meur du peuple. On s’y perdrait à moins ! Le gentil a en outre été décapité deux fois : par le christia­nisme, qui y voit un infidèle, et par la Révolution française, qui reconnaît dans le gentilhomme un mode de vie décadent et injuste. Pourtant, malgré le cours sinueux de son histoire, la gentillesse survit.

Qu’en est-il de son statut ? Quel est son ADN à défaut de pouvoir mesurer son bilan carbone ? De quoi la gentillesse est-elle le nom après tant de retournements ? J’émets l’hypothèse suivante : si la gentillesse ressuscite régulièrement, c’est parce  qu’elle ne parvient pas à voir son être reconnu. Apparue comme une vertu sociale traduisant dans les faits et les gestes la supériorité d’une classe, la gentillesse aspire confusément depuis le Moyen Âge à devenir une vertu morale. Or, pour que cette aspiration soit satisfaite, il convien­drait au préalable de clarifier sa signification en la purgeant de ses contradictions. Albert Camus a écrit un jour que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». La confu­sion de la notion de gentillesse n’échappe pas à cette règle : elle est mal-nommée et c’est à la bien nommer que cet ouvrage veut contribuer pour qu’elle devienne le chemin carrossable de la bien­faisance. La conceptualisation de la gentillesse doit permettre de comprendre qu’elle n’exprime plus une noblesse de sang et de rang, mais qu’elle manifeste une noblesse d’élan ouvrant la voie d’un nouvel humanisme.

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Extraits de Petit éloge de la gentillesse, d' Emmanuel Jaffelin, Bourin Editeur 2011 

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