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Selon un sondage Ifop publié en février 2013, 68% des Français sont contre la pénalisation des clients de prostitué(e)s.
Selon un sondage Ifop publié en février 2013, 68% des Français sont contre la pénalisation des clients de prostitué(e)s.
©Reuters

Tu montes coco !?

Extension du domaine de la pute : les Français ont le même avis sur la prostitution qu'en 1970... les prostitué(e)s, eux, ne sont plus du tout les mêmes

Le visage de la prostitution a bien changé depuis l'époque des "filles de joies" chantées par Georges Brassens. Retour sur les évolutions de l'industrie du sexe tarifé, alors que le débat sur la pénalisation des clients resurgit.

Françoise  Gil

Françoise Gil

Françoise Gil est sociologue. Elle travaille sur les questions de sexualité, et notamment de prostitution, depuis plusieurs années. Son dernier livre Prostitution : fantasmes et réalités est paru en 2012 aux éditions Esf.

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Atlantico : Alors que le débat sur la pénalisation des clients de prostitué(e)s bat son plein, un sondage réalisé par l'Ifop pour le magazine Causette révèle que 68% des Français y sont opposés (février 2013). Au-delà de cette question politique, il semble légitime de se demander à quoi ressemble aujourd'hui l'industrie du sexe tarifé. En quoi la prostitution en 2013 est-elle différente de celle de la fin du XXe siècle ?

Françoise Gil : Le changement majeur est intervenu dans les années 1990 avec l’arrivée de femmes de l’Est. Les femmes "traditionnelles" se sont retrouvées face à ce qu’elles ont appelé une concurrence déloyale dans la mesure où ces “nouvelles” étaient jeunes et attiraient les clients. Quelques années plus tard, ce sont des Africaines anglophones qu’on a vu s’installer dans les lieux de prostitution. Ces deux populations sont aux mains de réseaux pour les premières, de filières pour les secondes. Face à un nombre important de prostituées étrangères, le gouvernement précédent a fait voter la Loi pour la Sécurité Intérieure (18 mars 2003), inventant un nouveau délit : le délit de racolage. Présentée comme un outil pour lutter contre les réseaux, cette loi a considérablement fragilisé toutes les femmes et les transgenres se prostituant, générant d’énormes problèmes pour toutes et ne troublant aucunement les proxénètes qui disposent de moyens pour contourner la loi. Aujourd’hui, les tenants de l’abolitionnisme (Mouvement du Nid, Fondation Scelles et certains courants féministes) proposent de pénaliser les clients dans le but de tarir la demande et donc de faire disparaître la prostitution, quelle que soit la situation des personnes, à partir de la construction d’un grossier amalgame confondant les femmes libres et les femmes contraintes.

Sur le plan de la répartition des sexes, on note une autre évolution intéressante apparue dans les années 1990, à savoir le fait que la prostitution est représentée aujourd'hui par un tiers d'hommes et de transgenre environ, ce qui démontre une claire tendance à la masculinisation de la profession, jusque dans certaines limites évidemment. 

Le problème de la traite humaine se trouve au cœur de la polémique actuelle. Quelle part représente-t-elle sur l'ensemble de la prostitution aujourd'hui ?

Les femmes sous la coupe de réseaux ou filières constituent une part importante de la population prostitutionnelle. Il est cependant impossible d’avancer des chiffres précis sur leur nombre exact, ni même des pourcentages fiables. Le rapport de Mme Olivier fait état de 90% de femmes contraintes, sans donner les sources permettant de vérifier ces assertions. Ce chiffre qui ne correspond certainement pas à la réalité est utilisé pour justifier un projet de loi inspiré par des considérations idéologiques sur le devenir dela femme, tel qu’ils le conçoivent.

L'imaginaire collectif et littéraire représentait le "micheton" classique comme un ouvrier pauvre sans famille ou éloigné de son foyer. Comment le "client-type" a-t-il évolué ? A quoi ressemble-t-il désormais ?

Quant aux clients, on peut dire que c’est “Monsieur tout le monde” dans la mesure où ils proviennent de toutes les classes sociales. “Parmi mes clients, j’ai un RMIste, un avocat, un plombier, un maire d’arrondissement, un commissaire” me disait un jour une femme dite traditionnelle. Moi-même, j’ai vu sur le terrain, à côté de clients lambda, des personnalités des médias, du show biz, etc.

Dans leur grande majorité, les clients ne sont pas des prédateurs sexuels, des dominateurs sans scrupules. Ils sont au contraire plutôt discrets et ne cherchent pas à dominer les femmes, c’est même bien souvent le contraire. Ils viennent acheter un acte - et en aucun cas un corps ! - dénué d’enjeux affectifs et ne les obligeant pas à être performants sexuellement. Au cours d’une passe, c’est la prostituée ou travailleuse du sexe qui est dominante pour des raisons de sécurité, le client a souvent une attitude passive.  

De manière plus générale, en quoi le regard sur la prostitution a-t-il changé ? Est-elle plus ou moins tolérée qu'auparavant ?

Je dirais qu’en ce moment, on nage en pleine confusion... Les médias à sensation ont fait beaucoup de tort en insistant sur la situation des femmes contraintes et en participant d’une certaine manière à l’amalgame fait avec les femmes libres. Ce qui a eu pour résultat que dès qu’on évoque la question de la prostitution, ce sont les images de cette forme d’esclavage qui surgissent immédiatement. Les gens ont oublié qu’il y avait des femmes libres et pas du tout traumatisées qui exercent et qui se battent aujourd’hui pour pouvoir continuer d’exercer. Elles se demandent ce qu’elles vont devenir et expriment leur colère face à l’arrogance et au mépris de ces entrepreneurs de morale qui ne seront pas là quand elles n’auront plus de revenus.

Le seul combat à mener est la lutte contre les réseaux et pénaliser les clients ne résoudra certainement pas le sort des prostituées. Les réseaux ont des ressources pour contourner les lois, comme par exemple d’enfermer les femmes dans un lieu privé, comme c’est déjà le cas, et de procéder eux-mêmes au racolage via internet, par exemple. Ces clients là pourront continuer sans problème à recourir aux services de victimes de la traite...

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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