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Succession de bras de fer franco-allemands : c'est grave docteur ?
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Sauvetage de l'euro

Succession de bras de fer franco-allemands : c'est grave docteur ?

Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont fini par s'entendre autour d'un plan de sauvetage de l'Euro. Les différences culturelles historiques entre les deux pays ont donc su être surmontées... Mais à quel prix?

Henrik Uterwedde

Henrik Uterwedde

Henrik Uterwedde est politologue et directeur adjoint de l'Institut Franco-Allemand de Ludwigsburg.

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Le bras de fer franco-allemand autour du sommet européen n’est pas le premier de ce genre, et ne sera sûrement pas le dernier. En fait, depuis les débuts de la construction européenne, deux approches de la politique économique, deux visions de l’Europe économique et monétaire se sont frottées, donnant lieu à de nombreuses controverses mais, disons le tout de suite, n’empêchant pas l’élaboration de compromis. Ceci est vrais aussi pour les querelles répétées sur la bonne réaction à la crise financière internationale puis celle de la zone euro.

Ces deux visions différentes, voire opposées, de ce que devrait être l’Europe économique, visions enracinées dans les deux sociétés, sont le résultat de trajectoires historiques, défis économiques et choix collectifs différents.  Il est donc utile de comprendre la logique explicite ou implicite qui sous-tend les prises de position et les actes des deux gouvernements. Cela permettra de faire le point des divergences mais aussi des rapprochements possibles.

Deux conceptions du rôle de l'Union européenne

Dans l’optique française, l’UE doit être un acteur de politique économique qui n’hésite pas à intervenir dans un certain nombre de champs, et qui doit disposer pour cela d’institutions et d’instruments adéquats. Selon la vision allemande, imprégnée par l’ordolibéralisme, l’UE est d’abord un acteur de régulation, doté d’un cadre réglementaire économique et monétaire et de règles communes (concernant la concurrence, les aides d’Etat, la stabilité budgétaire, etc.). Au-delà des instruments existants comme les fonds structurels ou les programmes pluriannuels, l’UE devrait s’abstenir de toute politique discrétionnaire.

Croissance économique contre stabilité monétaire

Tandis que la France reste attachée à l’objectif de la croissance économique, l’Allemagne semble lui préférer la stabilité monétaire et celle des prix. Ces options différentes ont leurs racines dans l’histoire d’après-guerre : Pour la France, il a fallu une croissance suffisante, porteur de la dynamique nécessaire pour répondre à l’impératif de modernisation profonde et accélérée après 1944 ; pour sa part l’Allemagne d’après-guerre, sortant de deux hyper-inflations, de l’échec de la République de Weimar et de la dictature sanglante du nazisme, a eu un souci particulier pour la stabilité, un terme qui bien au-delà de l’économie s’est aussi appliqué au régime politique et au système social.

Deux modèles de capitalisme distincts

Le modèle allemand né après la deuxième guerre mondiale se distingue fortement du modèle français : Tandis qu’en France l’impératif de la modernisation économique et sociale a été placé sous le rôle pilote de l’État interventionniste et quasi omniprésent, le référentiel de l’économie sociale de marché (Soziale Marktwirtschaft) forgé par Ludwig Erhard postula la primauté des marchés (« autant de marché que possible, autant d’Etat que nécessaire ») tout en les soumettant à un cadre réglementaire et à des politiques compensatoires.

Des approches différentes dans la politique économique européenne à mener

Ces différences ont des implications pour l’approche de la politique économique européenne souhaité. Aux politiques discrétionnaires européennes, l’Allemagne préfère une approche par la régulation : le renforcement du cadre réglementaire européen, qu’il s’agisse du pacte de stabilité et de croissance, des règles de concurrence ou de la régulation des marchés financiers. On retrouve le souci de soustraire des objectifs considérés comme vital en Allemagne (la stabilité des prix et des finances publiques) aux arbitrages politiques, par peur que ces derniers pourraient jouer en faveur de choix contraires. Une telle attitude ne peut que se heurter à l’approche française qui, dans la tradition républicaine, postule que la politique peut et doit légitimement agir sur l’économie et qui a du mal à admettre d’abandonner des instruments essentiels de la politique économique au profit de règles abstraites et d’organismes indépendants.

Tout cela explique les hésitations allemandes depuis 2008, quand la crise financière, puis celle de la zone euro, ont imposé des ripostes communautaires ; cela explique aussi les affrontements sur le gouvernement économique, le pacte de stabilité, les sanctions contre les pays s’endettant trop, l’aide à la Grèce, l’articulation entre solidarité financière et responsabilité nationale, etc.

Les conséquences des divergences culturelles franco-allemandes

Est-ce grave, docteur ? Oui, dans la mesure où la crise demande des solutions courageuses et presque immédiates, alors que la recherche de compromis reste (en fait, devient de plus en plus) sinueuse. Non, parce que les différences touchent des choix politiques fondamentaux, qui appellent de véritables débats de société. Non, parce que certaines différences sont plutôt complémentaires et n’empêchent nullement des rapprochements.

Par ailleurs, à force de souligner nos différences, on oublie souvent ce qui nous unit. Après maintes hésitations, le partenariat franco-allemand s’est montré souvent capable de dégager des voies européennes. Au lieu de regretter tant de temps perdu et de batailles inutiles, on devrait plutôt soutenir que la confrontation de nos idées et de nos approches est un processus nécessaire et que le progrès européen est à ce prix-là.

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