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Non, notre déclin intellectuel
ne commence pas nécessairement
à 45 ans
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Forty Gaga

Non, notre déclin intellectuel ne commence pas nécessairement à 45 ans

Une étude de l'INSERM publiée ce jeudi affirme que nos capacités cognitives, qui nous permettent de planifier nos actions, commencent à décliner vers l'âge de 45 ans. Pour la spécialiste en neuropsychologie, Lilianne Manning, un tel résultat mérite d'être largement nuancé.

Lilianne Manning

Lilianne Manning

Lilianne Manning est professeur de neuropsychologie à l'université de Strasbourg.

Elle travaille également au Laboratoire d'Imagerie et Neurosciences cognitives du CNRS.

 

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Atlantico : Cette étude de l'INSERM montre que les capacités cognitives des hommes (et des femmes) commencent à décliner vers 45 ans. Que sont exactement les capacités cognitives ?

Lilianne Manning : Les capacités cognitives sont des fonctions mentales sous-tendues par des circuits cérébraux (il s’agit d’ensembles de neurones qui communiquent entre eux). Les capacités cognitives nous permettent de mener à bien n’importe quelle tâche de la vie quotidienne, depuis la plus simple (par exemple distinguer un carré d’un rectangle : perception visuelle, mémoire de formes géométriques), jusqu’aux plus complexes (par exemple réaliser une synthèse : lecture, compréhension, abstraction des points essentiels, expression claire…écriture). Ce sont elles qui nous permettent de planifier nos actions, de les adapter à notre environnement, et ce en fonction de nos expériences préalables.

Atlantico : Que pensez-vous de ce chiffre ? Pourquoi déclinent-elles à cet âge ?

Le chiffre de 45 ans est surprenant au moins pour deux raisons. Le déclin des fonctions cognitives pour tous, à partir de 45 ans, ne semble pas compatible avec des données qui montrent que 50 à 55% de personnes qui atteignent le bel âge de 95 ans, n’ont pas la maladie d’Alzheimer. Un demi-siècle de déclin cognitif serait donc compatible avec un fonctionnement mental normal pour au moins la moitié de personnes !

La deuxième raison est une observation personnelle qui résulte de ma pratique clinique : le temps de réaction, à savoir la vitesse avec laquelle se déroulent nos actions (par exemple, les réponses à un test), varie avec l’âge et est extrêmement sensible aux lésions cérébrales. Les patients cérébro-lésés peuvent avoir –par exemple- un raisonnement préservé quoique ralenti. On doit, ainsi, proposer des tests de raisonnement (ou de toute autre capacité cognitive comme la mémoire, la compréhension, la perception, etc.), qui ne comportent pas une limitation de temps pour être réalisés, car si le patient est ralenti, il échouera au test, mais cet échec ne traduira pas une absence de capacité!

Je peux, à présent, faire le lien avec l’article publié le 5 janvier 2012 dans le très célèbre et très lu British Medical Journal, publication qui est à l’origine de cette conclusion sur le déclin des capacités cognitives à partir de 45 ans. Les tests présentés aux participants dans cette recherche ont tous une limitation de temps d’exécution (une minute pour des tests de fluence phonologique, 2 minutes pour un test de mémoire, 10 minutes pour un test extrêmement complexe évaluant le raisonnement verbal et mathématique et comprenant 65 éléments dont le niveau de difficulté est progressif). Dans tous ces tests, les résultats mettent en lumière une baisse de performance que les auteurs interprètent comme un déclin. Un dernier test, cependant, qui lui concerne le vocabulaire, est le seul à ne pas avoir une limitation de temps de réalisation. Or, aucun déclin n’est constaté à ce test. Je traduis et cite le paragraphe : « Les résultats à tous les tests, sauf Vocabulaire, ont montré un déclin significatif dans toutes les catégories d’âge, tant chez les hommes que chez les femmes… ».

Enfin, j'aimerais attirer l’attention sur un autre point.  Je crois que ce qu’il convient de comprendre dans ce genre d’étude, c’est que si 45 ans pourrait correspondre à l’âge auquel les premiers signes d’une baisse de performances se révèlent statistiquement détectables dans une population représentative de nos sociétés, il s’agit d’une moyenne, d’un âge calculé à partir d’un échantillon. Cela ne veut aucunement dire qu’à l’échelle de chaque individu, du sujet lui-même, de vous, de moi, l’atteinte de l’âge de 45 ans signera obligatoirement des performances amoindries.

Je ne me permettrais pas de me mettre en porte-à-faux avec la rigueur scientifique d’une telle étude, mais il est important d'y apporter une plausible nuance d'interprétation. En effet, la diminution du temps de réaction avec l’âge est un des constats les plus robustes, fiables et connus de la Psychologie Expérimentale. Et celle-là nous apprend que c’est à partir de la vingtaine que notre temps de réaction commence doucement à s’allonger !

Atlantico : Peut-on améliorer cette situation et "reporter" le vieillissement de notre intellect ?

Nous pouvons, certes, préserver notre « santé cognitive » le plus longtemps possible. Non pas de la manière conseillée par l’article du British Medical Journal, à savoir au moyen d’une intervention pharmacologique qui sera plus efficace si elle est appliquée dès le tout début du déclin cognitif, mais par une vie saine. Ce que l’on entend par « vie saine » n’est pas seulement une nourriture équilibrée, l’absence de tabac ou la modération d’alcool…, pas seulement l’exercice physique et l’attention portée à la tension artérielle, le cholestérol, etc. C’est bien plus que cela, c’est la recherche de la joie, « synonyme de vie » comme résume Antonio Damasio dans L’autre moi-même, les raisons possibles de l’évolution des cartes cérébrales chez l’être vivant.

Comment traduire cette recherche de la joie dans la vie de tous les jours ? En évitant le stress dans la mesure du possible, par des détails sans grande importance apparente (par exemple, en se forçant de voir des aspects positifs, même minuscules, dans des situations difficiles et négatives), mais aussi en recherchant sciemment des moments agréables. N’oublions pas que les résultats même chez l’animal (recherche réalisée par J.C. Cassel et son équipe), montrent une préservation d'une partie des fonctions cognitives par un élevage en milieu physiquement et socialement enrichi au cours de la vie. Essayons d’enrichir notre activité quotidienne plutôt que d’imaginer de traitements pharmacologiques précoces !

C'est, entre autres, ce que tente de faire Martial Van der Linden, neuropsychologue spécialiste de la mémoire, qui dénonce ouvertement la « médicalisation » actuelle concernant l’approche du vieillissement.

Propos recueillis par Romain de Lacoste

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