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"Les Bodin's en Thaïlande": Jean-Christian Fraiscinet, Vincent Dubois
"Les Bodin's en Thaïlande": Jean-Christian Fraiscinet, Vincent Dubois
©SND Films

Face à face

Êtes-vous plutôt allergique à la France Bobo ou à la France Bodin’s ?

Le film des Bodin’s fait un carton en province mais n’est quasiment pas projeté à Paris. Si les différences de goûts culturels ont toujours existé, sont-elles devenues abyssales ?

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Atlantico: Le film des Bodin’s fait un carton en province mais n’est quasiment pas projeté à Paris. Peut-on voir dans ce fait anecdotique la manifestation d’un fossé plus important dans les goûts culturels des français ? En France les goûts culturels ne peuvent-ils être que soit « Bobos » soit Bodin’s ? 

Michel Maffesoli: La sociologie du 20e siècle a fait de l’étude des différences des goûts et des pratiques culturelles comme des goûts et des pratiques de consommation son principal objet d’analyse. Comment ces goûts sont déterminés par l’appartenance à des classes sociales, des catégories socio-professionnelle, à la ville ou à la campagne etc. En ce sens on pourrait expliquer effectivement la différence d’engouement pour un spectacle comique comme celui des Bodin’s par le fait que ce serait un spectacle populaire, un peu vulgaire (le bas peuple, vulgus) et qu’effectivement la population parisienne n’est ni populaire, ni vulgaire, ni jeune d’ailleurs. 

C’est cependant une explication un peu facile. Je préférerais déjà celle montrant que les Bodin’s sont une parodie de caricature, un second degré, que comprennent les ruraux, parce que justement ils ne sont plus des Bodin’s, ils le savent. Ils savent que les sans dents ont quasiment disparu depuis que la sécurité sociale offre à chacun de fausses dents en résine, que les ruraux sont autant adeptes de tourisme de masse exotique que les parisiens. Il n’est pas sûr en revanche, tant la césure entre le peuple et les élites que vous appelez bobos est importante que les bobos sachent que les ruraux ne sont pas et peut être n’ont jamais été cette caricature de paysan. 

La césure joue en sens inverse aussi d’ailleurs, votre question en est un exemple. Pour les non parisiens, tous les parisiens sont maintenant des bobos, alors même que ceux qu’on appelait ainsi se retrouvent certes dans les quartiers gentrifiés de Paris, mais plus encore dans la proche banlieue, alors que la bourgeoisie traditionnelle garde ses assises dans un Paris de moins en moins hétérogène socialement et culturellement. 

Bref, ce qui est intéressant surtout dans le phénomène du rejet ou du non succès des Bodin’s à Paris, c’est l’émotion qu’il soulève dans la sphère médiatique. La presse, la radio, la télévision s’en émeuvent et y voient un signe inquiétant de fracture sociale et culturelle. Celle-ci existe très certainement, mais il n’est pas sûr qu’il faille l’interpréter dans les mots habituels de la sociologie traquant les inégalités et les dominations. 

Les différences de goûts culturels ont toujours existé, mais est-il possible que l’écart se soit creusé plus fortement ces dernières années ? Quelles explications peut-on apporter ? La massification culturelle et l’avènement d’internet sont-ils en cause ? 

Les différences de goûts et de pratiques culturelles ont toujours existé, mais elles s’inscrivaient dans un ensemble relativement homogène qui donnait un sens commun. L’Eglise a joué ce rôle dans l’ancien régime, l’école avec le fameux « socle commun » dans la période moderne. 

Dans ce grand siècle que fut le 13e siècle, celui de la philosophie scolastique et des bâtisseurs de cathédrales la correspondance entre les mots et les pierres, les notions philosophiques et théologiques et les images était totale. L’œuvre de Erwin Panofsky ( Architecture gothique et pensée scolastique, Ed Minuit, 1967) en rend bien compte qui montre comment l’art gothique est en quelque sorte une scolastique architecturale. 

L’harmonie est déjà plus difficile dans les temps modernes. Cependant l’école primaire transmet à tous les enfants un « socle commun », une série de poèmes que tous ont appris, telles les fables de La Fontaine ou les vers de Ronsard, une série de règles du langage (la grammaire) et quelques notions servant à s’orienter dans le temps et dans l’espace. C’est sur ce socle que se développent ensuite des pratiques culturelles et des imaginaires différents, mais qui peuvent éventuellement se comprendre. Les grands romanciers du 19e siècle sont des romanciers populaires et les grands lecteurs se recrutent aussi dans les classes populaires. 

Le paradoxe est que l’objectif unique de l’école devient l’égalité quand justement les pratiques, les langages, les goûts se différencient de plus en plus. 

Le grand mythe moderne de l’homogénéité de la Nation, composée d’individus libres et égaux s’effrite de toutes parts. Les canons de l’esthétique, le sens des mots, les croyances et les goûts se différencient de plus en plus sans qu’il soit possible d’établir une hiérarchie entre eux. Difficile de faire la part entre le grand art et les chromos quand les statues de Jeff Koons ressemblent tellement au hall d’accueil d’un centre commercial. Difficile de savoir ce qui relève de l’humour et ce qui relève de l’édification du peuple quand les humoristes se mêlent de politique et que les politiques se font vedettes de talk-shows. Les Bodin’s relèvent de ce genre hybride, numéro de comique, série, film populaire, on ne sait pas trop.

  Mais si leur insuccès parisien chagrine tant les médias, n’est-ce pas par une sorte de mauvaise conscience. La vulgarité de ce comique serait telle que les élites ne pourraient pas le consommer, ah qu’avons-nous fait pour abandonner ainsi le peuple à ses goûts vulgaires ? Oublieux que sont ces médias du succès dans l’art contemporain du kitsch par exemple et de tous ses avatars faussement populaires. D’un point de vue esthétique il n’y a pas vraiment de différence, sinon que l’un est comique quand l’autre est plein de componction. Les deux rapportent beaucoup d’argent à leurs producteurs ! 

Je crois qu’il faut abandonner la vieille idée moderne d’une société structurée par le haut, les classes dominantes dictant leurs goûts aux classes dominées. Celles-ci ne rêvant que de devenir à leur tour les classes dominantes. 

Cela c’était le rêve de la société moderne, de l’émancipation de tous, de l’accès de tous à une culture unique, dans laquelle le standard du beau et du bon était unique. 

Dès lors je n’interpréterais pas les différences de goûts culturels en termes d’écart ou d’inégalité, mais bien en termes de différences. Les langages parlés, écrits, imagés par lesquels les différentes communautés qui composent notre pays sont différents. Le langage commun dans lequel on espérait fondre les différences régionales, les différences d’origine, les différences sociales même, ce langage n’existe presque plus. Il y une babélisation de la société, on retrouve en quelque sorte les patois d’avant la Révolution française, mais ceux-ci correspondent non pas forcément à un territoire géographique, mais à une communauté, qui peut être géographique, mais également fondé sur un goût ou une passion commune, ce que j’ai appelé il y a plus de trente ans, le temps des tribus. 

Le classement Spotify des artistes les plus écoutés cette année en France montre que des rappeurs occupent les dix premières places du classement. Dans quelle mesure cela est-il symptomatique d’une certaine évolution des goûts culturels ? 

Comme je l’indique dans mon livre « Le temps des tribus » (1988), les goûts musicaux sont représentatifs de la « tribalisation » de la société. Chanter, danser, faire de la musique ensemble est une activité presque par nature communautaire ou communielle. La musique permet d’exprimer des émotions communes, de les partager. L’importance de la musique dans les rites cultuels en témoigne. 

C’est également dans la musique et dans la danse contemporaine que s’est exprimé ce renversement de la hiérarchie des valeurs esthétiques. Alors que le grand art de la modernité (18e-20e siècles) descendait des classes éduquées vers les classes populaires, du piano à l’accordéon pourrait-on dire, le jazz, le rock, la pop, puis nombre de musiques contemporaines dessinent des différences de goûts, des regroupements autour de ces goûts, bref fondent des communautés plus qu’elles ne sont déterminées par des appartenances de classes ou de catégories socio-professionnelles. La musique techno est un bon exemple de ces regroupements tribaux. 

L’engouement pour les groupes de rap (sachant que Spotify représente malgré tout plutôt les jeunes générations, en tout cas pas les vieux) est symptomatique de cette culture populaire qui innerve, inspire la société dans son ensemble. On trouve le même phénomène dans la mode, qui s’inspire de la rue plus qu’elle ne dicte les règles printemps après printemps comme elle le faisait. 

Ces tribus, rassemblements autour d’un goût, d’une passion commune transcendent souvent les différences socio-économiques et chacun peut ainsi appartenir à diverses tribus, selon qu’il s’agisse de musique, de sport, d’engagement solidaire, voire de passion professionnelle. 

C’est cela l’évolution des goûts : non pas une égalisation voire une homogénéisation, mais au contraire une variation infinie des goûts. Non pas un chemin bien tracé allant du populaire au Beau, mais une effervescence de créations plus ou moins conformes au « bon goût », mais s’inscrivant toujours dans une ou des communautés bien définies. Mais les élites médiatico-politiques se cramponnent à une vision de la société moderne, dans laquelle on oppose le peuple et les élites. Peut-être parce que c’est bien leur place de dominants qui est mise en cause, pas tellement pour la prendre, mais plutôt parce que le pouvoir est vidé de sa substance, qu’il n’est plus en phase avec les puissance populaire  

Culturellement, y a-t-il deux (ou plus) France irréconciliables ? Cela a-t-il des conséquences politiques visibles ?

Bien évidemment cette « tribalisation » de la société, est le signe de la  « fin des grands récits de références » (J.F Lyotard), des codes esthétiques dominants, des grandes valeurs qu’étaient l’autonomie, le travail et le productivisme. 

Dès lors le système politique de la modernité, celui de l’égalité présupposée de tous les hommes, et de la démocratie représentative ne fonctionne plus. 

La représentation politique nationale est de plus en plus boudée, l’abstention aux élections le montre bien de même d’ailleurs que la difficulté à discerner des « camps » bien précis avec des candidats incarnant un idéal ou un projet politique. L’efflorescence des candidatures dites « extrêmes », c’est-à-dire qui prétendent incarner un autre personnel politique le montre aussi. Mais de fait, tout le monde sent, de manière plus ou moins avouée que cette élection présidentielle ne représente pas un vrai enjeu. Preuve en est d’ailleurs que quasiment aucun candidat sinon des candidats dits de témoignage ne prend position sur ce qui préoccupe vraiment les Français au quotidien, c’est-à-dire la manière dont est gérée la crise sanitaire. Cette crise sanitaire qui est une crise de civilisation montre un pouvoir aux abois, dans la plupart des pays développés, usant de la vieille stratégie de la peur pour soumettre les populations. 

Ce ne sont pas quelques films drôles qui pourront remplacer les rassemblements festifs, les rencontres artistiques, les multiples occasions d’exprimer ensemble ses émotions. 

Ce que j’ai appelé l’ère des soulèvements traduit cette exaspération suite à l’enfermement programmé par le pouvoir. Et l’on sent bien que le système est à bout de souffle, puisqu’aucune opposition ne dessine une autre voie que celle de l’échange de la protection contre la soumission. 

La politique c’est certes la gestion des affaires communes, mais c’est également l’inscription de celle-ci dans un destin commun, une tradition et un avenir incarnés au présent. 

Comme je le signale dans mon dernier essai : »L’ère des soulèvements » l’épidémie est une figure de toutes les fins d’époque. Nous sommes à la fin de la modernité et le système politique, celui de la démocratie représentative est saturé. Peu à peu émergent d’autres manières d’être ensemble, d’échanger ensemble, au niveau local, dans une solidarité communautaire importante. C’est ainsi qu’on assiste à ce que j’ai appelé une « transfiguration du politique », non plus un politique focalisé sur un projet lointain et quelque peu désincarné, mais une solidarité locale, inventive, créative. C’est cela l’audace que requiert l’époque postmoderne et non pas une gestion toujours plus précautionneuse. 

« La servitude volontaire » (La Boétie) imposée par la peur ne durera pas toujours, mais les soulèvements et les révoltes qui ponctueront cette « sortie de crise » seront d’autant plus violentes que la stratégie de la peur aura été poussée jusqu’à l’absurde. Non les ruraux et les provinciaux, les gilets jaunes et les amateurs des Bodin’s ne sont pas aussi incultes que le croient ceux qui n’osent pas en rire.  

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