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Et si vieillir était une bonne nouvelle ? Pourquoi les personnes âgées ont une meilleure capacité à faire des choix
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Bonnes feuilles

Et si vieillir était une bonne nouvelle ? Pourquoi les personnes âgées ont une meilleure capacité à faire des choix

À contre-courant des idées reçues, le professeur de neuropsychiatrie André Aleman démontre, preuves à l'appui, que les personnes âgées jouissent d'une plus grande stabilité émotionnelle, d'une gestion plus efficace des situations de stress et d'une meilleure capacité à faire des choix. Extrait de "Le bel âge du cerveau", publié aux éditions Autrement (2/2).

André  Aleman

André Aleman

André Aleman est professeur de neuropsychiatrie cognitive au centre médical de l'université de Groningue, aux Pays-Bas, depuis 2006. Membre de l'académie royale des sciences néerlandaise, il étudie l'aspect neuronal des dysfonctions congnitives et affectives. Il a écrit plusieurs essais à succès de vulgarisation scientifiqque.

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Le psychologue suisse Jean Piaget (1896-1980) a beaucoup apporté à notre compréhension du développement de la pensée chez les enfants. Il distingue plusieurs phases, dont la dernière est la « pensée formelle ». Celle- ci apparaît vers l’âge de 11 ans et se développe jusqu’à l’âge adulte. Lorsqu’un individu pense de façon formelle, il peut raisonner logiquement et résoudre des problèmes abstraits. Autrement dit, il est à même d’imaginer différentes solutions réalistes et logiques à un problème et de les tester. Les solutions incorrectes peuvent ensuite être « évincées » jusqu’à ce que, finalement, il ne reste que la bonne. Imaginez par exemple que vous avez 12 ans et que votre téléphone ne marche pas. Vous vous dites que c’est peut- être parce qu’il est tombé dans l’eau hier ou que la batterie est à plat. Dans un premier temps, vous testez la seconde explication en essayant de le recharger. Si au bout de quelques heures, il ne fonctionne toujours pas, vous en déduirez qu’il a sans doute été endommagé par l’eau. Et bien, dans ce domaine, les personnes âgées ne sont pas meilleures que les jeunes de 20 ans, à moins d’être confrontées à une situation complexe qu’elles ont déjà vécue. La signature d’une hypothèque, par exemple. Dans le cas de problèmes neufs, artificiels, tels qu’ils se présentent souvent dans les expériences des psychologues, les personnes âgées sont même légèrement désavantagées car la concentration et la mémoire de travail, qui diminuent généralement avec l’âge, sont largement sollicitées.

Cependant, il y a un mode de pensée qui s’améliore lorsque nous vieillissons. Il s’agit, dans la terminologie de Piaget, de la pensée post- formelle. La pensée postformelle concerne des problèmes quotidiens complexes, présentant plusieurs solutions. L’incertitude, la flexibilité y occupent une plus grande place. Pour parvenir à une bonne décision, il faut souvent se mettre à la place des autres. Lors d’une expérience, on a par exemple soumis à des personnes jeunes ou âgées le cas d’une étudiante qui avait repris dans un travail des passages entiers de Wikipédia, se rendant ainsi coupable de plagiat5. Elle reconnaissait avoir copié ces extraits, mais arguait qu’on ne lui avait jamais dit qu’elle devait renvoyer à ses sources, ni expliqué comment il fallait le faire. La question posée à la personne testée était : quelle sanction prendriez- vous si vous faisiez partie de la commission d’examen ? Dans le règlement distribué aux étudiants, on peut lire que le plagiat est une faute grave, pouvant entraîner la suspension et l’exclusion de l’université. Que constate- t-on ? Dans le groupe des jeunes, beaucoup pensent que l’étudiante doit être renvoyée. Ce jugement est fondé sur la pensée formelle décrite par Piaget. C’est une conclusion logique : une règle a été enfreinte et la mesure prévue doit être appliquée. Parmi les personnes âgées, beaucoup sont moins sûres d’elles et veulent d’abord en savoir plus. L’étudiante n’était- elle vraiment pas au courant des procédures ? Où en était- elle dans son cursus ? La notion de plagiat a- t-elle été clairement expliquée ? En fonction de la réponse, elles arriveront peut- être à la même conclusion, mais elles auront davantage réfléchi au point de vue défendu par l’étudiante et aux conséquences des sanctions éventuelles. Un autre exemple d’application de la pensée postformelle concerne le dilemme de Harold et Hanneke6. Tous deux viennent d’avoir 68 ans et s’apprêtent à fêter leurs quarante ans de mariage. Ils savent qu’ils doivent penser au futur et décider s’ils vont rester ou non dans leur jolie villa, où ils ont élevé leurs enfants. Harold voudrait vendre la maison et emménager dans un appartement de luxe pour seniors, avec de nombreux équipements, dont une salle de sport. L’endroit est facilement accessible en transports en commun, ce qui viendra bien à point le jour où ils ne pourront plus conduire. Hanneke n’est pas enthousiaste. Elle préférerait rester dans leur maison et pense que des adaptations pourraient y être faites pour le cas où ils auraient un jour des difficultés à se mouvoir. On pourrait fixer des poignées dans la salle de bains et transformer en chambre une pièce spacieuse du rez- de- chaussée. Harold et Hanneke estiment qu’ils doivent encore peser le pour et le contre des deux options et souhaitent aussi impliquer leurs enfants, aujourd’hui devenus adultes, dans la discussion. Pas question de se lancer à la légère. Le fait qu’ils veuillent comparer les solutions et prendre leur temps pour trancher indique en outre qu’ils sont conscients qu’il n’y a pas vraiment d’issue logique, rapide, à leur problème. Ils doivent avoir recours à la pensée postformelle.

Extrait de "Le bel âge du cerveau",  de André Aleman et Jean-Didier Vincent, publié aux éditions Autrement. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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