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Elisabeth Borne, alors ministre du Travail, et Emmanuel Macron au château de Chambord, lors d'une visite sur le thème des "colonies de vacances d'apprentissage". 22 juillet 2020
Elisabeth Borne, alors ministre du Travail, et Emmanuel Macron au château de Chambord, lors d'une visite sur le thème des "colonies de vacances d'apprentissage". 22 juillet 2020
©LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

Dilemme de la technocratie

Et si l’un des principaux défis de la démocratie française était celui auquel Emmanuel Macron semble n’avoir aucune intention de s’attaquer (quel que soit le nouveau premier ministre…) ?

Et non, on ne parle pas d’insécurité, d’environnement ou de dette publique mais du dilemme souveraineté populaire/efficacité qui étrangle les démocraties occidentales depuis plusieurs décennies

Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019), "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française (2020). Il a publié en 2022 Les raisons de la défiance aux Presses de Sciences Po. 

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Atlantico : Au fil des années, nos démocraties se sont tournées de plus en plus vers la science et vers les experts pour encadrer leurs politiques afin de régler les problèmes. Avec un tel processus, n’y a-t-il pas un risque d’exclure les citoyens du processus démocratique car ils sont profanes et ne peuvent pas comprendre les décisions ? La technocratie exclut-elle du débat sous couvert de la raison ? 

Luc Rouban : Pour discuter sérieusement de cette question, il faut partir d’une clarification. Il est vrai que les politiques publiques portent sur des sujets souvent très complexes, comme l’environnement, la politique énergétique ou la politique de santé, qui impliquent l’apport non seulement des sciences de la nature mais également des sciences sociales et du droit. L’ensemble de ces dimensions n’est pas soumis au vote des électeurs mais à un long processus de consultations et d’auditions devant les assemblées et leurs commissions, au sein des ministères et des établissements publics, dans les médias. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de la démocratie représentative que de déléguer à des mandants, les élus, le soin d’encadrer ce processus, de voter les lois puis d’en assurer le suivi au travers du contrôle budgétaire ou d’évaluations plus ciblées. Cette séparation entre la sphère des décisions publiques et la sphère de la vie privée des citoyens, qui peuvent ainsi vaquer librement à leurs affaires, est au cœur de la théorie représentative telle qu’elle est notamment formulée par John Locke au XVIIe siècle.

Donc, dès le départ, l’idée prévaut qu’il n’y a pas de représentation sans élitisme : les représentants doivent démontrer leur capacité à gérer des affaires publiques complexes, ils doivent donc être cultivés et suffisamment fortunés pour ne pas être tentés par la corruption et englués dans les intérêts privés des groupes de pression. Par définition, la démocratie représentative est élitiste. La politique devient un métier, un cursus honorum se dessine, on commence par des fonctions locales pour finir au Palais-Bourbon. Ce métier politique est par définition un art qui s’apprend d’expérience puisqu’il faut équilibrer en permanence les intérêts généraux de la société (le maintien de l’ordre social, la productivité de l’économie, les équilibres budgétaires, etc.) avec à la fois des projets partisans (distribuer plus ou réduire les impôts, etc.) et des intérêts locaux bien définis par la sociologie et la géographie des circonscriptions. Cet élitisme a été renforcé par la concentration de nombreuses décisions au sein du pouvoir exécutif, de ses cabinets ministériels, et par l’omniprésence de l’Élysée dans le lancement de nouvelles politiques publiques. 

Dans ce contexte, les citoyens ont donc un rôle de contrôleurs et d’évaluateurs des produits finis au moment des élections et ne peuvent interférer en permanence avec la décision publique lorsqu’elle se prépare. Le problème est que cette position les transforme en consommateurs qui, comme dans les supermarchés, ont devant eux des produits dont ils ne comprennent pas le processus de fabrication, mais dont ils évaluent globalement le rapport prix/jouissance. Donc, les citoyens ne sont pas plus exclus du processus démocratique que ne le sont les clients du processus commercial. Mais ils en arrivent à confondre les deux rôles. Il est très intéressant de noter, par exemple, à quel point l’élection présidentielle de 2022 s’est concentrée sur un sujet central, le pouvoir d’achat, alors que l’on pouvait penser que la guerre en Ukraine aurait pu dissuader d’aller voter pour les candidats ayant eu bien des amabilités avec Vladimir Poutine. Donc, je dirais que la question aujourd’hui n’est pas tant de savoir si les citoyens sont exclus de la décision, ce qui a toujours été vrai en grande partie – rappelons que peu de Français mobilisés en 1914 avaient eu leur mot à dire dans la déclaration de guerre à l’Allemagne - mais s’ils ne s’excluent pas d’eux-mêmes de leur rôle citoyen en se focalisant sur leurs seuls intérêts privés de consommateurs de politiques publiques.

La promesse du macronisme de choisir la meilleure solution technique sans être de gauche et de droite va-t-elle enfermer la politique dans une impasse intellectuelle ? 

On sait très bien qu’aucune solution n’est purement technique car elle implique toujours un arbitrage politique entre des solutions variées qui n’ont pas le même impact sur le plan budgétaire, juridique ou international. On ne tranche pas à l’Élysée ou ailleurs sur des solutions techniques mais sur des compromis sociotechniques en fonction de leur acceptabilité sociale et politique. La dimension technique n’est là que pour délimiter le champ des faisables et des possibles. Par exemple, on peut toujours penser trouver une autre planète si la Terre est trop polluée mais on sait très bien qu’on n’a pas les moyens d’envoyer ne serait-ce qu’une partie de l’humanité à 50 années-lumière. Dans le domaine social, la réforme des retraites, la lutte contre l’inflation, la relance de l’hôpital public, la planification écologique vont amener à faire des choix non pas de faisabilité mais d’arbitrage politique afin d’éviter de nouvelles crises comme celle des Gilets Jaunes. Faut-il augmenter les impôts qui pèsent sur les pollueurs ? Faut-il changer le mode d’organisation des hôpitaux en donnant plus de poids aux équipes médicales qu’aux directions administratives ? Faut-il faire payer des cotisations plus élevées pour sauver les régimes de retraite ou bien responsabiliser les citoyens en passant à des systèmes de capitalisation ? Sur toutes ces questions, le clivage gauche-droite est bien actif : on joue soit la carte de l’égalité soit celle de l’équité. Le macronisme penche clairement de ce dernier côté dans sa déclinaison libérale d’aujourd’hui.

Comment refonder le contrat démocratique et le système alors que la technocratie semble avoir son emprise sur tout le débat politique ? 

On ne pourra pas revenir sur la complexité du monde car celle-ci se dévoile en permanence à travers les recherches scientifiques. Qu’il s’agisse d’environnement, de santé, de rapport au travail ou même de représentations de l’histoire, la recherche scientifique nous fait découvrir à quel point aucune question n’est « simple » et qu’elle se trouve enserrée dans des systèmes sociaux élaborés. Prenons l’exemple de la muséographie et de la présentation des civilisations du passé. Ces dernières ne sont plus exposées comme dans les années 1970, le visiteur est appelé à comprendre le travail érudit des archéologues, il doit apprendre à découvrir une complexité qui était méconnue. La technocratie effectue donc le même travail : celui d’une réduction de la complexité pour la rendre lisible même par des citoyens qui n’y connaissent rien. En ce sens, c’est une étape indispensable aujourd’hui dans le fonctionnement des sociétés modernes envahies d’informations dont une partie est fausse et fabriquée pour les besoins de certaines causes. Même les procédures de démocratie participative impliquent l’intervention d’experts et l’encadrement pédagogique des citoyens afin que le débat « conventionnel » ait un sens et une réelle portée sans se limiter à brasser des généralités ou à fixer des objectifs impossibles à atteindre.

Il faut comprendre que les enjeux décisifs de demain, que ce soit l’environnement ou la santé publique, exigent l’intervention d’experts et que des questions de forte technicité que l’on ne maîtrise qu’après des années d’études ne peuvent être tranchées par des référendums qui fonctionnent sur un mode binaire et simpliste. Le contrat démocratique est condamné à se rétrécir et ses clauses à se réduire en nombre autour de quelques grands principes comme le respect de l’État de droit et la préservation des libertés publiques. Mais débattre démocratiquement de l’action publique dans un temps d’urgences paraît bien illusoire désormais. 

Dans quelle mesure a-t-on trop fini par considérer la technocratie comme la seule source possible de progrès dans la seconde moitié du XXe siècle ? La défiance envers le progrès et la technocratie vont-elles alors de paire ?

Il est très important de distinguer la science et la technocratie. Ce sont deux registres d’action qui impliquent des univers très différents. Le chercheur ce n’est pas le haut fonctionnaire qui décide dans un cabinet ministériel ou le ministre qui est passé par une grande école d’ingénieurs. Le progrès est fondamentalement assis dans les sociétés contemporaines sur les avancées de la science et ses retombées technologiques et cela se confirme partout et toujours en 2022 qu’il s’agisse de soigner des maladies rares, de faire rouler les Français en véhicules électriques, de lancer des satellites d’observation de la Terre pour surveiller l’état des moissons et de la sécheresse, etc. Du reste, les analyses que l’on peut mener notamment dans le cadre du Baromètre de la confiance politique du Cevipof montrent de très hauts niveaux de confiance dans la science (82% des enquêtés ont confiance, un des plus hauts résultats avec les hôpitaux) qui contrastent fortement avec la confiance très faible placée dans les institutions politiques. Le monde de la recherche n’a pas grand-chose à voir avec le monde des entourages politiques et de la haute fonction publique qui se sert de la science et de la technologie pour légitimer leurs décisions à l’issue d’un travail de réduction de la complexité scientifique en formules politiques acceptables ou vendables au plus grand nombre (la politique énergétique, la politique de santé, etc.). La confiance dans le monde de la technocratie a beaucoup baissé du fait des contestations proprement scientifiques de certaines décisions (le débat sur le nucléaire, plus récemment la mise en place de retenues d’eau par les agriculteurs pour faire face aux sécheresses) mais surtout du fait que le « technocrate » reste toujours suspect de jouer un double jeu : je suis un haut fonctionnaire et un « décideur », je « tranche » entre des formules politico-économiques car je revendique ma formation de scientifique sans faire partie du monde scientifique ; mais je participe à un milieu politique et je dois donner un visage scientifiquement correct au politiquement acceptable. La défiance à l’égard de la technocratie vient de l’instrumentalisation des savoirs scientifiques à des fins non scientifiques. 

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