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L'Europe au point mort
L'Europe au point mort
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Le Souper

Et si Hollande, Merkel et Schulz profitaient de leur dîner pour se poser enfin la question de vérité : l’Europe peut-elle encore avancer ?

C'est au cours d'un dîner "informel" à Strasbourg ce vendredi 30 janvier que les trois principaux leaders de l'Union européenne vont discuter de l'avenir de l'Europe. Des échanges que la primauté économique exercée par l'Allemagne depuis 15 ans risque d'handicaper par avance.

Gérard Bossuat

Gérard Bossuat

Gérard Bossuat est professeur à l'Université de Cergy-Pontoise, titulaire de la chaire Jean Monnet ad personam.

Il est l'auteur de Histoire de l'Union européenne : Fondations, élargissements, avenir (Belin, 2009) et co-auteur du Dictionnaire historique de l'Europe unie (André Versaille, 2009).

 

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Yvonne  Bollmann

Yvonne Bollmann

Yvonne Bollmann est ancien maître de conférences à l'université Paris XII, auteur de La Bataille des langues en Europe et de Ce que veut l'Allemagne, publiés tous deux chez Bartillat

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Christian Saint-Etienne

Christian Saint-Etienne

Christian Saint-Etienne est professeur titulaire de la Chaire d'économie industrielle au Conservatoire National des Arts et Métiers.

Il a également été membre du Conseil d'Analyse économique de 2004 à juin 2012.

Il est également l'auteur de La fin de l'euro (François Bourin Editeur, mars 2011).

 

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Atlantico : Le Président français, la Chancelière allemande et le président du Parlement européen se retrouvent dans un restaurant strasbourgeois ce vendredi 30 janvier pour un "dîner informel". Au menu : "l'avenir de l'Europe". Au regard des récents événements, où en est la construction européenne ? Est-elle au point mort ?

Christian Saint-Etienne : La volonté de construction européenne est très affaiblie. L'Europe du "feu sacré" des années 60 à 80 s'est transformée en un vaste supermarché. Les 13 nouveaux entrants ne sont pas venus rejoindre une union politique qui avait pour ambition de créer une confédération. Ils sont venus se servir en subventions sur étagère, et non par adhésion sincère au projet initial. On peut les comprendre, dans la mesure où cela leur sert de marche-pied  à leur développement. Nous nous trouvons dans une situation désagréable qui n'a pas d'issue stratégique immédiate.

Gérard Bossuat : Rien n’indique qu’elle soit au point mort. Pourquoi ne pas voir qu’elle avance, qu’elle fonctionne au jour le jour ? Une réunion des ministres des Affaires étrangères s’est réunie hier sur les sanctions contre la Russie en raison de sa politique de soutien aux rebelles pro-russes d’Ukraine.

Faut-il spéculer encore une fois sur "l’impuissance de l’Europe" due à la forme particulière de sa gouvernance et de ses institutions, originales, mais qui ne sont pas celles d’un Etat ni même d’une fédération achevée.

Les citoyens européens attendent beaucoup de l’Union européenne. Ils ont raison car elle seule peut conduire nos nations à plus d’influence dans les relations internationales. Elle a fait la preuve que la paix peut être maintenue grâce à elle. Elle n’a pas encore fait la preuve qu’elle pouvait relancer les économies européennes, ni réduire le chômage. Elle procède lentement et cela ne convient pas aux périodes de crises.

La réunion informelle du vendredi 30 janvier (prévue initialement le 11 janvier) est satisfaisante pour un Français parce qu’elle manifeste que l’axe franco-allemand, associé ici aux instances représentatives et démocratiques de l’Union (la marque de la pratique de Hollande), peut inventer un avenir à l’Union. Qu’attendre de cette réunion dont l’objectif semble ambitieux ? Le fait qu’elle ait lieu est rassurant car certains doutaient de la pérennité de l’action commune franco-allemande depuis le début de la présidence Hollande. Un lien avec le passé le plus significatif de l’histoire de l’Union est renoué : le rôle moteur du couple franco-allemand. Quel en sera le résultat ? Je ne peux le dire évidemment.

Lire aussi : Derrière la crise grecque, la déplaisante réalité d’une zone euro condamnée à un échec inéluctable par sa structure actuelle

D'où viennent les tensions qui travaillent l'Europe ? Quelles en sont les racines historiques ?

Gérard Bossuat : On connait bien, je crois, les racines de toutes les tensions intereuropéennes. Les nations européennes conservent leur originalité et entendent vivre encore de l’histoire glorieuse de chacune, en oubliant au passage les zones d’ombre. Les tensions intereuropéennes liées au passé dramatique qui a fait se confronter militairement les nations subsistent encore parfois : tensions de voisinage dans les Balkans, tensions économiques, recherche de puissance, sentiment de supériorité dans certains cas, exaspération de l’intérêt national, repli sur soi et égoïsme national. Les cultures et les langues nationales, les religions, richesses extraordinaire de ce continent infiniment plus complexe que les Etats-Unis ou la Russie ou le Brésil, fabriquent des citoyens  différents qui y puisent leur raison de vivre. Tout cela pour dire que les nations existent et qu’i faut inventer des solutions capables de leur donner toute leur place, rien que leur place dans une construction de gouvernance originale capable de faire réussir la devise de l’Union européenne "unis dans la diversité".

Des tensions travaillent l’Europe parce que les premiers constructeurs de l’unité ont pensé pouvoir créer une fédération politique européenne. Le projet a marché pour la gestion du charbon et de l’acier, mais échoué au niveau purement politique, au niveau de la représentation des peuples. N’oublions pas qu’il a fallu attendre 1979 pour que le Parlement européen soit élu au suffrage universel direct et 2008 pour que le traité de Lisbonne donne plus de pouvoirs à ce Parlement.

Des tensions travaillent l’Europe parce que le système communautaire européen (Commission, Conseil des ministres, Parlement, Cour de Justice) a mal anticipé les difficultés auxquelles les pays membres étaient confrontés en fait d’avenir économique, d’accueil de l’immigration du sud, de transition économique, de formation et de recherche. Peut-être même n’en était-il pas capable parce que les Etats sont restés les maitres du jeu et ont donc défendu les intérêts nationaux d’abord. Les choix politiques ont été d’ailleurs essentiellement conservateurs.

Les racines historiques des tensions intereuropéennes contribuent encore aujourd’hui à freiner les innovations institutionnelles qui auraient permis de mieux gouverner - et donc d’apporter des solutions communes-, cet ensemble de 550 millions d’habitants. Les vicissitudes du passé peuvent être surmontées, l’Europe l’a prouvé en se faisant et en progressant par étapes imprévisibles parce que c’est aussi son intérêt vital.

Christian Saint-Etienne : L'origine des tensions est double :

On a constitué l'Europe avec en mars 1957 l'ambition de construire une sorte de confédération. Aujourd'hui, avec l'entrée du Royaume-Uni et des pays d'Europe centrale, l'Europe est devenue un grand marché à domination américaine.

On a construit l'euro sans les conditions de sa réussite, c’est-à-dire sans budget, sans gouvernement économique, sans coordination sociale et fiscale. C'est cette fragilité structurelle qui ressort aujourd'hui, aggravée par une prise de puissance économique de l'Allemagne qui a relégué les questions politiques au deuxième plan.

Dans un entretien accordé au Spiegel, l'ancien chef de l'Union soviétique Mikhail Gorbatchev estime que "la nouvelle Allemagne veut s'immiscer partout" et que "beaucoup d'Allemands donnent l'impression de vouloir contribuer à la nouvelle division de l'Europe". Quelle part de responsabilité l'opposition intrinsèque entre une partie de l'Europe et cette "nouvelle Allemagne" a-t-elle dans le marasme actuel ?

Gérard Bossuat : Il arrive que l’Allemagne indispose les Français aujourd’hui. L’insistance de la chancelière allemande à ne pas vouloir bouger sur les programmes d’austérité économique, sa propension à donner des leçons de rigueur budgétaire et de comportement économique et social à l’Europe agacent beaucoup. Mais dans le fond elle a peut-être raison ! Toutefois elle ne laisse pas ses partenaires, quand ils sont sérieux évidemment, développer leurs arguments et faire comprendre les différences légitimes. Jamais les Français ne seront des Allemands du fait de racines culturelles différentes et d’une histoire récente divergente, au moins jusqu’en 1948.

Dire que l’Allemagne veut s’immiscer partout est exagéré et Gorbatchev propage le mythe de l’impérialisme allemand qui sert Poutine à la recherche d’un ennemi. L’Europe centrale et orientale a besoin d’une Allemagne forte économiquement avec laquelle elle peut faire du commerce, d’où elle peut recevoir des capitaux, et tout autant d’une France forte capable de balancer les risques d’une Allemagne omnipotente. L’Union européenne de ce point de vue tempère aussi de tels risques. Le danger serait un retrait de ‘l’Allemagne de l’Union, ce qui n’entre pas bien sûr dans les vues d’une Allemagne démocratique. Quant à l’Europe carolingienne c’est un souvenir des années 50 quand les 6 pays de la Communauté européenne, presque tous adeptes du catholicisme, des pays d’Europe de l’Ouest et gouvernées par Schuman, Adenauer, de Gasperi, des hommes de la démocratie chrétienne, par opposition à une Europ occidentale mais plus large, et souvent sociale-démocrate (Suède, Grande-Bretagne). La France ne développe pas d’idée de ce type actuellement, militant au contraire pour renforcer l’Europe continentale par un projet d’approfondissement de l’unité.

Christian Saint-Etienne : L'Allemagne a rempli un vide, qui a été créé ces 15 dernières années par la France elle-même, qui ont été marquées par un effondrement économique et stratégique de notre pays. Deux chiffres illustrent cet effondrement français sur 15 ans : la chute de 30% de la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB, et de 40 % de la part des exportations françaises mondiales. Dans le même temps l'Allemagne a maintenu son industrie et a vu sa part de marché des exportations mondiales légèrement baisser, mais seulement de 7 à 8 %. Une baisse qui s'explique par la montée de la Chine.

Il faut savoir que c'est la France qui a donné naissance au projet européen, par le discours de Robert Schuman. Jusqu'à il y a 15 ans nous exercions un leadership moral, politique et stratégique. Tout cela a disparu à la suite de l'affaiblissement industriel que j'ai exposé, mais aussi par l'accumulation des déficits extérieurs qui se transforment en une dette extérieure qui représente déjà 20 points de PIB.

L'Allemagne a autant progressé que la France a dégringolé, devenant ainsi le poids lourd de l'Europe. Dans ce contexte il n'est pas surprenant qu'elle exerce un leadership, mais elle n'a pas cherché à ce que tel soit le cas.

Yvonne BollmannEn 1980 a été publié Nord-Sud : un programme de survie, le rapport de la Commission indépendante sur les problèmes de développement international présidée par Willy Brandt. Face à « la globalisation des dangers et des défis – guerre, chaos, autodestruction », les auteurs de ce texte recommandent entre autres « que chaque politique nationale dépasse, et de loin, ses intérêts immédiats et nationaux ». La notion de « politique intérieure mondiale », que l’ancien chancelier allemand appela « Weltinnenpolitik », est apparue dans ce contexte. Aujourd’hui, c’est une « nouvelle Allemagne » qui semble en avoir fait son objectif, mais plutôt pour « s’immiscer partout » et servir ainsi ses propres intérêts. Le sociologue allemand Ulrich Beck (décédé le 1er janvier 2015) voyait l’Union européenne comme un modèle, une étape  vers cette « politique intérieure mondiale ». Mais après avoir plaidé pour une « Europe cosmopolitique », lui-même s’en est pris à « l’Europe allemande » dans son dernier ouvrage, Das deutsche Europa (2012), une Europe « merkiavélisée » sous la double égide de Merkel et Machiavel. Dans une note de lecture consacrée à cet ouvrage (et à La Constitution de l’Europe de Jürgen Habermas, européiste, partisan lui aussi d’une « politique intérieure mondiale »), Aliénor Bertrand a parfaitement exposé le propos d’Ulrich Beck : « Il montre que la politique de rigueur imposée par l’Allemagne divise les États européens, entre créanciers et débiteurs, entre États de la zone euro et autre États de l’Union européenne, et qu’elle oppose les dirigeants et les populations par des tensions structurelles très fortes. Ces tensions renforcent en retour la position hégémonique de l’Allemagne. » Elle a rappelé que « Beck veut croire au contraire qu’un mouvement social européen viendra enrayer cette spirale destructrice », comme l’indique dans sa traduction en français « le double titre de cet ouvrage, Non à l’Europe allemande : vers un printemps européen ? (Cahiers philosophiques 2/ 2014).

La réunification allemande, parce qu'elle a réintroduit la logique prussienne dans le jeu européen, a-t-elle perturbé la construction européenne ?

Gérard Bossuat : Plus que la logique prussienne en ce qu’elle fut marquée par le nationalisme de Guillaume II et de Bismarck, par l’écrasement de la France en 1871, il s’agissait d’éviter tout repli de l’Allemagne réunifiée. L’intelligence de Kohl et de Mitterrand fut de travailler ensemble pour faciliter la réunification sans barguigner, pour apaiser les tensions récurrentes sur la frontière Oder-Neisse qui fut reconnue par le traité 4 +2 et donc entérinait la fin des revendications territoriales sur la Poznanie ex-allemande et la Prusse orientale, devenues polonaises. L’Allemagne réunifiée, certes, était devenue plus forte mais elle donnait des gages d’européisme en acceptant de mettre un terme au deutschmark pour l’euro qu’elle ne désirait pas.

Christian Saint-Etienne : Ce qui est certain, c'est que suite à la tragédie nazie, l'Allemagne est devenu un pays qui fait une confiance absolue au droit et aux engagements pris par les nations. Depuis 50 ans, c'est le pays qui, systématiquement, exécute ses obligations. Pour les Allemands, voir que la Grèce a emprunté massivement, qu'elle a déjà bénéficié d'une annulation dette de 100 milliards d'euros en 2012, et qu'elle revient à la charge en pointant la responsabilité des autres, c'est tout bonnement insupportable, aussi bien sur les plans politique, juridique que moral.

Pourquoi la France défendait-elle davantage les intérêts européens il y a 15 que l'Allemagne aujourd'hui ?

Christian Saint-Etienne : Oui, car la France se considérait comme garante de l'Europe. On est passé d'un leadership français paneuropéen qui était d'origine politique à un leadership germano-germanique d'origine économique. Si la France était forte, l'Allemagne ne se comporterait pas comme elle le fait aujourd'hui.

La culture européenne répond-elle par ailleurs à une sorte de principe impérial ?

Gérard Bossuat : On discute beaucoup de la réalité d’une culture européenne commune. Certes nous appartenons tous à une culture commune marquée par le(s) christianisme(s), les droits de l’homme, l’esprit scientifique et technique, la liberté et la démocratie et plus récemment par un modèle social protecteur. Cette culture commune a débordé de l’Europe et forme aussi le fond culturel des Etats-Unis et de l’Amérique latine. Quant aux formes de gouvernement issues de ce fond culturel elles sont variables. L’une de ces formes est la forme impériale et autoritaire en général, voire impérialiste et tyrannique et hors de l’entendement avec le nazisme. La culture européenne a donné lieu aux plus beaux combats pour la liberté et toujours la démocratie a triomphé. D’ailleurs les formes "impériales" citées dans la question demanderaient une analyse approfondie car aucune comparaison n’est possible entre le gouvernement de l’Empire romain et celui des Habsbourg. Tout juste peut-on remarquer que la culture européenne a une part d’elle-même qui conduit à l’unité du continent, ce sur quoi les pères de l’Europe insistaient sans en voir aussi les limites ou le mythe.

Yvonne Bollmann : Un exemple à la lotharingienne montre comment fonctionne le principe impérial à l’œuvre dans l’Europe des Régions : en 1995, une « Grande Région » a succédé à l’eurorégion SarLorLux créée en 1971. En sont membres la Sarre, la Lorraine et le Luxembourg, ainsi que la Wallonie, la Communauté française et la Communauté germanophone de Belgique, et la Rhénanie-Palatinat. La présence de ce land dans la Grande Région a fait que le Palatinat du Sud s’y est donc trouvé lui aussi, lui qui était déjà  l’élément PA de l’espace transfrontalier PAMINA, inauguré en 1991, et qui comprenait également le Mittlerer Oberrhein (MI), aire urbaine située dans le District de Karlsruhe, et l’Alsace du Nord (NA). Ce PAMINA est devenu Communauté de travail en 1997, Groupement Local de Coopération Transfrontalière REGIO PAMINA, puis Groupement Local REGIO PAMINA en 2003, et EURODISTRICT REGIO PAMINA en 2008. Entre temps, l'Alsace et la Lorraine sont devenues membres de la Grande région Est ALCA. Par Lorraine interposée, l'Alsace a désormais à voir elle aussi avec le Luxembourg et la Sarre.

Durant la présidence lorraine de la Grande Région (janvier 2011-janvier 2013), un Sommet informel s’est tenu à … Berlin le 7 juillet 2011, à l’occasion d’un Forum de la Grande Région organisé par le land de Sarre. Une « Déclaration de Berlin » y fut adoptée, « pour marquer l’engagement des Exécutifs à faire de la Grande Région une Région Métropolitaine Polycentrique Transfrontalière, par l’établissement d’un programme d’actions concrètes adossé à un financement européen et s’inscrivant dans les priorités de la politique régionale de l’Union européenne ». Le thème du Sommet de fin 2014, sous la présidence du land de Rhénanie-Palatinat, a été « Le marché du travail dans la Grande Région. Défis communs et réponses transfrontalières », comme inspiré par la pénurie de main d’œuvre en Allemagne : « Parallèlement aux changements affectant d’une manière générale le marché du travail de la Grande Région en ces temps de mutation démographique, la question de la capacité des partenaires à développer de nouveaux potentiels en termes de disponibilité de main d’œuvre qualifiée dans le contexte transfrontalier se trouvera ainsi au centre de la Présidence rhénane-palatine ».

L’apprentissage des langues dans la Grande Région joue un rôle décisif en la matière. Emploi et question linguistique vont de pair. Dès 2004, l’Assemblée Plénière du Comité économique et social de la Grande Région (CESGR) avait adopté à l’unanimité une Résolution sur le bilinguisme dans la Grande Région. Elle avait souligné que « le rapprochement régional passe tout naturellement par la suppression des barrières linguistiques toujours existantes », et que « le bilinguisme devrait revêtir un caractère obligatoire et devrait être assorti d’une réglementation adéquate », prônant pour le français et l’allemand « un statut de langues véhiculaires à parts égales » : « Les chaînes de télévision, les stations de radio, les journaux, les sites internet, mais également les avis officiels, les formulaires ainsi que les panneaux routiers devraient être bilingues. » La ministre-présidente Annegret Kramp-Karrenbauer a annoncé le 21 janvier 2014 le lancement de la « Stratégie France ». Cette stratégie vise à rendre le Land bilingue d’ici 2043. L’apprentissage du français va progressivement être proposé à tous les niveaux d’enseignement, des crèches au lycée. Les compétences en français deviendront un critère de recrutement. La stratégie prévoit à terme de rendre toute l’administration bilingue, jusqu’à recruter du personnel français.

Ce work in progress vient de se poursuivre à Strasbourg, où la ministre-présidente de la Sarre a présenté sa «Stratégie France». Le journaliste allemand Kai Littmann, éditeur et rédacteur en chef du quotidien franco-allemand en ligneEurojournalist, a rendu compte de cette rencontre avec enthousiasme. Lors de la conférence de presse, la ministre-présidente et le Président de la Région Alsace Philippe Richert ont annoncé qu’ « ils prévoient de créer une représentation commune de l’Alsace, de la Lorraine, de la Champagne-Ardenne ET de la Sarre à Bruxelles, pour que cette nouvelle région puisse peser davantage vis-à-vis des institutions européennes. C’est la Région Alsace qui avait acquis un immeuble à Bruxelles, proposant aux nouveaux partenaires régionaux d’y installer une représentation commune, qui sera donc élargie par un Bundesland allemand – une approche européenne exemplaire et innovatrice ». Le journaliste demande à la fin de son article: « A quand une «Stratégie Allemagne» en Alsace ? A quand une «Stratégie France» du Bade-Wurtemberg ? ». La voie vers un nouveau Reich semble toute tracée, par cette politique des petits pas. La France, l’Etat-nation par excellence, doit dire NON à l’Empire.

Les Etats-Unis ne se sont pas construits sur le renoncement à l'Etat-nation, puisqu'il n'y en avait pas au départ. Au contraire, la construction européenne  se fonde sur une dilution des Etats-nations. Pourquoi cela est-il particulièrement difficile à obtenir aujourd'hui ? En quoi la logique culturelle et civilisationnelle actuellement à l'œuvre pousse-t-elle à préserver l'Etat nation ?

Gérard Bossuat : Quand Delors parle d’une fédération d’Etats-nations, il ne pousse pas à la dilution des cultures nationales, ni même à celle des façons de gouverner. Fédération suppose de négocier entre Etats souverains des pratiques de prises de décision en commun et efficaces. De tout temps les Etats souverains ont accepté de limiter ou de contenir leurs droits à tout faire par des traités internationaux. Ainsi est né le droit international.  L’Union européenne va un peu plus loin mais on voit bien que les souverainetés nationales restent au cœur du système communautaire européen, que les petits pays n’imposent pas leurs intérêts aux grands et que les grands tempèrent les leurs. La différence d’avec le passé c’est que les Etats membres, au lieu d’envoyer une mission diplomatique ad hoc dans un pays étranger après une guerre ou des tensions insupportables,  ont une représentation permanente à Bruxelles. Ils sont constamment en train de négocier des  compromis qui prennent la forme de directives européennes ou de traités internationaux entre les 28.

L’Etat nation est rassurant culturellement et socialement. Il forme une communauté de même langue (en général). Il ne peut être actuellement détruit. L’art de faire travailler ensemble des nations et des Etats différents est l’art du bon fonctionnement du système communautaire européen.

L'Union européenne s'est construite dans la rupture. Les difficultés actuelles se dépasseront-elles également dans la rupture ? Pour quel résultat ?

Christian Saint-Etienne : La situation dans laquelle nous nous trouvons va peut-être nous forcer à une clarification. La seule porte de sortie de la crise de la zone euro, c'est la fédéralisation.  Sinon, ce sera une cassure de la zone euro, entre les pays qui prônent la stabilité budgétaire et la compétitivité, et ceux qui ne veulent pas. La France se trouve entre les deux, le gouvernement actuel ne voulant mener les réformes jusqu'au bout. Mais mettons-nous à la place des Allemands : peut-on vraiment leur en vouloir d'être critiques lorsqu'ils voient la manière dont la France est gérée ?

Gérard Bossuat : L’observation de l’actualité des 4 ou 5 années passées, montrent que la crise financière et bancaire européenne est en voie de solution avec les divers traités destinés à prévenir les effondrements bancaires et donc les faillites des déposants, nous, les utilisateurs des banques ! L’interrogation porte sur la solution de la crise économique et du passage de la vielle économie industrielle à une nouvelle, écologique, économe, plus morale aussi, qui doit rester protectrice et au service de nos contemporains et du développement général de la planète.

L’expérience historique de l’Europe est intéressante. De continent détruit par deux guerres et par une idéologie de la mort, le nazisme, l’Europe est devenue en 70 ans un espace encore prospère, inventif, où la liberté d’écrire, de caricaturer est respectée au prix, on le sait, de morts injustes. Rien n’est écrit, - jamais un histoire de peut prévoir l’avenir,-  mais contre les oiseaux de malheur l’histoire de l’Union européenne nous fait espérer un avenir de liberté. Tout est écrit en fait par les citoyens de cette union qui ont la parole. A eux de croire en leur destin commun, à eux de forger dans leur nation et dans l’Union les espérances qu’ils veulent inscrire pour leurs enfants.

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