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Et rien ne se passa comme prévu (par les progressistes)... : 2019 ou l’effondrement des promesses du monde de 1968
©Tolga AKMEN / AFP

Mais où est passé ce monde meilleur ?

Et rien ne se passa comme prévu (par les progressistes)... : 2019 ou l’effondrement des promesses du monde de 1968

Henry Kissinger persona non grata à l'université de Yale, remous à Sciences Po à l'idée de la venue d'Alain Finkielkraut, manifeste de Greta Thunberg... La violence politique qui s'installe chez les jeunes montre la perte de foi en la démocratie.

Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque est historien, spécialiste du communisme, de l'anarchisme, du syndicalisme et de l'extrême gauche. Il est l'auteur de Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'histoire (Serge Safran éditeur) ou bien encore de La gauche radicale : liens, lieux et luttes (2012-2017), à la Fondapol (Fondation pour l'innovation politique). 

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Atlantico : Invité à une conférence dans la prestigieuse université de Yale, l'ancien Secrétaire d’État et politologue de premier plan Henry Kissinger a été accueilli par des étudiants opposés à sa venue qui l'ont traité de nazi et de criminel. Ce dernier, âgé de 95 ans, a déploré que la société soit aujourd'hui "obsédée par ses propres lacunes" parce qu'incapable de se donner de véritables objectifs. Henry Kissinger ne pointe-t-il pas du doigt l'échec de la déconstruction opérée dans les années 70 sur la jeunesse actuelle ? Libérée des structures qui devait faire disparaître toutes les discriminations - sociales, patriarcales, biologiques, sexuelles, la jeunesse actuelle - des disciples de Greta Thunberg aux anti-fascistes qui souhaitent interdire l'accès de Sciences Po à Alain Finkielkraut - ne montre-t-elle pas l'effondrement des promesses de mai 68 ?

Yves Michaud :  Je n’incriminerai mai 1968 que de manière indirecte. Les soixante-huitards sont maintenant bien « pépères » à la retraite. Comme l’a bien dénoncé Bérénice Levet dans Le Crépuscule des idoles progressistes, mais tout autant Virginie Linhart dans Le jour où mon père s’est tu, ils ont eu un immense tort ; celui de ne pas élever leurs enfants – mais ces enfants qui sont maintenant des quadras ou des quinquas ont au contraire  du et su se construire. Non, ce qui est gravissime ce sont les générations dites Y (nées entre 1980 et 2000) et Z – les fameux millennials. Elles sont d’une ignorance crasse dans beaucoup de domaines (histoire, épistémologie, psychologie, théorie politique), perçoivent tout avec un recul maximal de trois ans et vivent dans un monde où tout doit être à un click de leurs désirs et de leurs pensées. La faillite de l’enseignement – pas seulement en France – y est pour beaucoup : Michéa a bien anticipé les choses en 1999 en parlant d’un « enseignement de l’ignorance ». De ce point de vue le pédagogisme gnangnan et bêtifiant à la Meirieu et à la Dubet a fait des ravages

Là où vous avez totalement raison en revanche, c’est de mettre en cause toutes les formes de  « déconstruction » qui ont promu un relativisme universel. A la fin des années 1960, j’avais dit un jour à Althusser que Derrida avec sa déconstruction était en fait un nihiliste sceptique. Il m’avait cru fou. A force de tout déconstruire, de montrer que chaque concept contenait son contraire, on a ébranlé toutes les certitudes. Il faut aussi mesurer le poids des technologies dans cette montée du relativisme : quand toutes les informations, y compris les fausses ou les « sans-aucun-intérêt », sont immédiatement disponibles, il n’y a plus de filtrage. Aller traiter Kissinger de nazi est moins moralement scandaleux que, permettez-moi l’expression, totalement con. Idem quand on interdit une conférence de Finkielkraut qui a toujours respecté le pluralisme dans son émission de radio Répliques. Pourquoi ne pas le traiter de salafiste ou de bachi-bouzouk ou de parallélogramme femelle (je fais allusion à une insulte de Bertrand Russell à une poissarde du marché de Covent Garden dans les années 1900). Bref, il n’y a nul effondrement des promesses de mai 68 mais un tsunami de la connerie et de l’intolérance. Ce qu’on peut reprocher aux intellectuels dits de gauche, c’est d’être passés sous la table, de n’avoir rien dit au nom de la tolérance, de la bienveillance, de la compassion, de la diversité, de cette foutue « différence » ou « différance » (Derrida) qui les excitaient tant pour des raisons qui m’ont toujours échappé.

Sylvain Boulouque : 

Henry Kissinger paye auprès des jeunes générations le fait d’avoir été un responsable politique de premier plan engagé dans le camp conservateur américain. Il lui est reproché un certain nombre de soutiens, notamment au coup d’Etat au Chili, ou à l’égard du Vietnam. Il avait déjà nombre d’ennemis au sein de l’intelligentsia américaine dans les années 70, et aujourd’hui il souffre toujours de cet opinion mauvaise chez les « enfants » de la génération des années 70. C’est au nom de ce passé qu’un certain nombre de jeunes se sont mobilisés contre lui à Yale. Il reste à savoir s’il était invité en tant que témoin ou en tant que témoin, car cela change clairement la donne. 

En ce qui concerne Alain Finkielkraut, la question se pose différemment en ce qu’Alain Finkielkraut est clairement identifié comme un acteur du débat public avec des prises de positions publiques qui peuvent générer des contestations d’une partie des étudiants qui ont donc souhaité organiser ce comité d’accueil. Dans le climat actuel qui a tendance à être très polarisé aux extrêmes, on a une tendance à vouloir empêcher un certain nombre de personnes de s’exprimer. Ce n’est pas la première ni à mon avis la dernière fois que ce genre de situation arrive. Dans les deux cas, cela traduit une radicalisation qui s’exprime dans les extrêmes politiques. Après ce sont des petits groupes de personnes et plus marginal que ce que la médiatisation des événements peut laisser entendre. 

Il y a une forme de retour de bâton par rapport aux années 70 qu’incarne de façon très ironique une personnalité comme celle de Finkielkraut. On a tendance à oublier que l’intellectuel que nous classons aujourd’hui dans le camp des conservateurs était dans sa jeunesse membre de l’UJCML, Union des Jeunesses Communistes Marxistes Léninistes et même pendant un court instant de la Gauche Prolétarienne qui se caractérisait, contrairement à d’autres groupes qui acceptait la controverse et le débat, par un refus de toute discussion dans un cadre démocratique avec leurs adversaires ! Quand on a comme modèle la révolution culturelle chinoise, l’appel à la démocratie ne domine pas : il fallait faire taire les vieilles élites pour promouvoir les jeunes cadres du prolétariat. 

Si on doit comparer les deux époques, il faut voir que cette radicalisation n’est pas identique. On se battait nettement plus alors, et plus violemment. Le climat a été très apaisé de la fin des années 70 jusqu’aux années 2010. C’est depuis moins de 10 ans qu’on voit réapparaître cette forme de retour d’une radicalité qui ne se résume en rien à la jeunesse, qui est un problème social général, qui s’accompagne notamment d’une remise en question des institutions, et même de la démocratie comme certaines études d’opinion ont pu l’indiquer. Le climat n’est pas insurrectionnel, mais la remise en cause du système est plus large que le simple cadre estudiantin bruyant de Yale et Sciences Po. Cependant, on peut dire que de nombreuses évolutions sociales ont transformer la société, avec des progrès important. On peut penser à la façon dont on a décriminaliser l’homosexualité, ce qui était encore le cas en France dans les années 1970. Idem avec les lois pour l’avortement etc. Mais dans le même temps, on a vu progresser des propositions dans les universités américaines surtout s’appuyant sur les brèches ouvertes par les penseurs des années 70 avec notamment la thématique de l’intersectionalité, c’est-à-dire de la convergence des luttes sociétales, qui considère qu’il existe des doubles oppressions. Il faut un peu relativiser l’impact de ces études malgré les échos médiatiques certains dont elles ont bénéficié. Cependant, il est vrai qu’elles ont donné des armes supplémentaires à certains mouvements contestataires peu ouverts à la discussion, et qui s’appuie souvent sur des études datant des années 50-70 et ne correspondant plus à la société actuelle. Cette grille d’analyse provoque un effet boomerang sur les générations anciennes quand elles sont reprises par les nouvelles générations, très avides de ce genre d’appareils critiques. 

Un des meilleurs exemples de cet échec des promesses de 1968 n'est-il pas, pour les jeunes d'aujourd'hui, la question de la sexualité, alors que l'on observe une forte baisse des relations sexuelles chez les jeunes, ainsi que le développement d'une "concurrence sexuelle" acharnée dont les applications de rencontre sont devenus les symboles ?

Yves Michaud :  Alors là, franchement, je ne sais pas d’où vous tenez cela ! Les sites de rencontre tournent à plein et se font concurrence. Ça « tindérise » ou « meeticise » dans tous les coins. Les rallyes mondains de la bonne société tournent à la partouze après minuit. Il y a de la prostitution dès le collège (je sais de quoi je parle puisque des principaux de banlieue me le disent). Dès 15 ans on a un copain et on lui est fidèle six à huit mois puis, tel un djihadiste de Daech, on se remarie et c’est au suivant ou à la suivante ! Quant au Sida, il recommence sa progression… Franchement, je n’ai pas la même vision que vous. Evidemment, ça traumatise les soixante-huitards et leurs enfants et ils préfèrent ne pas trop savoir...Franchement, je ne crois pas trop aux chances d’un retour de la virginité...Sauf si vous êtes salafiste – et encore !

Sylvain Boulouque : 

Aujourd'hui en France, les jeunes votent massivement pour les partis extrêmes, notamment le Rassemblement National. Qu'est-ce qui explique cette montée voire cette envie de radicalité dans la jeunesse d'aujourd'hui ?

Yves Michaud :  Je pense plutôt qu’ils s’abstiennent beaucoup. D’autre part, l’effondrement des grands partis a libéré les votes dans le sens d’un éparpillement. Surtout, on est prêt à voter n’importe quoi, comme en Italie pour Beppe Grillo, en Ukraine pour Zelenski. Si Coluche était encore de ce monde, il aurait ses chances. Après tout, Hollande avec ses petites blagues et son air de commis de magasin de province, avait quelque chose d’un comique. Il n’y a pas à mon sens d’envie de radicalité politique sinon sous la forme du dégagisme ou du jmenfoutisme. La seule radicalité que je reconnaisse fondée est celle des « écolos ». Ça ne m’empêche pas de dire que le contenu des programmes écologistes est navrant de bêtise et plus encore d’impuissance mais en revanche les toutes jeunes générations pressentent à juste titre que dans vingt ou trente ans, elles auront à supporter les catastrophes du changement climatique.

Sylvain Boulouque : On est sur une radicalité différente. Il faut d’abord rappeler que le vote le plus important chez les jeunes est avant tout celui de l’abstention. Cette polarisation aux extrêmes existe relativement fréquemment dans les périodes de tensions. Le vote de la jeunesse se fait l’écho amplificateur de la société. Comme en 68, la génération actuelle veut « tout, tout de suite ». Les programmes politiques doivent être pensés comme applicables « ici et maintenant »  pour reprendre une expression à la mode au PS à l’époque. C’est le signe d’une certain impatience qui peut être perçue comme une radicalisation, une forme d’engagement total ou une forme d’immaturité politique. Dans le cas de Greta Thunberg, on voit très bien que les jeunes n’arrivent pas à envisager que la lutte contre le réchauffement climatique prenne autant de temps. 

La polarisation aux extrêmes dont les fondations se trouvent dans la radicalisation des discours anti-système en 68 prend une nouvelle forme aujourd’hui en ce qu’elle ne concerne plus que l’extrême-gauche, mais recouvre tout un pan de la société car s'inscrit dans l'évolution globale de notre société et la crise politique générale qu'elle connait.

Sans humour, sans recul, sans mesure, la jeunesse révoltée aujourd'hui semble surtout impossible à contrer. Qui oserait dire à la jeune Greta Thunberg de rentrer faire ses devoirs ? N'est-il pas problématique qu'aucune force intellectuelle dans nos sociétés soit capable de s'opposer avec force à "radicalisation" de la jeunesse ?

Yves Michaud :  La petite Thunberg résume assez bien l’angoisse des jeunes générations et la sottise des solutions qu’on leur suggère (car elle n’a pas inventé ça toute seule!). Ces jeunes générations veulent bien rouler à vélo mais avec des batterie Bolloré. Ils veulent bien manger des graines mais aussi fumer du H et rester rivés à leur téléphone dont la fabrication et l’obsolescence programmée ruinent la nature et la consommation d’électricité. Le problème est surtout qu’au nom de la tolérance, de la bienveillance, de la sympathie et de toutes les formes de cuculisations contemporaines personne ne dit rien. Au contraire on s’émerveille… La confusion des esprits atteint un tel point qu’on voit des gens qui devraient être sérieux écrire, comme la « politologue » Nonna Mayer, cette perle récente : « « Ceux qui ont une aversion à l’égard d’un certain nombre de pratiques de l’islam, contrairement à ce qu’ils disent, ce n’est pas au nom de la défense des femmes, des gays, de la laïcité, c’est exactement l’inverse : plus on est hostile à l’islam, plus on est hostile aux femmes, aux gays, etc.».

Après ça – et on trouve des sottises de ce genre un peu partout chez les bien pensants – c’est le cas de le dire : « la messe est dite ».

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