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Erreurs méthodologiques ET logiques : quand le FMI décape la théorie des inégalités de Thomas Piketty
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Erreurs méthodologiques ET logiques : quand le FMI décape la théorie des inégalités de Thomas Piketty

Critiquée sur plusieurs points depuis sa formulation, la théorie de Thomas Piketty expliquant l'accroissement des inégalités vient d'être remise en cause par une récente étude menée par un économiste du FMI. Deux hypothèses semblent poser problème : celles de la rentabilité du capital et du taux d'épargne.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Atlantico : Une récente étude de l'économiste Carlos Goes du FMI remet en cause la théorie de Thomas Piketty sur les inégalités. Selon cette dernière, les inégalités de revenus se creusent fortement dès lors que le rendement du capital augmente plus vite que la croissance économique. Or selon le travail analytique et empirique de Carlos Goes, cette théorie ne se vérifie pas dans 75% des pays étudiés par l'économiste du FMI où au contraire, une croissance des revenus du capital supérieure de 1 point à la croissance économique s'accompagne d'une diminution de la part des richesses détenue par les 1% des plus riches. Comment expliquer cette différence entre les deux économistes ? 

Jean-Paul BetbezeCette différence s’explique parce que Carlos Goes a, à la fois, mis en équation le modèle de Thomas Piketty et l’a relié aux données proposées par l’auteur lui-même et à celles venant d’autres sources. C’est donc une démarche poppérienne qui est à l’origine de ce travail, pour vérifier si la théorie, dûment complétée, est validée ou non par les faits. C’est alors qu’il apparaît que dans 3 cas sur 4, pour une série de 19 pays industrialisés sur trente ans, tel n’est pas le cas. Carlos Goes précise en fait que la théorie de Thomas Piketty suppose que, tous les autres éléments étant constants, quand l’écart augmente entre la rentabilité du capital (r) et le taux de croissance (g), alors, c’est la part du capital dans le revenu national qui augmente.

Ensuite, comme le revenu du capital tend à être plus inégalement distribué que le revenu du travail, l’accroissement de la part du capital pourrait vraisemblablement conduire à un accroissement de l’inégalité des revenus et, dans la durée, de la richesse. Toutes ces relations sont plausibles - comme le note Carlos Goes- mais ne sont pas testées dans le livre de Thomas Piketty et ne sont pas vérifiées dans les travaux qui l’ont suivi, notamment ceux de Carlos Goes.

On comprend donc que si la théorie, une fois complétée n’est pas vérifiée, ceci pose un problème de sa validité au-delà de sa "plausibilité". Il ne s’agit donc pas de position doctrinale ou politique - Carlos Goes fait très attention -  mais de vérifier si les faits donnent raison à la théorie qu’il a lui-même complétée. Tel n’est pas le cas.

Pourquoi Thomas Piketty a-t-il négligé les fluctuations du taux d'épargne dans sa théorie ? N'est-ce pas une erreur d'appréciation de la réalité du comportement de l'homo oeconomicus ?

De manière générale, pour qu’une théorie soit célèbre, il faut qu’elle soit simple – quitte à ne pas être vérifiée par la suite. On sait ce qu’il en est de la théorie de Marx qui analyse la baisse tendancielle du taux de profit moyen, mais qui est assez prudent pour indiquer que, si la théorie ne se vérifie pas à un moment donné, c’est sous l’effet de forces contraires ! Pour Popper, cette démarche est non scientifique, dans la mesure où une théorie doit pouvoir être falsifiable, autrement dit, ne pas contenir en elle-même des tendances et des contre-tendances, auquel cas elle est toujours vraie ! On retrouve la même simplification dans la théorie du multiplicateur keynésien où les "grands travaux" sont censés avoir un effet multiplié sur l’activité économique. Or, des exemples récents de la crise ont montré que l’accroissement du déficit budgétaire avait des effets très variables, voire négatifs, du fait de l’inquiétude des ménages qui les pousse à épargner. Plus récemment encore, les travaux de K. Rogoff indiquant qu’un niveau de dette publique dépassant 60% du PIB menaçait la croissance ont été critiqués. K. Rogoff a accepté ces critiques, revu ses travaux, et maintenu l’essentiel de son message : un niveau trop élevé de dette menace la croissance, sans que ce niveau soit précisément de 60%.

Pour ce qui concerne Thomas Piketty, deux hypothèses sont problématiques : la première concerne la rentabilité du capital et la seconde le taux d’épargne. Il se trouve que quand la croissance fléchit, le taux d’épargne baisse aussi. Autrement, quand la croissance serait égale à 0, la part du capital irait à 100% ! Piketty reconnait que c’est là une hypothèse extrême qui renvoie aux "conclusions apocalyptiques de Marx".

En réalité, le système économique a lui-même des réactions internes : quand la croissance approche de 0, l’épargne peut également s’approcher de 0. A côté de la logique de la production, il y a celle des épargnants. De manière générale Thomas Piketty a maintenu la fixité des comportements pour développer sa logique, avec les risques que l’on retrouve aujourd’hui.

Quelles sont les autres critiques ayant pu être formulées à l'encontre de la théorie de Piketty sur les inégalités ?

Par malheur, les auteurs américains, et notamment ceux du FMI, n’ont pas connu les travaux de Odran Bonnet, Pierre-Henri Bono, Guillaume Chapelle et Etienne Wasmer (Le capital logement contribue-t-il aux inégalités ? Retour sur le capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, Département d’économie de Sciences Po et LIEPP). Ces derniers notent en effet que, pour la France, la hausse du capital repose sur une seule composante : le capital logement. "Le capital dit productif, hors immobilier, n’a que légèrement augmenté dans les dernières décennies, et, sur le long terme, n’est pas en hausse tendancielle… Sur les dernières décennies, le ratio capital sur revenu, correctement évalué, est resté stable en France, en Grande Bretagne, aux Etats-Unis et au Canada, ce qui contredit donc assez nettement la thèse de l’auteur". Plus loin, les mêmes responsables de la note écrivent : "Le ratio du capital/revenu n’a donc augmenté qu’en raison du choix comptable de valoriser le capital au prix d’acquisition et de cession des logements et non aux loyers". Il est donc dommage que cette analyse critique ait échappé aux autres critiques, pour des raisons de diffusion et de langue.

Quelles sont les thèses qui, à l'heure actuelle, sont les plus pertinentes pour expliquer le phénomène des inégalités de revenus ? 

D’abord, il faut noter que Carlos Goes, qui est pourtant prudent, conclut son article en disant que s’il faut trouver des raisons pour expliquer la montée des inégalités de revenus, "il ne s’agit pas de mettre l’accent sur r-g (ce qui est la thèse centrale de Thomas Piketty), mais ailleurs". Il est difficile d’être plus clair. De fait, les inégalités de revenus viennent essentiellement des hauts salaires sur le marché du travail en liaison avec des capacités spécifiques de certains salariés. Ceci s’est particulièrement vérifié en finance, avec les excès que l’on sait. Actuellement aux Etats-Unis, on voit remonter certains salaires en relation cette fois avec des capacités techniques, surtout mathématiques, dans le traitement des données. Mais les salaires actuels n’ont rien à voir avec ceux de Wall Street qui sont en baisse du fait des primes. D’autres analystes montrent qu’une faible présence syndicale laisse également monter des écarts de revenus.

Les analyses "à la Bourdieu" se retrouvent également dans la mesure où les meilleurs élèves, les meilleures écoles, fabriquent des filières plus performantes pour obtenir des salaires plus élevés. A cela s’ajoutent des travaux américains qui montrent que le mariage intervient aussi puisqu’il rapproche en général les populations selon leur succès relatif.

Ajoutons le poids des innovations en liaison avec la mondialisation. En quelques années désormais l’innovation devient mondiale, fabriquant des millionnaires et des milliardaires. Aghion montre ainsi que l’innovation explique le 1/5ème de l’accroissement de l’inégalité aux Etats-Unis depuis 1975.

Pour conclure, la montée des inégalités s’explique par plusieurs raisons qui, bien souvent, se renforcent. La période que nous venons de vivre de la mondialisation de l’innovation est exemplaire d’un phénomène sans pareil puisque tel réseau ou tel procédé va s’imposer rapidement au détriment des autres (The winner takes it all). Avec le temps, ces innovations se diffusent et les avantages qu’elles procurent se répartissent à toute la population. Compte tenu des risques qui pèsent sur des inégalités trop fortes et surtout permanentes (risques sociaux et politiques), il est clair que la fiscalité joue, et plus encore la transparence des résultats. En même temps, c’est bien par la meilleure diffusion des connaissances et une formation permanente que se maintiendront des progressions plus régulières et harmonieuses de salaires, tous éléments dont, malheureusement, les économistes parlent partout trop peu.

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