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Des exemplaires du livre d'Eric Zemmour, La France n'a pas dit son dernier mot, lors d'une séance de dédicaces de l'auteur.
Des exemplaires du livre d'Eric Zemmour, La France n'a pas dit son dernier mot, lors d'une séance de dédicaces de l'auteur.
©NICOLAS TUCAT / AFP

Bonnes feuilles

Eric Zemmour et l’art de la fabrique du best-seller

Etienne Girard publie « Le radicalisé, enquête sur Eric Zemmour » aux éditions du Seuil. Dans les milieux politiques, Eric Zemmour fascine. Le monde de l'édition et la télévision assurent une place privilégiée à l'essayiste aux idées conservatrices. Extrait 2/2.

Etienne Girard

Etienne Girard

Étienne Girard est journaliste politique à L'Express

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Automne 2011. Lise Boëll, éditrice à succès de livres pour enfants chez Albin Michel, a reçu une mission de Richard Ducousset, son directeur. Il faut attirer Éric Zemmour dans ses filets. La quadragénaire met plusieurs semaines à oser envoyer un SMS d’hameçonnage à l’auteur. De son côté, le journaliste cherche justement un nouveau sparring-partner. Il répond illico: «Vous avez une chance inouïe, je m’apprête à signer avec un éditeur. Voyons-nous demain matin.» Rendez-vous est pris à 10 heures à l’Odessa, dans le quartier de Montparnasse. Boëll donne le meilleur d’elle-même. «J’ai une autre approche du livre. Je fais du marketing éditorial. Il faut sublimer le contenu par la forme, la forme étant définie par l’ensemble des enjeux du marché», dit-elle. Plus que pousser une ligne idéologique, cette femme de livres aime faire des coups, trouver la recette qui plaira au public. La petite musique sonne doux aux oreilles du polémiste, qui aimerait reproduire l’exploit du Premier Sexe. Les origines pieds-noirs de Lise Boëll jouent-elles aussi en sa faveur ? Les deux larrons passent leur matinée à rire. Ils ont la rare impression de se connaître depuis toujours. Éric Zemmour signe chez Albin Michel. Le premier ouvrage qu’ils publient s’appelle Le Bûcher des vaniteux, un recueil des chroniques du journaliste sur RTL. Avec une présentation astucieuse, ils parviennent à en écouler trente-cinq mille exemplaires. En même temps, le salarié du Figaro poursuit le projet «Patria». Il en parle souvent avec son ami Jacques de Saint-Victor, un ex-journaliste devenu professeur d’histoire du droit, parfaitement italianisant, et qui connaît donc bien l’œuvre de Deaglio. L’universitaire est engagé dans l’aventure. Le trio entreprend d’adapter le concept aux obsessions zemmouriennes. Plutôt qu’un récit jour par jour, il s’agira de piocher dans la culture populaire, dans les grands événements politiques ou économiques, des explications de la destruction progressive de la France depuis le début des années 1970, grande thèse poursuivie par l’essayiste.

Lise Boëll a tant entendu son auteur gloser sur la gauche culturelle qu’elle a l’idée de le faire écrire sur ces chansons, ces films, qui ont marqué leur époque, pour le pire selon Zemmour. «L’objectif est de diversifier ton lectorat pour gagner en notoriété éditoriale. Séduire tes fans de TV autant que tes lecteurs cultivés. Bref il faut que tu t’adresses à tout le monde, pas seulement aux intellos », répète-t-elle. Il commence à écrire, au fur et à mesure. Son éditrice s’attelle à raccourcir sa prose parfois débordante. Bien sûr, les pages sur l’avortement ou la place des femmes lui font lever les yeux au ciel, mais l’accord est clair. Elle est là pour améliorer la copie, pas pour censurer le propos de l’essayiste. Parfois, il faut compter jusqu’à six ou sept versions d’un même chapitre pour trouver la bonne rédaction. Les échanges s’avèrent rudes, Éric Zemmour aime pinailler sur l’importance de telle citation, de tel adjectif. Il arrive que le duo se raccroche au nez, ne se parle plus pendant vingt-quatre heures. «Tu es la seule qui me parle comme ça», dit le journaliste à Lise Boëll, quand elle le rudoie. C’est elle qui trouve le titre, Le Suicide français, manière d’assumer à fond le côté prophète de malheur de l’écrivain. Personne ne notera qu’en février 2014 l’essayiste Renaud Camus, avec qui Éric Zemmour partage une grande partie des constats, a publié France: suicide d’une nation, un très court opuscule, radical en diable.

Jacques de Saint-Victor donne son avis, conseille quelques lectures. Même s’il n’est pas forcément à l’aise avec les diatribes de son ami sur l’immigration ou les mœurs, il doit reconnaître que le texte tape fort, en plein là où la droite française l’attend. La critique de «L’Aziza» de Daniel Balavoine ou de la chanson «Lily» de Pierre Perret raviront ces milieux conservateurs qui n’ont jamais supporté le surmoi internationaliste d’une partie de la gauche, ces irréductibles qui se sont escrimés jusqu’au dernier jour à dire «Mit-rand», en deux syllabes, pour désigner le président socialiste. Le succès en librairie ne fait pas de doute. Il n’y a guère que le cas Vichy qui l’inquiète. Le jour où Éric Zemmour lui annonce vouloir s’attaquer à l’universitaire américain Robert Paxton et à son livre La France de Vichy, traduit en français en 1973, et ce pour défendre Pétain, le juriste sursaute. «Ce n’est pas ton rôle, tu n’es pas historien, tu y vas avec ton canif et ton couteau contre Paxton, qui a travaillé les archives…», tente-t-il de le raisonner. Rien à faire. «Puisque personne ne le fait, pourquoi pas moi ?» insiste le polémiste. Depuis son départ de France 2, qu’il attribue à la bien-pensance médiatique, Éric Zemmour est plus décidé que jamais à faire éclater ces tabous qui expliquent l’hégémonie culturelle de la gauche. L’opprobre jeté sur l’idéologie nationaliste, qui rapproche toute mesure musclée, comme des reconduites aux frontières, de Vichy, obsède le journaliste depuis de nombreuses années. Il n’est plus le seul. En octobre 2011, Jean Sévillia, son collègue du Figaro Magazine, avec qui il chemine au sein du jury du Prix du livre incorrect, a publié un ouvrage qui poursuit rigoureusement le même objectif. Dans Historiquement incorrect, l’essayiste royaliste tente de montrer comment la gauche a réécrit l’histoire à son avantage, afin de disqualifier les idées conservatrices. Un chapitre est consacré au régime de Vichy. «L’ouvrage de Robert Paxton, La France de Vichy, est maintenant considéré comme la Bible », grince Sévillia. Dans un minichapitre intitulé «La complexité d’une époque», que personne ne relève à l’époque, l’écrivain défend la théorie du sacrifice des Juifs étrangers pour sauver les Juifs français: «Sur les 76000 Juifs qui seront embarqués, 55000 étaient étrangers, 21000 français. Cette distinction choque aujourd’hui parce que nous vivons dans un monde dont on voudrait effacer les frontières. Mais la vérité de l’Histoire est que cette distinction était reçue, à l’époque, par les Juifs français eux-mêmes. Quand le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, s’apprête à protester contre l’internement des Juifs étrangers, le président du Consistoire le décourage : “Si nous soulevons cette question, on pourra prendre des mesures analogues contre les Israélites français. Il ne faut pas que le cardinal intervienne.”»

Éric Zemmour entend sortir cette thèse des milieux catholiques traditionalistes et nationalistes dans lesquels elle reste engoncée. Le journaliste écrit, à la manière de Sévillia, que le maréchal Pétain serait parvenu à «sauver les “vieux Israélites français”». L’argumentation se veut nuancée, pointe les « paradoxes » du pouvoir en place, reconnaît son «antisémitisme», le caractère «inique, infâme, cruel » du statut des Juifs. Le propos central tourne toutefois autour de Paxton, qui aurait discrédité le principe d’assimilation. «Avant même qu’il ne les soustraie à l’Europe en 1997 par le traité d’Amsterdam, l’État français ne tenait plus guère ses frontières face au flot d’immigrés venant du sud, de crainte d’être accusé d’envoyer les “Juifs” dans les camps d’extermination. Il ne pourra plus exiger des nouveaux venus qu’ils donnent des preuves d’assimilation sous peine d’être ramené “aux pires heures de notre Histoire”.»

Le 1er juin 2016, Zemmour détaillera avec une grande franchise l’objectif de ce développement. Invité à la synagogue parisienne de la Victoire à débattre de son chapitre, à expliquer pourquoi, malgré les lois antisémites, malgré les discriminations des Juifs, il a choisi de s’attarder longuement sur cet arbitrage comptable entre les Juifs morts et les Juifs rescapés, il répond très frontalement qu’il l’a écrit pour combattre la «gauche bien-pensante», qui aurait utilisé les travaux de Paxton pour comparer toute mesure de préférence nationale à une dérive barbare. «Ce sont eux qui se sont servis de Vichy, qui ont instrumentalisé les morts juifs de 1942 pour empêcher le gouvernement français d’expulser des immigrés venus des pays arabes et africains. Ce n’est pas moi qui ai commencé. Moi, j’ai simplement répondu à cette offensive idéologique depuis les années 1980», expose le pamphlétaire, tranchant comme un poignard.

Au moment de la sortie de l’ouvrage, en septembre 2014, il paraît évident que ces quelques pages susciteront la polémique, qu’il faudra se montrer nuancé pour que le livre ne passe pas pour une réhabilitation de Pétain. Éric Zemmour refuse pourtant de se préparer plus que ça aux attaques qui pourraient être formulées dans la presse. «Les médias, ça me connaît», balaye-t-il auprès de Lise Boëll, qui s’en inquiète. Le 4 octobre, comme prévu ou presque, Léa Salamé lance les hostilités dans «On n’est pas couché». Sur le plateau de l’émission qui l’a fait, comme poussé par l’adrénaline de ce duel avec sa successeure, l’auteur oublie les quelques précautions de son ouvrage. «Les Juifs français ont été sauvés à près de 100%, à 95%», claironne-t-il. Propos vertigineux. On l’a vu, Zemmour ne peut pas ignorer qu’à Luciende-Hirsch, l’école primaire qu’il a fréquentée de huit à onze ans, les directeurs, Alice et Nathan Schentowski, ainsi que onze maîtres et soixante et onze enfants ont été arrêtés et déportés à Auschwitz, respectivement le 2 septembre 1943 puis le 24 juillet 1944. L’immense majorité d’entre eux étaient français, comme le rappelle l’immense plaque commémorative posée devant l’école en 1954. Ce soir-là, le journaliste du Figaro n’a pas ce souvenir en tête. Il souhaite faire rendre gorge à la «doxa dominante», qui considère que la déportation d’un seul des Juifs de France est un acte suffisamment impardonnable pour ne pas être sujet à des réévaluations ultérieures. «J’ai voulu montrer qu’on avait oublié la complexité de l’histoire […]. Pétain a sauvé des Juifs français, oui», maintient-il. Après la diffusion de la séquence, Jacques de Saint-Victor partage son effroi avec l’auteur: «C’est une catastrophe.» À sa grande surprise, Éric Zemmour n’opine pas. Face au scandale qui s’annonce, il affiche au contraire une sérénité olympienne : «Mais non, ça va être formidable.»

A lire aussi : Comment les prises de position d’Eric Zemmour ont contribué à le transformer en mouton noir du microcosme parisien

Extrait du livre d’Etienne Girard, « Le radicalisé, enquête sur Eric Zemmour », publié aux éditions du Seuil

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