Épidémie de suicide chez les adolescents : comment les sociétés modernes sapent l'identité et le sentiment d'appartenance | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
A 15 ans, une fille sur cinq et un garçon sur dix ont déjà tenté de se suicider.
A 15 ans, une fille sur cinq et un garçon sur dix ont déjà tenté de se suicider.
©Reuters

Tragédie

Épidémie de suicide chez les adolescents : comment les sociétés modernes sapent l'identité et le sentiment d'appartenance

Selon l'Institut universitaire de santé publique de Poitiers et l'Observatoire régional de la santé d'Alsace, à 15 ans, une fille sur cinq et un garçon sur dix ont déjà tenté de se suicider. Une phénomène inquiétant qui prend de l'importance dans notre société de consommation marquée et par une crise économique et par une crise identitaire.

Xavier Pommereau

Xavier Pommereau

Xavier Pommereau est psychiatre spécialiste de l'adolescence en difficulté. Le Dr Pommereau dirige le Pôle Aquitain de l'adolescent au centre Abadie ( CHU de Bordeaux). Il a créé "Clash back" un jeux vidéo thérapeutique visant à aider les jeunes souffrant de trouble comportementaux.
 

Il tient aussi une page Facebook.

Voir la bio »

Atlantico : Une enquête menée sur 170 établissements scolaires et sur un peu plus de 1 800 élèves a révélé qu’à 15 ans, une fille sur cinq et un garçon sur dix ont déjà tenté de se suicider. Le phénomène est-il en progression ou prend-il une forme nouvelle ?

 Xavier Pommereau :Il est important de noter que cette enquête a fait l’objet d’auto-déclarations. Le chiffre d’auto-déclarations paraît plus fiable que le chiffre des tentatives de suicides hospitalisées en urgence, car un certain nombre de tentatives ne sont pas déclarées ou reconnues comme telles. Ainsi, elles sont banalisées par l’entourage ou les médecins qui ne les rapportent pas aux urgences quand une jeune fille a, par exemple, avalé une boîte de 2 000 comprimés. Il y a donc un écart entre ce que les jeunes reconnaissent avoir tenté de faire et le comptage dans les admissions des services d’urgence qui ne comptabilisent que les tentatives de suicide « homologuées ».

Il n’est pas rare de voir un médecin laisser rentrer à la maison un ado qui n’a essayé d’ingurgiter « que » 20 comprimés. Or, nous [auPôle aquitain de l'adolescent du Centre Jean Abadie, CHU de Bordeaux, NDLR], nous savons par expérience que plus une tentative de suicide est banalisée plus elle risque de se reproduire et ce, avec des conséquences de plus en plus dramatiques. Donc, distinguer les « petites » et les « grandes » tentatives de suicide est une très mauvaise idée. Il faut considérer que toute tentative de suicide mérite attention. Et d’ailleurs, la première chose qu’attend un adolescent suicidaire, c’est que l’on reconnaisse sa souffrance ; si on ne la reconnaît pas, il aura envie de recommencer une tentative de suicide, et peut-être de manière plus violente.

La plus mauvaise question à poser à un ado suicidaire est « voulais-tu mourir ou non ? » car lui-même ne savait – et ne sait – pas forcément, très exactement, ce qu’il recherchait. Il recherchait à faire cesser ses tourments ou sa souffrance, et pour y parvenir, il a utilisé tous les moyens à sa disposition (ivresses aigües, prises de médicaments, scarifications, etc.).

Atteignons-nous un seuil critique ? Pouvons-nous parler d'épidémie ?

Non, nous ne pouvons pas parler d’épidémie. Néanmoins le phénomène est vraiment préoccupant !

Sachant qu’un ado sur sept est en détresse, il faut vérifier ce qu’il ne va pas avec ce genre d’enquêtes [l’étude conjointe de l’Institut universitaire de santé publique de Poitiers et de l'Observatoire régional de la santé d'Alsace publiée dans la revue Concours médical, NDLR].

Quels facteurs participent à cette augmentation des suicides ?

Je reste convaincu que 15% des ados sont en situation de crise identitaire. A côté de cela, il y a bien évidemment la crise économique, mais pas seulement : beaucoup d’ados suicidaires sont de jeunes gens fragiles, démunis, blessés (harcèlement scolaire, par exemple)… Ces jeunes ne sont, en majeure partie, pas des malades mentaux comme d’aucuns l’affirment.

Un autre facteur très important est le contexte sociétal dans lequel nous laissons les ados. C’est ce contexte qui les rend beaucoup plus démunis qu’avant. Nous visons dans un monde où c’est chacun pour soi, et, nous laissons ces jeunes en leur disant « débrouillez-vous pour vous y retrouver ». Le adultes ne les mettent pas en position d’acteurs en leur confiant des responsabilités ou en leur proposant un avenir, un vrai – pas un avenir professionnel se résumant à des stages ou des CDD successifs. Pour remédier à cela, il faut que les ados aient le sentiment que nous les attendons, que l’avenir dépend d’eux !

A 15 ans, une fille sur cinq contre un garçon sur dix a déjà tenté de se suicider. Mais pourquoi les filles sont-elles plus touchées que les garçons par ce phénomène ?

Les filles ne sont pas nécessairement plus touchées que les garçons par ce phénomène. Ce sont, en fait, les manifestations qui diffèrent entre les deux sexes.

Les garçons ont tendance, quand ils vont mal, à faire des actes antisociaux,  c’est-à-dire qu’ils attaquent le corps social avec des graffitis, des tags ou encore des actes de vandalisme.

Les filles retournent davantage la violence sur elles-mêmes : elles se scarifient, prennent des cachets, fuguent…

De ce fait, les garçons ont plus de contacts avec la police, les juges ou les éducateurs alors que les filles sont plus proches du corps médical.

Nous savons que trois filles pour un garçon sont admises dans les services d’urgence. Et pourtant, cette enquête permet de voir que la part des garçons qui ont tenté de se suicider n’est pas négligeable. Surtout que quand les garçons tentent de se suicider, ils le font de manière plus violente que les filles dans le sens où ils mettent leur vie plus directement en jeu : ils privilégient la pendaison ou les armes à feu. La mortalité due aux suicides chez les garçons est donc beaucoup plus forte que celle chez les filles. En d’autres termes, les garçons tentent de se suicider moins souvent mais les conséquences sont souvent bien plus graves que pour les filles.

Il semblerait que les ados des pays occidentaux soient plus touchés. Pourquoi cela ?

Cela revient à parler du contexte sociétal que j’ai déjà évoqué. Nous vivons, dans les pays occidentaux, dans une société de consommation où tout le monde est un consommateur et n’est pas toujours considéré comme un acteur. On nous parle de « consommation » ou de  « croissance » à longueur de journée comme étant des solutions à nos problèmes ! Mais si nous ne faisons que consommer, nous passons à côté de notre vie : la solidarité et l’appartenance à une communauté s’estompent.

Résultat : aujourd’hui, chacun se réfugie dans sa petite communauté d’appartenance : communauté homosexuelle, adeptes de ceci ou cela, régionalismes, etc. pour être sûr de se sentir exister. La mondialisation et internet ont brouillé la notion de pays d’appartenance, la nationalité a moins sens de nos jours qu’il y a 50 ans. Nous ne sommes pas de prime abord français mais corses, vendéens ou encore bretons. Mais ces micro-appartenances à des communautés sont dommageables au corps social en général.

Face à cela, les ados ont du mal à situer : « qui suis-je ? Un citoyen du monde ? Un Français ? Un Corse, un Vendéen, un Breton, etc. ? Un simple consommateur, pas un acteur ? » Ils ne savent pas comment se sentir exister car nous ne leur donnons pas de place. Nous leur disons juste « passe ton bac et tu verras après » !

Nous ne faisons que souligner leur insuffisances, nous ne les mettons pas suffisamment en valeur.

Comment réagir face à une personne ayant des pensées suicidaires ? Comment l’aider à surmonter cela ?

Tout d’abord, il faut oser dire à l’ado suicidaire l’inquiétude que suscite son comportement. En effet, ce qu’il attend en premier lieu, c’est d’être reconnu car fréquemment, suite à une tentative de suicide, soit l’adolescent est ignoré, soit il est jugé et étiqueté comme malade.

Ensuite, il faut discuter avec lui pour comprendre ce qu’il le met en difficulté. C’est alors qu’il trouve, en général, une cause déclenchante (chagrin d’amour, problème avec un parent, harcèlement scolaire).

Enfin, il faut l’aider à aller au-delà de cette raison apparente pour comprendre ce qui lui fait si mal et qui si insupportable à vivre. C’est souvent là que notre centre intervient en accueillant l’ado suicidaire pendant 15 jours à 3 semaines.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !