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Entre soutien aux réformes en Arabie saoudite et soutien à l’accord sur le nucléaire avec l’Iran : quelle ligne stratégique pour la France ?
©Bryan R. Smith / AFP

Casse-tête

Entre soutien aux réformes en Arabie saoudite et soutien à l’accord sur le nucléaire avec l’Iran : quelle ligne stratégique pour la France ?

A l’occasion de la visite de Mohamed Bin Salman, nous avons interviewé Emmanuel Razavi, grand reporter spécialiste du golfe Persique, à l’origine d’une nouveau site d’informations géopolitiques sur abonnement : Globalgeonews (en ligne le 20 avril). Sur fond de crise dans le golfe, il nous a livré son analyse sur ce que doit être la ligne diplomatique de la France face aux rivalités inquiétantes qui opposent Saoudiens et Iraniens.

Emmanuel  Razavi

Emmanuel Razavi

Diplômé de Sciences politiques, Emmanuel Razavi est grand reporter. Spécialiste du golfe persique, il a notamment collaboré avec Planète, Arte, M6, France 24, Valeurs Actuelles, le Figaro Magazine, le Spectacle du Monde et Paris Match. Il est auteur de plusieurs essais et  documentaires sur le Proche et le Moyen-Orient.

Il dirige le média FILD.

Son dernier ouvrage, coécrit avec Alexandre del Valle, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Mohamed Bin Salman était en visite à Paris. Pour vous qui connaissez bien le golfe Persique où vous avez vécu, est-il le réformateur que l’on présente ? Peut-on lui faire confiance ?

Bin Salmane est assurément un réformateur, dans le sens où il a impulsé une nouvelle donne politique, sociale et économique en Arabie Saoudite. Il n’a pas eu peur de faire tomber la vieille garde saoudienne, même s’il l’a fait de façon extrêmement violente.

Il a pris conscience qu’il fallait préparer la jeunesse, et les élites du royaume en général, à l’après pétrole. Il a aussi conscience que les aspirations d’une partie de sa population sont en train de changer. La jeunesse saoudienne veut plus d’ouverture, et moins de rigorisme.

Il a développé des fondations comme MISK qui proposent une vision intéressante de ce que doit devenir son pays à l’horizon 2030. Toutefois, il faut se méfier du terme « réforme », qui va rarement de pair avec le progressisme au Moyen-Orient. Bin Salmane a beau vouloir permettre aux femmes de conduire, ouvrir des salles de cinéma ou autoriser des concerts, il n’en reste pas moins un prince qui emprisonne ou élimine ses opposants, et verrouille toute forme réelle de liberté d’expression. Il mène une guerre par procuration contre l’Iran au Yémen qui est meurtrière et qui a fait des milliers de victimes. MBS est donc un prince va-t’en guerre, qui contribue à déstabiliser sa région, en même temps qu’il veut réformer son pays , dans lequel il fait d’ailleurs face à plusieurs formes d’opposition, ce que personne ne dit. Sa volonté d’isoler le Qatar voisin, et de tout faire pour faire vaciller le régime Qatari, me paraît enfin très dangereuse à moyen terme. Son impulsivité pourrait bien être la source d’un engrenage terrible dans le golfe Persique, où les tensions sont bien réelles. Il faut donc avoir conscience qu’il sera un partenaire très difficile à « cadrer » pour la France, même s’il faut lui laisser l’opportunité de faire ses preuves. En clair, évitons toute forme d’angélisme vis-à-vis de MBS.

Comment la France peut-elle gérer sa relation avec l’Iran et l’Arabie Saoudite, deux pays qui se détestent ?

Les marges de manoeuvre sont étroites pour le président Macron, car il doit gérer des relations diplomatiques et commerciales avec deux pays antagonistes, qui se vouent une haine tenace.

Comme l’Arabie saoudite, l’Iran est à la croisée des chemins et cherche à s’ouvrir. Toutefois, contrairement à l’Arabie saoudite, l’Iran, puissance régionale, n’a cessé de constituer des élites solides dans bien des domaines, malgré la révolution, une guerre avec l‘Irak, et 39 ans de régime islamique. C’est également un pays en phase avec la modernité. Le niveau de formation dans les universités est bon, la compétence est réelle dans de nombreux secteurs économiques, et le peuple iranien est globalement doté d’une fibre nationaliste forte, ce qui constitue un élément important à prendre en compte.

Contrairement à ce que semble croire le président Donald Trump, l’Iran n’est pas un pays dangereux pour l’Occident, pour autant qu’on ne l’accule pas au pire. Il ne faut donc pas chercher à l’isoler davantage. Poursuivre dans cette voie serait déraisonnable pour la stabilité du golfe Persique, car cela aurait des conséquences désastreuses. Bien sûr l’Iran - comme l’Arabie saoudite - a de nombreux défis à relever, à commencer par les défis environnementaux et sociétaux. Le régime doit de fait répondre aux préoccupations croissantes de la population, usée par un chômage endémique, les problèmes d’accès à l’eau, et les fractures qui opposent les tenants d’une ligne progressiste aux conservateurs.

Mais je crois résolument que la France - comme ses entreprises - peut accompagner ce pays sur la voie de l’ouverture. La diplomatie française doit donc faire son œuvre, et je la crois largement capable, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, de trouver une ligne d’approche qui nous permette de considérer l’Iran comme un partenaire sur le long terme, tout en travaillant avec les saoudiens par ailleurs. Cela dit, il ne faut pas être dupe. Si la France fait du business avec l’Arabie saoudite, le partenaire économique le plus important des Saoudiens, ce sont les Etats-Unis. La France a donc, de fait, une vraie carte à jouer avec L’Iran.

C’est cette approche française de la géopolitique que vous défendez avec votre site Globalgeonews ?                         

Globalgeonews est un site internet d’informations géopolitiques et d’analyses risques pays et secteurs, destiné aux entreprises internationales qui ont besoin d’informations, de prospectives sur les pays de la Méditerranée, le Moyen-Orient ou l’Asie. C’est un site lancé par notre agence d’informations, BEW, auxquels collaborent des grands reporters, et des experts reconnus.

Alors que le monde connaît une accélération de l’histoire et d’importants bouleversements géopolitiques, nous défendons un point de vue alternatif à celui des grandes agences anglo-saxonnes, car nous sommes convaincus qu’il y a une approche européenne de la stratégie géopolitique, qui doit être à la fois pragmatique, et qui défende des valeurs qui nous sont propres. Notre site donnera donc accès, via un menu déroulant et interactif, et une cartographie, à des grands reportages vidéos de 3 mn environ et des analyses risques sur tout le pourtour méditerranéen et le grand Moyen-Orient.

La géopolitique ne doit pas être quelque chose de figée. Il ne faut pas avoir peur de deviner ce que sera le monde de demain. Il faut aussi qu’elle ait une application réelle pour les entreprises, qui ont pour habitude de penser le risque investissement à travers le prisme de la finance. Or c’est la géopolitique qui permet de penser le monde et d’établir les scénarios à risque. Prenez le cas de la Libye que nous traiterons dès le lacement. On sait que le chaos règne là-bas. Mais nous, à travers Globalgeonews, ce qui nous intéresse, c’est de montrer quels sont les scénarios qui déterminent son avenir et les opportunités – ou les risques - qu’elle peut offrir aux entreprises et aux différents acteurs qui misent sur son rétablissement.

Il en va de même de la Turquie, pays auquel nous nous intéressons particulièrement, en tentant de répondre à des questions précises. Par exemple,  quelle est la stratégie d’Erdoghan, qui a pour volonté de rétablir un califat ? Sa politique répressive va-t-elle fragiliser à long terme les investissements en Turquie ? Comment est-il vraiment perçu par la société civile, qui reste imprégnée par l’histoire du Kémalisme ? La Turquie a-t-elle encore sa place au sein de l’OTAN ?

Pour nous, le fait d’analyser ces ensembles de données nous permet d’imaginer des scénarios qui doivent aider les états ou les entreprises à faire des choix stratégiques.

Globalgeonews a reçu plusieurs distinctions, comme BEW, votre agence d’informations. C’est le signe d’un savoir faire français  en matière d’information géopolitique ?

Le projet a entre autre reçu pour cela le label de la French Tech, et notre agence, plusieurs distinctions. Nos productions sont régulièrement diffusées sur Arte ou France 24, deux chaines qui ont un savoir faire et un regard exceptionnels en matière d’info et de décryptage de l’actualité géopolitique. Enfin, oui, il y a un savoir faire français. En matière de grand reportage, d’une part, mais aussi en matière d’analyse, car l’école de géopolitique française fait référence dans le monde entier. Au sein de BEW, nous avons par ailleurs démontré en quelques années que nous savions allier 3 compétences : le grand reportage, l’analyse géopolitique et l’image, puisque nous produisons la plupart de nos reportages en vidéos. En résumé, notre axe principal est de montrer, grâce aux images de nos reporters, ce que nos experts décryptent, et inversement, de se servir des images pour analyser.

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