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Enregistrement clandestin dans l'affaire Kerviel : la stratégie du coup de com' qui risque de ne pas disculper l'ex-trader et de ne pas inquiéter la Société générale
©Reuters

Révélations creuses

Enregistrement clandestin dans l'affaire Kerviel : la stratégie du coup de com' qui risque de ne pas disculper l'ex-trader et de ne pas inquiéter la Société générale

Une ancienne vice-procureure qui a suivi l'affaire Kerviel met en cause sa hiérarchie et la banque dans un enregistrement réalisé à son insu.

Olivia Dufour

Olivia Dufour

Olivia Dufour a commencé sa carrière en tant que juriste dans un cabinet d'avocats parisien avant de devenir journaliste en 1995. Spécialisée en droit, justice et finance, elle collabore depuis lors à de nombreux titres de la presse économique et juridique. Elle préside le Cercle des journalistes juridiques. Elle est l'auteur de Justice, une faillite française ? , publié en 2018 dans la même collection, et récompensé par le prix Olivier Debouzy.

 

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Atlantico : Un nouvel enregistrement publié hier soir par Mediapart et 20 minutes, lié à l’affaire Kerviel a fait couler l’encre des médias aujourd’hui. Quelle est la nature de cet enregistrement, et les conditions dans lesquelles il a été réalisé ?

Olivia Dufour : Médiapart révélait hier que la policière Nathalie Le Roy, ancienne enquêtrice de la brigade financière et qui mène actuellement une enquête privée, aurait enregistré à son insu Chantal de Leiris, vice-procureur au Parquet de Paris. Dans cette conversation, la magistrate assure que la Société générale était au courant des prises de risques colossales que Jérôme Kerviel prenait. Comme toujours avec les révélations fracassantes Koubbi-Mediapart, elles sont basées sur des états d’âme, des impressions et des sentiments. Que des enquêteurs s’interrogent dans une affaire aussi complexe n’est pas surprenant ni critiquable, c’est normal. On le voit dans toutes les grandes affaires judiciaires. 

 

En principe, on les écoute calmement et on essaie d’y voir plus clair. Mais ici, ces réflexions sont le prétexte à la mise en scène de « révélations fracassantes » dont on nous assène qu’elles vont nécessairement bouleverser le dossier. L’histoire a montré récemment dans cette affaire à plusieurs reprises que les soi-disant révélations fracassantes n’aboutissaient nulle part. Rappelons l’affaire des enregistrements soi-disant tronqués par la Société Générale.  Jérôme Kerviel est repéré par les systèmes de contrôle le Vendredi 18 janvier 2008. Des équipes d’enquête travaillent toute la nuit du vendredi au samedi. En fin de journée, la hiérarchie de Jérôme Kerviel l’appelle sur son portable - il est alors en train de fêter son anniversaire à Deauville - et lui demande de rentrer immédiatement afin de l’interroger. A partir de là, à 18h, tour de la Défense, débute ce qu’il appellera une « garde à vue sauvage. » Sa hiérarchie l’interroge jusqu’à 2h du matin ; heure à laquelle, les enquêteurs finissent par comprendre qu’effectivement, il y aurait bien 1,4 milliard de trésorerie en positif qu’ils n’auraient pas vu. Je souligne qu’il leur faut 8 heures pour déméler ses dissimulations et découvrir ce qu’ils les accusent maintenant d’avoir toujours. Ce 1,4 milliard correspond au gain de ses activités occultes en 2007 où il a investi à l’insu de sa hiérarchie deux fois 30 milliards. On va s’apercevoir dans la nuit qu’il a repris des positions depuis, les fameux 50 milliards, et que celles-là sont perdantes. Toutes ces auditions sont enregistrées comme il est d’usage dans une banque d’investissement. Plus tard, les bandes ont été versées au dossier.

Sur ce David Koubbi, l’avocat de Jérôme Kerviel, assure que les enregistrements ont été tronqués car son client lui rapporte qu’à un moment, il aurait dit à son patron « tu savais bien ce que je faisais », et que cette intervention ne figure plus sur les bandes. Ce point a été examiné en Cour d’appel et un expert judiciaire a certifié que ces bandes ne pouvaient être modifiées. Simplement l’enregistreur se déclenche au bruit et s’éteint en cas de silence, d’où les blancs soi-disant suspects. David Koubbi dépose alors une plainte simple. Dans ce cadre, le procureur n’est pas obligé d’ouvrir une enquête. Il peut la classer s’il pense que ce n’est pas sérieux. L’affaire est donc classée. Mais David Koubbi dépose à nouveau une plainte, cette fois-ci avec constitution de partie civile qui oblige le procureur à ouvrir une enquête. Un nouvel expert judiciaire atteste à son tour que cette bande son n’a pas pu être trafiquée. Voilà un exemple d’acharnement qui n’a mené nulle part. De la même façon, dans le cadre de l’instruction, les propos de la policière auraient été contredits, pièces à l’appui, par son supérieur hiérarchique.
 

Nathalie Le Roy indique par ailleurs avoir remis l’enregistrement à David Koubbi, l’avocat de Jérôme Kerviel il y a plusieurs mois. Pourquoi cet enregistrement est donc diffusé maintenant ?

Les révélations de Mediapart en juin concernant les impressions de la policière intervenaient au moment où Kerviel déposait sa demande en révision. Très logiquement, les nouvelles révélations concernant la magistrate sont publiées la veille où cette demande de révision doit être plaidée. A chaque fois, une opération de communication vient appuyer une stratégie judiciaire. Il s’agit d’un coup médiatique évident.

Voir d’un coup de bluff car cette conversation, retirée de son contexte et surtout diffusée sans l’autorisation de la magistrate, n’a aucun sens. Pour obtenir la révision d’une condamnation pénale définitive, les conditions ont certes été assouplies, mais il faut encore avancer des éléments solides. La défense du trader doit penser que cette conversation livrant des convictions profondes, mais non étayées factuellement, peut suffire.  Laissons les juges trancher.

Maintenant que tout le monde a connaissance du contenu de cet enregistrement, concrètement, qu’est-ce que cela va changer pour la suite ? Il ne remet en rien en question la culpabilité de Jérôme Kerviel …

Jérôme Kerviel a été condamné pour faux et abus de confiance. Il a bel et bien rédigé de faux mails et entré  900 fausses opérations dans les systèmes de la banque pour dissimuler ses opérations occultes. A supposer que l’on découvre des complicités internes,  cela élargirait le champ des personnes susceptibles d’être condamnées, mais cela ne l’innocenterait pas pour autant. Quant à la culpabilité de la Société générale, elle n’est pas de nature pénale. Tout le monde est d’accord depuis le départ sur le fait qu’elle a été négligente et elle a été sanctionnée par la commission bancaire pour ça. Le reste relève du débat de société sur le rôle de la finance, des marchés financiers, sur le trading pour compte propre etc. Ces questions ont déjà été abordées suite à la crise des subprimes et ont donné lieu à des réglementations nouvelles en Europe et en France, mais le débat est loin d’être clos.  Il ne faut pas mélanger les sujets.

Est-ce que des éléments nouveaux pourraient invalider ce qui a déjà été jugé ?

Non. Il s’agit d’un gros coup de cymbale. J’ajoute que nous sommes face à des méthodes judiciaires et médiatiques extrêmement contestables venant de gens qui, parce qu’ils pensent défendre une cause juste, estiment que tout leur est permis. Enregistrer à son insu un magistrat et le jeter en pâture est terriblement choquant. Et tout ça pour étayer une fuite en avant judiciaire étrangement comparable à la fuite en avant du trader quand il travaillait pour la Société Générale. …

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