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la croissance nous coûtera beaucoup plus cher qu’avant
la croissance nous coûtera beaucoup plus cher qu’avant
©Reuters

Un monde qui change

En avant la douleur : pourquoi la croissance nous coûtera beaucoup plus cher qu’avant

Trois contraintes anciennes, plus trois nouvelles : voilà l'avenir en demi-teinte que nous décrit Jean-Hervé Lorenzi dans son nouveau livre, "Un monde de violences". Un message contrebalancé par les rencontres économiques d'Aix-en-Provence organisées par le Cercle des économistes, dont il assure la présidence, placées sous la bannière optimiste "Investir pour inventer demain".

Jean-Hervé Lorenzi

Jean-Hervé Lorenzi

Jean-Hervé Lorenzi est économiste.

Président du Cercle des économistes, il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Le fabuleux destin d'une puissance intermédiaire (Grasset, 2011). Son dernier livre s'intitule Un monde de violences, l'économie mondiale 2015-2030 (Eyrolles, juillet 2014).

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Atlantico : Votre livre, "Un monde de violences, l'économie mondiale 2015-2030", écrit en collaboration avec Mickaël Berrebi, paraît ce jeudi 3 juillet. Entre la fin du mythe égalitaire, le choc de la désindustrialisation dans les pays développés et la définanciarisation du monde qui semble plus qu'illusoire, entendez-vous par ce titre que l'augmentation des violences dans les années à venir est inéluctable ? De quelle nature sont-elles ?

Jean-Hervé Lorenzi : Je regroupe trois périodes, qui sont très marquées : une explosion de la financiarisation, des difficultés représentées par l'impact des transferts d'activité entre les pays occidentaux et les pays émergents, avec la mise au chômage d’une large population qualifiée, et une exacerbation des inégalités intra pays. Tout ceci a abouti à la crise de 2007-2008. Entre cette période et 2013 sont nées deux  utopies consistant à dire qu’on allait établir une gouvernance mondiale et une régulation de la finance.

Aujourd’hui on se rend compte que le monde continuera de vivre, avec ses joies et ses difficultés, mais plus du tout selon la trajectoire mondiale que nous avons connue. En effet les trois éléments de la crise de 2007 sont toujours présents, et viennent se rajouter trois autres, très importants qui font débat entre les économistes : le vieillissement de la population, le ralentissement des progrès techniques, c’est-à-dire de la transformation du progrès scientifique en activité de marché, et le manque d’épargne disponible pour investir, car les pays émergeants consommeront plus, et les pays vieillissants concentreront l’épargne disponible entre les mains de personnes seniors qui sont peu enclines à la prise de risque.

La difficulté réside dans la période de transition que nous sommes en train de vivre, car nous nous trouvons toujours dans un schéma du passé, tout en n’ayant pas la croissance qui devrait y correspondre. D’où la montée des intégrismes dans un certain nombre de pays, et la montée des populismes dans beaucoup d’autres. Ce sont ces phénomènes montants qui risquent de générer de la violence.

Vous cherchez à décrire un monde "privé de mode d'emploi". Les règles et les lois du marché mondial ne suffisent-elles pas ? Pourquoi ?

Il n’existe à l’heure actuelle que très peu de règles de l’économie mondiale. Par exemple le montant des produits dérivés est dix fois supérieur à celui du PIB mondial. On cherche la règle… Sans porter de jugement à ce sujet, notre monde se trouve aujourd’hui dans un dispositif qui ne permet pas de le réguler. On a fait croire que le G20  allait aider à le réguler au travers d’une coordination internationale, et que la finance allait être elle aussi régulée par des normes prudentielles fortes. Cela ne conduit qu’à limiter la capacité de financement des économies de la part des acteurs les plus traditionnels, et en parallèle, pour y échapper, se créent des systèmes financiers divers et variés qui échappent aux règles et fonctionnent comme une industrie. C’est pourquoi je dis que l’idée d’une régulation de l’économie mondiale relève de l’abstraction. On constate aujourd’hui une difficulté des politiques et des économistes à comprendre le monde vers lequel nous nous dirigeons. Ce monde est totalement bouleversé par le choc démographique, et pour l’instant personne ne sait quel en sera l’impact.

Parmi les nouvelles contraintes qui pèsent sur l'économie mondiale, vous identifiez la panne du progrès technique. Sur quelles observations vous basez-vous ?

On a l’intuition d’une progression très forte dans le domaine scientifique, qui est très difficile à mesurer. Mais il faut transformer cette innovation scientifique en biens et services de marché. Les chiffres sont ce qu’ils sont, la productivité a depuis dix ans a tendance à décroître dans toutes les parties du monde, et notamment du monde développé. En Europe et aux Etats-Unis, la division de cette productivité a été divisée par deux. Cela conduit à s’interroger sur la réalité d’un progrès technique défini comme la capacité de produire dans des conditions qui seraient plus productives.

J’ai observé de très près toute l’histoire du 18e, du 19e et du 20e siècle, les accélérations du progrès technique, qui sont très souvent liés à des mécanismes particuliers. Par exemple la première révolution industrielle est née parce que les premiers gisements de charbons découverts aux alentours de 1850 étaient remplis d’eau. Il fallait des pompes pour remonter l’eau, c’est donc tout un ensemble d’innovations qui sont apparues avec la nécessité de faire face à cette contrainte. Aujourd’hui les manières de consommer sont très différentes, mais les objets de consommation, eux, pas tant que ça. Les voitures sont nombreuses, et pourtant l’électrique est balbutiant. On a l’impression qu’avec internet tout a changé, mais en réalité les produits que nous consommons par ce biais, eux, n’ont pas beaucoup changé.

Le débat existe parmi les économistes, et je fais partie de ceux qui pensent que le progrès technique ralentit, tel que je viens de le définir.

Voyez-vous dans ce ralentissement une fatalité, ou bien la croissance peut-elle être retrouvée ?

Je ne crois pas que la croissance reprendra sur le rythme précédent. Elle ralentira de manière nette partout, car le ralentissement du progrès technique touche les pays occidentaux, qui sont par ailleurs touchés par le vieillissement ; et comme disait Braudel, l’histoire du monde s’explique par la démographie. L’Europe en restera donc à une croissance potentielle de 1 %, les Etats-Unis se contenteront de 2 %, et les pays émergents, qui sont très dépendants de leur capacité d’exportation vers nos pays, s’établiront à 4 ou 5 %. La croissance mondiale se fixera donc à 3%, ce qui est moins de la moitié de ce que l’on a connu aux meilleurs jours.

Quand l’électricité ou le moteur à explosion sont apparus, cela a fait totalement changer le rythme de la croissance mondiale. Nous nous trouvons dans une phase de ralentissement à laquelle nos modes de fonctionnement et d’investissement ne sont pas adaptés. Il faut rappeler que tous les moments de changements lourds depuis le début du 19e siècle ont été suivis de périodes compliquées. L’économie redémarrera, donc, mais pas sur le même schéma que ce que l’on a connu.

Le dynamisme économique peut-il se faire sur  une base autre que l'innovation, ou l'équation est-elle restée inchangée ?

L’histoire montre que jusqu’au milieu du 18e siècle, à l’exception de la période de deux siècle appelée le « Beau Moyen-Âge » (12e et 13e siècles, ndlr), la croissance est très faible. Puis vient ce phénomène incroyable, qui part d’Europe pus touche les Etats-Unis, d’une croissance de l’ordre de 1 à 1,5 %. Par rapport au passé, c’est une rupture totale, faite aux deux tiers par le progrès technique. Le progrès technique et l’innovation sont donc à l’origine même de la croissance.

Autre contrainte, le vieillissement. Nous dirigeons-nous effectivement vers une "guerre des générations" ? A quoi pourrait-elle donner lieu ?

Le vieillissement a trois impacts. La génération qui prend sa retraite capte une partie très importante des ressources, les sociétés vieillissantes sont moins innovantes, et elles n’ont pas très envie d’investir. Or l’innovation, c’est la prise de risque. Alors y aura-t-il une guerre des générations ? Il faut souhaiter que non, mais il est clair que le blocage des ressources pose problème, et peut susciter des tensions.

Comme un écho à votre ouvrage, les Rencontres économiques d'Aix-en-Provence organisées du 4 au 6 juillet par le Cercle des Economistes, dont vous êtes le président, sont orientées autour de la thématique "Investir pour inventer demain". La croissance par l'innovation, au travers de la concurrence et de la guerre des brevets, n'est-elle pas par nature un processus violent ? Autrement dit, l'avenir se construit-il sur une forme de violence ?

 Les 2 000 plus grandes entreprise du monde ont beaucoup de liquidités et investissent très peu, c’est donc un vrai sujet. Vous avez raison en disant que le progrès se fait sur une forme de violence, puisque l’innovation apparaît toujours dans des circonstances sociales et politiques très particulières. C’est lorsqu’on est obligé qu’on avance : la machine à vapeur n’a été utilisée qu’à cause du charbon, car une large partie de la population rurale d’Angleterre a migré vers les villes au 19e siècle. Ce pays, qui est très inventif, a dû s’adapter à cette réalité.

L’histoire est tragique, je ne crois pas à la vision naïve d’un monde apaisé. J’observe plutôt la montée des intégrismes et des populismes. Aujourd’hui nous ne sommes pas capables de penser le monde, alors que l’Empire britannique a été une merveille d’organisation, tout comme l’empire romain. Maintenant, tout le monde est perplexe et ignorant de ce que sera demain.

Présidents de banques, économistes du monde entier, philosophes… Les intervenants sont nombreux et de tous horizons. Le but d'une telle manifestation est-il d'apporter des réponses à tous les maux du monde, et vous en sentez-vous capables ?

L’idée est de tirer sur le fil de l’investissement, et de voir quelles sont les manières de transformer les sciences en matière économique. 240 intervenants seront présents : un tiers d’universitaires, un tiers de chefs d’entreprise, et un tiers de représentants d’institutions. Nous aurons 40 % d’étrangers, venus d’environ 35 pays. Nous commencerons par définir le problème, puis nous envisagerons les solutions, après quoi les conclusions de tout ce qui aura été dit seront délivrées en séance plénière, et le Cercle des économistes fera sa propre déclaration et ses propositions.

Les économistes, fort heureusement, sont devenus modestes. Notre objectif est d’apporter notre pierre à l’édifice, qui soit la plus intelligente, consensuelle et travaillée possible. C’est une vaste tâche, pour laquelle nous apportons notre modeste contribution.

Le gouvernement a-t-il pris acte de cette nécessité de favoriser les circonstances pour que le "cercle vertueux de l'investissement" dont vous parlez soit réinstauré ? Quelle est la marge de manœuvre de l'Etat français ?

Des bribes de solution se présentent, mais la période est difficile. C’est pour cela d’ailleurs que je regarde les politiques, de droite comme de gauche, avec une certaine bienveillance.  Nous changeons de monde, et celui dans lequel nous vivrons dans dix ans n’aura rien à voir avec celui-ci.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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