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Emmanuel Macron, président des très riches ? Pas totalement faux économiquement mais voilà ce qu’oublient ses détracteurs (et non, on ne parle pas de théorie du ruissellement !)
©ETIENNE LAURENT / POOL / AFP

Précisions

Emmanuel Macron, président des très riches ? Pas totalement faux économiquement mais voilà ce qu’oublient ses détracteurs (et non, on ne parle pas de théorie du ruissellement !)

François Hollande a qualifié son successeur de "président des très riches", sur le plateau de "Quotidien", mercredi soir. Une affirmation en partie vraie mais qu'il convient de nuancer.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

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Atlantico : Lors de son apparition à l'émission "Quotidien", François Hollande a estimé qu'Emmanuel Macron était le "président des très riches". Cette affirmation illustre-t-elle une forme de réalité ?

Alexandre Delaigue : En partie seulement, cela est un peu plus compliqué que cela. Si on veut véritablement regarder les "très très riches", on peut constater que la réduction de l'ISF ne les avantage pas tant que cela parce qu'ils ne le payaient déjà plus. On l'oublie, mais Liliane Bettencourt,  en pratique, comme l'avait montré le Canard Enchaîné, payait moins d'ISF qu'Emmanuel Macron au cours de l'année ou le Canard avait pu obtenir ces chiffres. Et cela était le cas d'un petit peu tous les très riches en France  qui disposaient déjà de toute une série de mécanismes pour ne pas payer l'ISF avant sa suppression. Paradoxalement, les vrais bénéficiaires de la suppression de l'ISF, ce sont les gens un peu comme Emmanuel Macron ou comme beaucoup de gens qui sont au gouvernement, c’est-à-dire des cadres supérieurs très bien payés. Ce sont ces profils qui ont le plus bénéficié de ce type de mesures. Si on veut être plus précis, on peut quand même noter qu'il y a une volonté de favoriser un certain type de revenus un peu plus entrepreneurial, qu'il y a aussi une volonté de se substituer à la Grande-Bretagne après le Brexit en attirant les gens de la finance – avec une mission d'un ancien président de la Banque de France qui travaille beaucoup sur le sujet – et tout cela se rapproche un petit peu du blairisme tel qu'il s'est fait en pratique à la fin des années 90 et au début des années 2000. C’est-à-dire que plutôt que de taxer fortement les riches, sachant que cela va les faire partir, on préfère taxer une petite partie de beaucoup. On cherche à attirer les riches avec un taux d'imposition un peu plus favorable. Le secteur financier par exemple, avec dans l'idée que cela permettra de financer le reste de l'activité. On peut légitimement douter de ce programme mais cela est quand même plus compliqué qu'une sorte de jeu à somme nulle dans lequel on dirait qu'il s'agirait du président de ceux-ci ou de de ceux-là

Peut-on en déduire pour autant qu'une politique défavorable aux "très riches" apporterait de meilleurs résultats dans l'objectif d'une politique économique favorable à tous ?

Cela est quelque chose qui se discute mais ce n'est pas quelque chose qui a l'air d'avoir convaincu François Hollande lorsqu'il était président. Avant d'être candidat, il se présentait comme l'ennemi des riches, mais on ne peut pas dire que son mandat ait été caractérisé par ce genre de choses parce qu'il y a une volonté d'augmenter la fiscalité sur les revenus élevés qui s'est très vite arrêtée en pratique pour aboutir à une politique qui n'était pas franchement défavorable aux riches. Donc, si lui-même au bout du compte, n'a pas eu une politique anti riches, il faut se demander pourquoi. On peut dire que la conclusion qui a été tirée est que ce n'est pas forcément une bonne idée d'avoir une politique exagérément hostile aux riches. Il y a énormément de possibilités en matière de fiscalité mais le problème de fond est que nous sommes dans une économie ouverte. Même s'il est possible de construire en théorie, dans ce type d'environnement, une fiscalité beaucoup plus élevée sur les hauts revenus – il y a des travaux par exemple de Piketty et Saez qui montrent que le taux théorique optimal est de l'ordre de 75% - on peut dire que dans la pratique que l'ISF est un impôt beaucoup plus efficace que ses critiques n'en disent – le problème de fond reste que dans un environnement compétitif avec des paradis fiscaux et ce genre de choses , les revenus partent. Et si on n’a pas la volonté d'aller conte cela, essayer de faire une politique anti riches n'apportera pas énormément de choses. Le vrai problème, de toute façon, est que tant que l'on reste dans une politique pour les uns ou pour les autres, on passe complètement à côté du vrai problème qui est l'augmentation de la taille du gâteau pour tout le monde.

Dès lors, quel serait le dispositif manquant qui permettrait de réaliser efficacement ce qui est souvent présenté, dans le cas d'Emmanuel Macron, comme la théorie du ruissellement ? Comment l'avantage des "très riches" peut-il profiter à tous ?

A la base, et dès lors que nous sommes dans une économie avec une faible croissance, il ne faut pas se leurrer, il est difficile d'avoir une répartition qui soit favorable. Le rapport de force économique, pour l'instant, est plutôt favorable aux revenus élevés, il n'est pas favorable aux travailleurs, et ce n'est pas une spécificité française, c'est le cas un petit peu partout. Cela n'est pas quelque chose que l'on peut changer facilement. Mais ce que l'on pourrait améliorer par contre, c'est le niveau d'activité économique parce que l'on peut quand même remarquer que même dans des pays très inégalitaires, la reprise économique bénéficie à tout le monde. Les riches d'un côté mais aussi le reste de la population. On peut penser à des pays qui ont une conjoncture macroéconomique plus favorable dans lesquels le chômage diminue et se rapprochent du plein emploi. Ce sont les choses qui profitent le plus à tout le monde. Et dans ce sens-là, il faut constater que les politiques macroéconomiques en Europe ne vont pas tellement en ce sens, c’est-à-dire d'aller vers le plein emploi. Même si la politique de la Banque centrale a été plutôt favorable ces derniers temps, ce qui a abouti à améliorer la conjoncture en Europe, cela est quelque chose qui risque de s'arrêter assez rapidement. De ce point de vue-là, on peut plutôt se poser la question de la politique macroéconomique en général. C’est-à-dire de savoir si l'on pourrait envisager une sorte d'Abenomics à l'échelle européenne c’est-à-dire des politiques monétaires, budgétaires et des réformes structurelles, le tout orienté exclusivement vers la croissance. Le fait est que ce n'est pas pour le moment la direction que l'on prend, et cela est un petit peu le sujet occulté de toutes nos discussions sur le fait de savoir si l'on doit prendre à Paul ou à Pierre pour donner à Jacques. 

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