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Emmanuel Macron et les Français, 6 mois après : ceux qui ont un avis tranché... et les autres
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Emmanuel Macron et les Français, 6 mois après : ceux qui ont un avis tranché... et les autres

Si l'évolution de la cote de popularité du président a suivi les tendances classiques suivi par tous les occupants de l'Elysée ces dernières années, la façon dont le perçoivent les Français aujourd'hui est pour le coup assez inédite.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Atlantico : Depuis son élection Emmanuel Macron la confiance des Français envers Emmanuel Macron a chuté de 19 points, passant de 57 à 38%. Au delà de cette chute, comment a évolué l'image d'Emmanuel Macron auprès de l'électorat, entre la campagne électorale et après 6 mois d'exercice du pouvoir ? Quelles ont été les phases les plus importantes de ce début de quinquennat ? 

Bruno Cautrès : L’évolution de l’image d’Emmanuel Macron a tout d’abord connu les tendances habituelles de tout nouveau pouvoir exécutif, en tout cas en France depuis ces trois derniers présidents : l’exercice du pouvoir rend structurellement plus impopulaire. Malgré le caractère exceptionnel de son élection (élu à la présidence de la République lors de sa première candidature à un mandat, jeune âge, création du mouvement En Marche ! un an avant son élection), Emmanuel Macron n’a pas pu échapper à cette tendance. 

Il le doit également à la première phase de son action et notamment à une série de d’annonces et choix opérés au début de l’été (mois de juillet notamment) et qui ont donné le sentiment à une partie de l’électorat que la hiérarchie des priorités penchait trop du côté de la politique de l’offre, de la réduction des coûts du travail ou de l’attractivité économique de la France. Par ailleurs, des catégories plus particulières de l’électorat ont mal vécu les annonces qui les concernaient : les retraités avec la hausse de la CSG, les fonctionnaires avec plusieurs mesures symboliques à leurs yeux (jour de carence, message peu lisible sur les effets de la réforme des prélèvements sociaux vis-à-vis de leurs salaires, sentiment de ne pas être une priorité), mais aussi une partie de la jeunesse avec la baisse de 5 euros des APL. Cette première phase n’a été en partie atténuée dans ses effets négatifs sur la popularité d’Emmanuel Macron qu’au prix d’un très lourd engagement du président de la République et d’une importante révision de sa communication : on est entré début septembre dans une seconde phase avec un président qui a voulu faire monter au créneau les personnalités emblématiques de son gouvernement (Bruno Le Maire par exemple) tout en mettant un fort coup d’accélérateur à l’agenda des réformes. Le Président a également moins cédé à la tentation de produire des images iconiques : alors que l’été avait été marqué par un flux presque permanent d’images (dont la fameuse montée à bord d’un sous-marin ou d’un jet de l’armée de l’air), l’automne a semblé marquer une pause avec une image d’un président à la tâche. La réforme du code du travail et le vote des ordonnances a été un moment clef de cette seconde phase. Il est curieux de constater que le succès d’Emmanuel Macron dans ce domaine (les manifestations n’ont pas été à la hauteur des espoirs de la France Insoumise même si la première avait réuni du monde) n’a pas fondamentalement fait remonter sa popularité : dans certaines catégories de l’électorat qui avait voté pour lui dès le premier tour (des électeurs de François Hollande en 2012), cette réforme du code du travail, cumulé avec la baisse des APL et la suppression de l’ISF sur le capital non-immobilier, a finalement été perçue comme symbolisant une "politique de droite". 

Si le correctif de sa communication et l’accélération des réformes a semblé dans un premier temps porter ses fruits (avec un rebond de popularité fin septembre/début octobre), Emmanuel Macron a néanmoins été happé à plusieurs reprises par des polémiques liées à certaines déclarations : la plus symptomatique a été celle sur les "fainéants". Malgré toute la communication élyséenne après coup, les français ont retenu de cet épisode l’image d’un Emmanuel Macron détaché des couches populaires, peu en phase avec la vie des français ordinaires et "arrogant". L’enquête publiée hier par Harris Interactive montre d’ailleurs que cette image d’arrogance colle à présent à Emmanuel Macron et qu’il lui sera difficile de s’en départir. L’image du "président des riches" (un terme qui était apparu pour qualifier en son temps Nicolas Sarkozy) s’est également progressivement. La combinaison des deux explique qu’il est très difficile de remonter la pente une fois installée cette image. 

Quels sont les points d'image les plus à même de se cristalliser auprès de l'électorat ? Quelles sont encore les forces d'Emmanuel Macron et quelles sont ses principales faiblesses ? 

L’électorat est dans un rapport paradoxal avec Emmanuel Macron et cela repose sur un "paradoxe Macron" : autant Emmanuel Macron semble très à l’aise lorsqu’il s’agit de dessiner des perspectives de long terme pour la France ou l’Europe, autant les étapes pour y parvenir et le court-terme semble plus difficile pour lui. Ce paradoxe en a créé d’autres : Emmanuel Macron est rapidement devenu "impopulaire" alors même que de nombreux électeurs reconnaissent qu’il fallait bien que quelque chose se passe et bouge en France. Cette série de paradoxes repose sur les conditions de son élection : si Emmanuel Macron a été élu avec un très large score au second tour face à Marine Le Pen, son score de premier tour (24%) et les résultats de ce premier tour montraient qu’il n’y pas de consensus en France sur ce que veut dire "réformer" la France. Lorsqu’Emmanuel Macron ou Edouard Philippe disent qu’ils veulent "réparer" la France, tout le monde ne peut que s’accorder sur le fait qu’une France qui fonctionne mieux au plan économique, au plan des mécanismes de la décision publique et de l’efficacité de l’action publique, c’est bien. Mais la finalité de cette "réparation" de la France et ses moyens ne fait pas consensus : Emmanuel Macron a voulu proposé aux français un chemin reposant sur un consensus "et de gauche, et de droite" mais il n’y a pas consensus en France sur le fait que ce "consensus centriste" est la seule voie possible…Si les électeurs reconnaissent à Emmanuel Macron qu’il applique son programme et ne trahi pas ses engagements, cela ne veut pas dire qu’ils lui donnent un chèque en blanc et qu’ils adhèrent en majorité à ses réformes. 

Il reste néanmoins des points importants de ce projet de "consensus centriste" sur lesquels Emmanuel Macron peut capitaliser : notamment sur la méthode de gouvernement. Le programme et la candidature d’Emmanuel Macron étaient porteurs de l’idée de gouverner autrement la France et de donner davantage la possibilité aux français de s’exprimer sur les réformes. Mais curieusement c’est une image de trop forte verticalité et de non-recherche du consensus qui semble s’imposer dans l’évaluation de son action : ça passe ou ça casse, mais cela s’éloigne du message sur le consensus. L’image de déterminisme lui est cependant créditée ainsi que l’image de renouvellement réalisé par son élection, ses projets de réformes institutionnelles et l’impact de son élection sur le système de partis qui semblait à bout de souffle. Emmanuel Macron dispose toujours dans ces domaines d’une importante marge de manœuvre. Il est impératif, selon mon opinion, qu’Emmanuel Macron maintienne le cap des réformes démocratiques s’il souhaite conserver un socle de popularité que les éventuels échecs (ou demi-succès) au plan économique viendront lui retirer. 

En procédant de la même logique, comment a pu se structurer l'opposition au Président au cours de ces 6 premiers mois. Quelles sont les véritables changements qui pourraient s'inscrire durablement dans le paysage politique français ? 

L’opposition s’est structurée, dans l’opinion, sur le thème du "président des riches". Que cette appellation repose ou non sur une réalité n’est pas le problème dans les logiques d’opinion publique. Les travaux de spécialistes de psychologie sociale ont montré ce que la manière dont on perçoit subjectivement une situation est toujours plus importante que la réalité de cette situation. Le "style Macron" a suscité ce sentiment et il lui sera très difficile d’échapper à cette image. Dans le système de partis, l’opposition est pour le moment en (re)construction. Curieusement, Jean-Luc Mélenchon a "le blues" alors qu’il est une sorte de "vainqueur caché" de la présidentielle : il est parvenu (temporairement ?) à déconstruire l’édifice mitterrandien. C’est un séisme qui s’est produit à gauche. Selon les résultats économiques, les oppositions à Emmanuel Macron trouveront plus ou moins de grain à moudre au fur et à mesure du déroulement de son mandat. Mais je ne doute pas que les oppositions trouveront à s’exprimer car s’il est une fausse-bonne conclusion à propos de la présidentielle de 2017 c’est de dire que "le clivage gauche-droite est mort". Si les électeurs aspirent à ce que la vie politique ne soit pas une guerre civile entre les deux camps idéologiques, les préférences de politiques publiques qu’ils expriment sont fortement marquées par le filtre de perception de leurs identités politiques de gauche et de droite. La grande enquête électorale que nous avons réalisée au CEVIPOF pendant toute la séquence électorale le montre très bien. Nous ne vivons pas aujourd’hui, six mois après l’élection d’Emmanuel Macron, dans une France qui serait devenue spontanément plus juste socialement, plus égalitaire et moins clivée. La sociologie de notre pays et ses lignes de fractures sociales recèle toujours un puissant terreau pour des changements et des alternatives politiques. L’électorat se montre en attente vis-à-vis d’Emmanuel Macron et n’a pas encore totalement figé son appréciation sur lui. Mais le thème "il faut lui donner et lui laisser du temps" va progressivement s’estomper.

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