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Européennes : ce que l’évolution des thèmes de campagnes électorales depuis 1979 nous apprend
©Reuters

Rétrospective

Européennes : ce que l’évolution des thèmes de campagnes électorales depuis 1979 nous apprend

De 1979 à 2009, la plupart des scrutins européens ont été l'occasion d'exprimer un vote sanction à l'encontre des gouvernements nationaux. La percée pro-Europe de 2009 et celle prévisible de l'euroscepticisme en mai prochain démontrent toutefois une récente prise en compte des enjeux communautaires.

#1979

Résultats : 27% pour l'UFP-UDF, 23% pour le PS, 21% pour le PCF, 16% pour le RPR. Abstention (38%)

Guillaume Klossa : Le premier scrutin européen a été essentiellement symbolique puisqu'il s'agissait de transformer une assemblée parlementaire en un parlement démocratique à une époque où l'Union Européenne qui s'appelle alors communautés européennes n'a que peu de compétences économiques et financières. L'Union économique et monétaire n'existe pas encore, l'essentiel du budget est représenté par la PAC et les outils de contrôle des députés sont quasi inexistants. Des députés qui pour la première fois seront élus par les citoyens et non directement par les parlementaires des différents Etats-membres afin de représenter directement l'intérêt général des citoyens européens  plutôt que celui des gouvernements. L'enjeu est donc de concrétiser l'émergence d'un "demos" européen dans la vie politique du continent. Bien que ce scrutin soit le premier, on peut souligner que cette élection restera majoritairement calquée sur les enjeux nationaux en France, à l'instar de toutes celles qui suivront d'ailleurs, à l'exception de 2009. En l'occurrence, elle confirme le résultat des législatives de 1978 qui avait vu la victoire du parti de Valéry Giscard d'Estaing. D'une manière générale, les électeurs ont un manque de perception quant à ce qui est en jeu dans un tel scrutin. On peut toutefois souligner le caractère symbolique de ce premier scrutin avec la campagne de Simone Veil, alors extrêmement populaire et emblème de courage et de modernité politique qui deviendra présidente du Parlement européen au troisième tour le 17 juillet 1979. On peut enfin rappeler que la France et le président Giscard d'Estaing avaient voulu cette élection au suffrage universel du parlement européen.

Christian Delporte : C’est la première élection européenne au suffrage universel. Les députés français représentent près de 20% du futur Parlement, contre moins de la moitié aujourd’hui. On vote à la proportionnelle sur un scrutin de liste, une grande première sous la Ve République, ce qui permet aux petits partis de pouvoir se compter. Déjà, les socialistes, conduits par Lionel Jospin, promettent de “changer l’Europe”, slogan de campagne qu’ils reprendront, trente ans plus tard, avec Harlem Désir! Mais c’est vrai qu’on note un certain enthousiasme. Dans les affiches électorales, on mobilise les enfants et les jeunes, “avenir” du grand défi européen en marche. Les jeunes centristes n’hésitent pas à concevoir une affiche où un jeune couple, heureux et amoureux, s’enlace, avec ce slogan : “Fais-moi l’Europe!”. Bref, les forces politiques tentent de construire une histoire autour de l’Europe, mais qui ne prend guère. La mobilisation électorale est faible, avec un taux d’abstention de 39,3%, soit plus du double de celui du premier tour des legislatives de 1978 (16,7%).

Au-delà des enjeux européens, ce sont bien les enjeux intérieurs qui dominent, un an après la défaite de l’union de la gauche et deux ans avant la présidentielle de 1981.  Giscard d’Estaing n’a pas lieu d’être trop mécontent. La liste pro-européenne de Simone Veil arrive en tête (27,6%), devant celle du PS-MRG (23,5%). Le PCF fait un bon score, avec 20,5%, créant l’illusion chez Marchais que le recul continu des communistes depuis le début des années 1970 est endigué, ce qui lui permet de donner de la voix. Quant à l’eurosceptique RPR, il dépasse à peine les 16%. En 1979, l’Europe représente encore un espoir. Mais, déjà, les élections européennes ne sont pas des élections comme les autres. Pour les Français, elles comptent peu : ils s’en détournent ou, pour certains, c’est l’occasion d’indiquer un vote protestataire. Difficile, alors, d’en tirer des conclusions pour l’avenir.

#1984

43% pour l'UDF-RPR, 21% pour le PS-MRG, 11% pour le PCF, 11% pour le FN. Abstention (43%)

Guillaume Klossa : Cette élection évolue malgré les apparences dans un contexte europhile mais vient sanctionner la politique le gouvernement Socialiste  alors que s'annonce le tournant de la rigueur. On peut y voir une préfiguration de ce que seront les élections législatives, à la proportionnelle,  de 1986 qui amèneront une victoire de la droite, une chute du PCF à 10% ainsi que les premiers députés du Front National. 1984 marque aussi la première recomposition des droites avec l'alliance RPR/UDF qui sera un élément clé dans ce qu'on pourrait appeler "l'européanisation" progressive des gaullistes, le RPR ayant eu un positionnement peu européen en 1979, qui allait à l'encontre de l'opinion publique d'alors. 

#1989

29% pour l'UDF-RPR-CNIP, 23% pour le PS, 12%  pour le FN, 11%  pour les Verts. Abstention (51%)

Guillaume Klossa : Ces élections sont le signe révélateur d'un éclatement  de la vie politique avec la percée des Verts 5 ans après celle du FN, partialisation qui se confirmera tout au long des années 1990. Les faibles scores de Simone Veil qui mène une liste indépendante centriste (8.43%) marque aussi le début de la perte de vitesse d'un centrisme autonome qui ne peut plus prétendre comme auparavant au statut de parti présidentiel. 

#1994

25% pour le RPR/UDF, 14% pour PS, Divers droite 12%, MRG (B. Tapie) 12%, FN 11%. Abstention (47%)

Guillaume Klossa : Le vote intervient deux ans après le référendum de Maastricht qui pose les bases de l'euroscepticisme, le Traité n'ayant été adopté que d'une courte majorité. On voit logiquement dans le prolongement du débat référendaire de 1992  le vote souverainiste s'affirmer ouvertement pour la première fois à droite avec les 12% engrangés par Philippe de Villiers. Ce sera aussi plus largement la confirmation d'une France divisée sur la question européenne, la division étant toujours bien présente aujourd'hui, bien qu'elle ne soit pas forcément visible à tous les scrutins qui ont suivi. La faiblesse de la liste PS dirigée par Micheĺ Rocard est due en large partie à la liste radicale pilotée par Bernard Tapie et qu'avait encouragée Mitterrand pour disqualifier Rocard de la présidentielle de 1995. Il faut donc relativiser le faible score socialiste. 

Christian Delporte : C’est l’élection cauchemar de Michel Rocard, celle qui a mis un terme à son ambition présidentielle. En 1991, François Mitterrand lui a indiqué la porte de sortie, alors que sa popularité restait intacte à Matignon. Deux ans plus tard, aux législatives de 1993, la gauche a connu la plus grande défaite électorale de son histoire, forçant Mitterrand à une seconde cohabitation. Rocard, visant l’Elysée, a mis la main sur le Parti socialiste et, en 1994, décide de conduire lui-même la liste socialiste aux européennes. Grossière erreur! Non seulement les socialistes sont à peine convalescents, mais Mitterrand va tout faire pour briser Rocard, en favorisant, en sous-main, la liste “radicale” conduit par Bernard Tapie (où l’on retrouve aussi Christine Taubira ou Noël Mamère, en rupture avec les écologistes). Une fois de plus, les enjeux européens sont effacés par la politique intérieure. Alors que le gouvernement Balladur bénéficie d’une appréciable popularité, la liste RPR-UDF, conduite par Dominique Baudis, arrive en tête, avec un score honorable de 25,6%. Les Verts sont balayés, avec moins de 3% (contre 10,5, cinq ans plus tôt). Le FN confirme sa présence, avec 10,5% : l’élection européenne lui est favorable, depuis sa première percée, en 1984 (11%). Mais on retient surtout le résultat calamiteux de Rocard : 14,5% contre 12% pour Tapie. Les électeurs socialistes ont boudé les urnes, alors que le taux d’abstention dépasse les 47%. Au lendemain du scrutin, des éléphants du PS demandent sa peau et finissent par l’obtenir. Rocard démissionne du Premier secrétariat du PS. Quelque temps plus tard, il se prononce pour la candidature Delors à la présidentielle de 1995. Et dans tout cela, l’enjeu européen de l’élection est passé inaperçu.

›››A lire également : Les 4 problèmes clés de l’UE : qui en dit quoi parmi les listes en lice pour les européennes ?‹‹‹

#1999

22% pour le PS-PRG, 13% pour le RPF, 13% pour le RPR, 10% pour les Verts, 10% pour l'UDF. Abstention (53%)

Guillaume Klossa :  La droite est toujours divisée dans le prolongement de la campagne de 1995 qui avait vu s'opposer Chirac et Balladur et qui était marquée par l'absence de candidat centriste. Elle en paye le prix dans les urnes. Le PS est certes leader, notamment grâce au retour de la croissance, mais conserve un score relatif modéré alors que le MRG et du PS totalisaient ensemble 26% des voix en 1994. 

#2004

29% pour le PS, 17% pour l'UMP, 12% pour l'UDF et 10% pour le FN. Abstention (57%)

Guillaume Klossa : On voit là la mécanique désormais récurrente de l'alternance avec un important vote sanction à l'encontre du gouvernement Raffarin, la question européenne étant clairement au second plan. Le vote FN est faible comme si le premier tour de l'élection présidentielle de 2002 avait constituée un électrochoc auprès de nos concitoyens.  Globalement le contexte est favorable à l'Europe dans l'opinion, les français qui n'ont pas encore été consultés pour le projet de constitution pour l'Europe sont alors massivement favorables à ce que l'union se dote d'une constitution. 

Christian Delporte : Jamais, jusqu’ici, la participation n’avait été aussi faible : 43%! Et le rejet ou l’indifférence de l’opinion sont annonciateurs du coup de tonnerre de l’année suivante, le “non” majoritaire au référendum sur la Constitution européenne. Le nouveau mode de scrutin, en grandes régions, ne contribue pas non plus à la forte mobilisation. Mais, plus que jamais, l’enjeu reste national, alors que s’affirme l’impopularité de Jacques Chirac et du gouvernement Raffarin. On ne vote pas pour des députés dont, au fond, on ignore ce qu’ils font et à quoi ils servent. On vote pour ou contre la politique gouvernementale. Or, deux mois après la débâcle des Régionales, où la gauche a quasiment tout rafler, la droite subit une nouvelle défaite. La gauche dépasse les 42%, le PS, à lui seul, frôlant le score historique de 29%. Un écart de deux millions de voix sépare gauche et droite. L’UMP est en-dessous de 17%, alors que la liste de Bayrou attaint les 12%. A l’issue du scrutin, Jean-François Copé, ministre et porte-parole du gouvernement, accuse la gauche d’avoir oublié les enjeux européens. Mais quand les a-t-on mis en avant, depuis 1979?

#2009

28% pour l'UMP, 16% pour le Parti Socialiste, 16% pour les Verts, 6% pour les Divers droite, 6% pour le FN, 6% pour le PCF, 6% pour l'extrême gauche. Abstention (57%)

Guillaume Klossa : C'est sans doute la première fois que l'on observe un réel vote européen qui s'inscrit dans la dynamique de la présidence française de l'UE en 2008, avec des électeurs français qui manifestent un enthousiasme net pour les formations s'affichant comme ´´europhiles". L'effet présidence française de l'union européenne joue à plein. Le trio de tête (près de 60% des votants) est ainsi uniquement composé de formations qui ont mené une campagne ouvertement axée sur l'avancée du projet communautaire. L'UMP, bien qu'il soit au gouvernement, est créditée par l'action de Nicolas Sarkozy lors de sa présidence européenne alors que le vote de gauche se partage équitablement entre le PS et des écologistes qui réalisent une percée historique à 16.3% avec Daniel Conh-Bendit à leur tête. Le modem qui a mené une campagne perçue par l'opinion  comme peu axée sur l'Europe est sanctionné. 

Christian Delporte : Avec 29 députés sur 72, soit une progression de 12 sièges, la droite et ses alliés du centre (28% des voix) sont les grands vainqueurs du scrutin. Mais plus qu’une victoire de la droite, c’est surtout la défaite des socialistes, conduits par Harlem Désir, qui frappe : avec 16,48%, ils perdent 17 sièges au Parlement de Strasbourg et n’en conservent que 14. Surtout, ils sont talonnés par Europe Ecologie de Daniel Cohn-Bendit, avec 16,28% (eux aussi 14 députés). Les Verts ont siphonné les électeurs socialistes qui, ainsi, ont sanctionné le PS, sans programme, sans idées, déchiré par le congrès de Reims. La droite au pouvoir depuis deux ans a tenu, ce qui relativise le principe selon lequel tout pouvoir perdrait chaque élection intermédiaire. D’Europe, il n’en a guère été question durant la campagne, et les slogans, pauvres dans l’ensemble, soulignent les désillusions de l’opinion à l’égard de la construction européenne : du “Quand l’Europe veut, l’Europe peut” de l’UMP à “Changer l’Europe maintenant” du PS. Mais si l’élection européenne reste avant tout nationale, elle demeure aussi un scrutin à part dans l’esprit des électeurs. Les 59,5% d’abstention de 2009 doivent inciter à la prudence dans l’interprétation des résultats. Le succès aux européennes doit être compris comme un message dans une élection aux effets marginaux pour l’opinion et non comme l’expression d’une adhésion solide, promesse d’avenir. Les écologistes, enivrés par leur victoire en 2009, ont dû déchanter trois ans plus tard.

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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