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Une personne vote lors de l'élection présidentielle en avril 2017.
Une personne vote lors de l'élection présidentielle en avril 2017.
©FREDERICK FLORIN / AFP

Bonnes feuilles

Election présidentielle : l’hypothèse d’un outsider, un scénario de plus en plus plausible ?

Laetitia Krupa publie « La Tentation du Clown : Comment un candidat hors système va bouleverser la présidentielle » aux éditions Buchet Chastel. Quarante ans après Coluche et en pleine vague de démagogie mondiale, les Français sont-ils prêts à élire un clown, un candidat hors système, un outsider qui brise les codes et offre l'occasion de se débarrasser définitivement de l'ancien monde ? Laetitia Krupa a mené l'enquête au coeur d'une France au bord du vertige populiste. A un an de la Présidentielle, la tentation du clown bouleversera-t-elle la campagne électorale ? Extrait.

Laetitia Krupa

Laetitia Krupa

Après des débuts à Radio-France, puis à Canal + et France 5 ('Médias, le magazine'), Laetitia Krupa travaille depuis 20 ans dans le secteur audiovisuel. Journaliste spécialiste de la communication politique, elle est aujourd'hui chroniqueuse dans l'émission 'Les Grandes Voix' d'Europe 1 et collabore à plusieurs émissions de télévision (BFM TV, France 24, I24News). L'année dernière, elle était aux côtés de Laurent Ruquier dans 'On n'est pas couché' sur France 2.

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Par conséquent, l’hypothèse d’un outsider émanant d’un mouvement social semble être privilégiée par certaines chapelles de recherches. Jérôme Fourquet explique :

À l’IFOP, nous y réfléchissons. C’est une hypothèse que nous considérons. Nous avons scruté la succession des crises pour voir si un leader inattendu sortait du lot. On a travaillé sur « Nuit debout », « la Manif’ pour tous », les Gilets jaunes et même la grande grève à la RATP. Nous avons comparé ce mouvement à celui de 1995 car à l’époque, Bernard Thibault avait pris son élan et s’était imposé comme le leader syndicaliste de référence dans le débat public.

Mais ce qui est très surprenant, c’est qu’aucune de ces colères ne s’est structurée politiquement. Même pendant le premier confinement, le phénomène Raoult s’est cristallisé mais a finalement fait pschitt.

La vraie question pour le candidat populiste de 2022 se pose donc dans les termes suivants : aura-t-il la capacité de durer et d’agréger les îles pour que sa trajectoire trouve un sens et une consistance ?

Aujourd’hui, bien que la vie sociale et politique apparaisse frappée du sceau de l’imprédictibilité, la promesse de l’outsider pourrait en effet se formuler comme une solution pour fédérer les îlots autour d’un combat commun, d’un destin qui transcenderait les fractures et les partis politiques.

C’est le risque que courent les deux partis qui se présentent comme les réceptacles de la contestation : le Rassemblement national et, dans une moindre mesure, La  France insoumise. Ils sont menacés aujourd’hui par une tendance lourde de notre société connectée. Gérald Bronner parle d’un nouveau paradigme naissant :

En travaillant sur les croyances, je m’aperçois qu’une coalition cognitive est en train de s’organiser. On a fait des calculs de régression multivariée, ce sont des calculs qui per‑ mettent de prédire quelle variable a le plus d’impact sur un fait. J’ai travaillé avec deux collègues et nous avons démontré que le fait de se déclarer Gilet jaune était ce qui permettait le mieux de prédire la tendance au complotisme.

La coalition cognitive dont je parle est loin de représenter 100 % des Français. Il s’agit plutôt d’un petit noyau mais s’il représentait 10 à 15 % de la population, on parlerait déjà de millions de personnes qui pourraient former un groupe beaucoup plus cohérent que d’autres catégories plus traditionnelles.

Dans son ouvrage Bloc contre bloc, c’est partiellement la même thèse que Jérôme Sainte-Marie défend mais en partant de groupes sociaux historiques. Il cherche à identifier les différentes forces sociales qui constitueraient ce qu’il désigne comme le « bloc populaire » en opposition au « bloc élitaire » :

Le vote populaire existe déjà et il est en faveur de Marine Le Pen. Elle concentre le vote des pauvres, de la périphérie et des non-diplômés.

Là où ce vote peut se fragmenter, c’est sur la question de sa capacité à battre Emmanuel Macron si elle se retrouve encore face à lui au second tour. Or, beaucoup n’en sont plus convaincus. Le clown peut donc incarner une partie du bloc populaire, mais à la condition qu’il réponde à ses demandes et donc à la question de l’immigration, qui est un marqueur très fort du vote lepéniste.

Même hypothèse pour Samuel Hayat, qui donne, lui, plus de place à la déraison : « Il y a une partie de l’électorat complètement volatile, qui sont anti-libéraux économique‑ ment et socialement, en gros contre l’Europe, les élites, les riches, les Arabes… Et ils peuvent complètement voter pour Bigard comme pour le général de Villiers car ces per‑ sonnes votent. »

D’autant que l’imaginaire collectif est nourri de fictions qui racontent cette histoire-là et dont les bulles sociales peuvent se saisir. Le film Joker de Todd Phillips, que nous avons évoqué en introduction, pose un cadre intéressant. Les amateurs de comic books connaissaient déjà bien l’en‑ nemi juré de Batman, mais Hollywood l’a dévoilé au grand public en 2019 sous les traits du génial Joaquin Phoenix. Le magazine Première décrit parfaitement l’enjeu du blockbuster :

Joker sera un grand film sur l’humiliation, sur l’impunité totale dans laquelle se croient les plus puissants face aux plus faibles corvéables et humiliables à merci. Jusqu’à ce que la coupe soit pleine et que la révolte surgisse. Brutale. L’action a beau se dérouler dans les années 1980, Joker s’ins‑ crit pleinement dans notre époque, celle où peuple et élites (politique, médiatique, économique…) semblent devenus définitivement irréconciliables.

En effet, il est difficile de ne pas faire le parallèle avec notre société fragmentée. Le visage grimé du personnage du Joker a d’ailleurs accompagné plusieurs revendications, notamment celles des Gilets jaunes sur les réseaux sociaux, comme un signe de ralliement, une appartenance au peuple en colère. Comme nous l’avons déjà évoqué, sur Twitter, il n’est pas rare de voir l’émoticône du clown sur des publications dénonçant les élites, quelles qu’elles soient.

La référence à une fiction populaire n’est pas dénuée de sens dans notre société ultra-connectée. Elle pourrait même servir de point de départ à une candidature clownesque, comme l’explique Pierre Lefébure :

Ça fournit un système référentiel et un point d’appui symbolique : « Tiens, c’est comme Joker ! » C’est une sorte de label alors que c’est très difficile de créer une marque. Même si la série ou le film n’est pas crédible. Le référentiel vaut marque.

Les expressions, l’univers visuel, l’engagement des fans sur les réseaux peuvent fonctionner comme une lisibilité, une facilité, une habitude. Le clown pourrait, de façon subtile, en bénéficier.

Tous les spécialistes du marketing vous le disent : le plus compliqué, c’est de créer une marque, mais récupérer la symbolique d’une autre et la détourner serait une stratégie beaucoup plus simple et payante.

L’actualité en donne d’ailleurs une illustration parfaite. Après le coup d’État du 1er février qui a renversé le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, un geste s’est répandu en Birmanie, dans les manifestations comme sur les réseaux sociaux. Le salut à trois doigts, issu de la série dystopique Hunger Games, a été récupéré comme un étendard par les opposants au coup d’État birman. Le feuilleton est une adaptation de la trilogie littéraire de Suzanne Collins.

Dans l’un des romans, l’héroïne Katniss Everdeen explique qu’il s’agit d’un « vieux signe, rarement utilisé, qui vient de notre district, que l’on voit parfois aux enterrements. Il sert à remercier, à exprimer l’admiration, à dire au revoir à quelqu’un qu’on aime ».

Il y a dans ces allers et retours constants entre fiction et réalité un risque de perte de repères, une grande confusion alimentée par les réseaux sociaux et les médias traditionnels qui abusent de ce procédé. Et nous assistons passifs à un nouveau phénomène : la fiction qui précède la réalité crée un artefact politique. C’était l’intuition profonde de Steve Bannon, le stratège répudié de Donald Trump. Il a été l’un des premiers populistes à prôner la règle « politics is downstream from culture » : la politique dérive de la culture. Il s’est battu pour produire et imposer de nouvelles histoires, des fictions, des documentaires afin de concurrencer l’hégémonie culturelle de l’intelligentsia américaine et remodeler les esprits. Bannon était convaincu que la bataille culturelle précédait la bataille politique et pouvait influencer le cours de l’Histoire.

Ainsi, bien qu’elle soit plus confidentielle que le film Joker, la série de Canal  + Baron noir pourrait aussi fonctionner comme un référentiel dans la course de 2022. Nous y reviendrons souvent dans notre enquête.

Dans la troisième saison, les scénaristes ont raconté la percée magistrale d’un clown, Christophe Mercier, professeur de SVT, blogueur devenu star de YouTube, qui se lance dans la course présidentielle avec une baseline puissante : « Il faut combattre les irresponsables politiques. Le corps social réagit pour stopper la tumeur et revenir en démocratie. »

Le personnage, qui défend le tirage au sort des représentants du peuple, cristallise la colère des Français. Avec son slogan « reprenons le contrôle », il réussit à se qualifier au second tour. « Nous sommes capables de nous gouverner, nous sommes le grand peuple de France. »

Pour aider l’acteur Frédéric Saurel à construire le personnage de Christophe Mercier, les auteurs de la série lui ont expliqué qu’il devait se situer « entre Étienne Chouard et un leader des Gilets jaunes s’il devait y en avoir un ». Inversement, un mouvement populaire, le camp des abstentionnistes par exemple, pourrait donc très bien s’inspirer du personnage de Mercier ou du Joker pour lancer son candidat.

Extrait du livre de Laetitia Krupa, « La Tentation du Clown : Comment un candidat hors système va bouleverser la présidentielle », publié aux éditions Buchet Chastel

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