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Un buste de l'empereur Napoléon Ier dans le musée qui lui est dédié à l'Ile-d'Aix où l'empereur a vécu du 8 au 15 juillet 1815 avant de quitter définitivement la France.
Un buste de l'empereur Napoléon Ier dans le musée qui lui est dédié à l'Ile-d'Aix où l'empereur a vécu du 8 au 15 juillet 1815 avant de quitter définitivement la France.
©Philippe LOPEZ / AFP

Bonnes feuilles

Edouard Bignon, l’homme qui relata l’histoire de la diplomatie française de 1792 à 1815

Camille Duclert a publié « L’Histoire de France de Napoléon » aux éditions Passés / Composés. Dans son testament dicté à Sainte-Hélène, Napoléon met la dernière touche à la geste impériale en commandant à Édouard Bignon, un de ses diplomates les plus fidèles, le récit de son règne. Dès 1829-1830 paraissent les six premiers tomes d'une Histoire de France qui en compte quatorze et se clôt en 1850. Extrait 1/2.

Camille Duclert

Camille Duclert

Archiviste paléographe, Camille Duclert est conservateur du patrimoine et directrice adjointe de la Médiathèque de l'architecture et du patrimoine. Elle a consacré son doctorat d'histoire (Sorbonne Universités) à la figure d'Edouard Bignon : "Edouard Bignon (1771-1841), héraut de la gloire napoléonienne".

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Sainte-Hélène, 15 avril 1821. Affaibli, Napoléon dicte son testament. Parmi la quarantaine de légataires qu’il distingue, quelques lignes après le roi de Rome, surgit le nom du baron Bignon. À celui qui n’est ni un familier, ni un compagnon d’exil, l’Empereur confie le soin d’« écrire l’histoire de la diplomatie française de 1792 à 1815 ». Pour cette prestigieuse mission, le choix d’un personnage méconnu suscite une vive curiosité. Qui est cet Édouard Bignon désigné par Napoléon comme le héraut de sa politique extérieure ? Pourquoi a-t-il été nommé au détriment d’autres fidèles plus illustres ? Quel visage prend l’Histoire commandée depuis l’exil et qui paraît à compter de 1829 : apologie voire hagiographie du grand homme, récit émerveillé de ses conquêtes et de ses victoires ou analyse de la construction et de la chute du Grand Empire voire critique de la politique napoléonienne ? Et quelle a été son importance au sein de l’historiographie impériale ?

EDOUARD BIGNON, UN IMPERIAL ?

Né en 1771 en Seine-Maritime au sein d’une famille modeste, Édouard Bignon meurt en 1841, pair de France. La succession de ses activités reflète les convulsions politiques de la France dont il exploite avec intelligence les retombées : il est professeur de lettres en 1789, soldat dans les armées révolutionnaires de 1793 à 1797, diplomate talentueux de 1797 à la chute de l’Empire, député d’opposition sous la Restauration, ministre de Louis-Philippe, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, et parlementaire chevronné de la monarchie de Juillet. Son ascension sociale se révèle spectaculaire ; elle s’enracine dans la Révolution, dont il est un enfant, et se développe durant l’épisode napoléonien, pierre angulaire de sa carrière.

En dépit de ce riche matériau historique, les travaux consacrés à Édouard Bignon sont rares. Laissons de côté les articles des prolifiques dictionnaires biographiques du XIXe siècle : une aride sécheresse et des lacunes nombreuses les caractérisent. Subsistent de cette époque quatre notices. Parues dans la décennie suivant son décès, elles émanent de son gendre, Alfred-Auguste Ernouf, qui a épousé sa fille Adrienne en 1842, et de trois anciens collègues ; Antoine Passy, président de la Société libre de l’Eure dont Bignon a été membre, Louis Sérurier, comte et pair de France, et François Mignet, secrétaire de l’Académie des sciences morales et politiques. D’une vingtaine de pages, ces éloges funèbres esquissent une image flatteuse du baron, et n’ont connu aucun renouvellement, à l’exception d’une synthèse prometteuse dans L’Histoire de l’administration française en 1984.

Penchons-nous à notre tour sur le destin de ce légataire inattendu de Napoléon. Quatre périodes d’inégale importance scandent sa vie. Embrassant ses années de jeunesse, la première court de 1771 à 1797. La seconde, la plus marquante, correspond à son engagement dans la carrière diplomatique, au service de Bonaparte devenu empereur. La troisième le voit, brisé par la chute de Napoléon, s’engager sur les bancs de la Chambre des députés où il s’oppose avec ténacité, sinon brio, aux Bourbons et à l’Europe du congrès de Vienne. La quatrième s’apparente à un apogée crépusculaire : grand notable du régime de Juillet, il s’en écarte peu à peu, pris par l’âge et par l’élaboration de son grand œuvre, l’Histoire de France.

Apprentissage et formation

Des primes années d’Édouard Bignon, peu de faits saillants demeurent. Venu au monde le 3 janvier 1771 à Guerbaville (aujourd’hui La Mailleraye-sur-Seine), il doit à la position de son père, capitaine dans la marine marchande, d’être éduqué par le curé local, le père Louis Dumesnil, puis de fréquenter le collège royal de Lisieux à Paris. Après ses études, il opte pour l’enseignement, parcours fréquent des membres éclairés du tiers état. Professeur au collège de la ville de Rouen, il participe aux premiers mouvements de la Révolution – il aurait été à Paris le 14 juillet 1789 – et adhère à la société des Amis de la Constitution de Rouen. Ayant imprudemment condamné, dans des articles aujourd’hui perdus, les excès de certains révolutionnaires, il est déclaré suspect au mois de juin 1793. Caché au Havre, le jeune homme s’engage alors, sous un faux nom, dans les armées révolutionnaires intérieures où le général Huet se l’attache comme secrétaire. Soldat par occasion, Bignon dédaigne ce moyen de s’illustrer et s’emploie au contraire à quitter le monde militaire. Dès le mois de juillet 1796, il adresse des pétitions auprès du Directoire exécutif pour intégrer le corps diplomatique. La cinquième en octobre 1797 retient enfin l’attention du nouveau ministre des Relations extérieures : Talleyrand le nomme second secrétaire de légation à Bâle le 14 novembre.

Diplomate napoléonien

L’entrée de Bignon dans la Carrière se fait certes par la petite porte, mais sous des auspices avantageux. Quatre éléments motivent ce recrutement inattendu : la maîtrise de quatre langues européennes – anglais, allemand, italien et espagnol –, les recommandations républicaines accompagnant ses demandes, son expérience militaire à l’heure où la France étend ses conquêtes, et le désir de Talleyrand de restaurer le réseau diplomatique français. Le pari du ministre se révèle fort heureux : en dix-huit ans, Bignon démontre d’éminentes qualités et gravit un à un les échelons de la diplomatie. Second secrétaire de légation en 1797, il devient premier secrétaire en 1799, puis chargé d’affaires en 1802 et ministre plénipotentiaire à partir de 1803. Rarissime pour un roturier, cette promotion concerne une dizaine de personnes entre 1800 et 1815. Le détail des affectations de Bignon dresse le portrait d’un spécialiste des questions germaniques et polonaises, sur lequel le ministre des Relations extérieures puis Napoléon lui-même se reposent avec confiance.

Figure 1. Affectations diplomatiques et administratives d’Édouard Bignon, 1797‑1815

Quatre fonctions inattendues se sont insérées dans ce cursus honorum. À trois reprises, Napoléon a détaché Bignon dans l’administration civile des pays conquis  : de  1806 à 1808 lors de l’occupation de la Prusse, en 1809 après son entrée à Vienne puis en 1812 quand il a espéré le ralliement de la Lituanie. Cas unique dans la diplomatie impériale, ces nominations soulignent la souplesse de Bignon, dont la réussite dans ces nouvelles missions est patente. Simple rouage de l’administration civile en 1806, il en prend la tête en 1807 et dirige commissaires – dont un certain Henri Beyle, cousin de l’intendant général de la Grande Armée, Pierre Daru –, intendants et administrateurs français. Ensemble, ils perçoivent les revenus publics confisqués et pourvoient aux réquisitions ordonnées par l’armée. Satisfait de leurs résultats, Napoléon reconduit Bignon dans ses fonctions à Vienne et à Vilnius.

Celles-ci mises de côté, comment comprendre la très belle progression diplomatique de 1797 à 1814 ? Trois facteurs, de poids inégaux, s’entrelacent : les circonstances propres à chacun des postes de Bignon, ses talents et enfin la faveur dont il jouit.

De fait, notre homme bénéficie d’une grande chance dans le hasard de ses affectations. Toutes le placent dans une situation où il peut briller. À Bâle, il observe les premiers bouleversements de la révolution helvétique de 1798. À Milan, il est confronté à la retraite générale née des défaites militaires face aux Autrichiens. À Berlin, il assiste aux atermoiements funestes du cabinet prussien incapable de mettre fin à sa neutralité. À Cassel, il ne peut empêcher l’électeur de basculer vers la Prusse et de précipiter la disparition de son État. À Berlin encore, il gère un pays vaincu et ruiné et, de concert avec Daru, met en place l’administration des pays conquis. À Vienne, il en perfectionne les mécanismes. À Karlsruhe, il procède à la mainmise française sur les États du grand-duc. À Varsovie, il prépare la guerre contre la Russie et devient une des personnes les plus importantes du duché. À Vilnius, il organise la base arrière de la Grande Armée. Enfin, durant les Cent-Jours, il essaie vainement de protéger la France d’une invasion militaire. Face à des événements sans précédent dans l’histoire européenne, Bignon fait preuve de grands talents pour relever ces nombreux défis.

Première qualité de notre diplomate : un sens aigu de l’analyse. Il s’appréhende dans de nombreux mémoires, dont le plus éminent est consacré à la création d’une confédération germanique en 1804. L’intérêt de sa correspondance en fournit une seconde manifestation. Celle-ci est à la fois quantitative – jusqu’à une lettre tous les deux jours en 1813 –, et qualitative, comme Napoléon le reconnaît lui-même en 1810. L’art de la représentation est une autre compétence qui, après lui avoir fait défaut, est peu à peu acquise par Bignon. Participant pleinement du prestige dont Napoléon souhaite parer les légations françaises, cet art exige du diplomate une intégration dans la haute société locale ainsi que l’organisation de nombreuses réceptions. Du taciturne et solitaire secrétaire de légation à Berlin au ministre recevant plus de deux cents invités à Karlsruhe, la métamorphose est significative. Enfin, Bignon se distingue par une très grande plasticité dans l’exercice de son métier. Son intégration dans l’administration civile en est le premier exemple, confirmé par son envoi en Pologne. À Varsovie, il mène autant, si ce n’est davantage, des actions d’administrateur que de diplomate : il surveille les finances du duché, supervise les travaux de fortifications et, last but not least, crée un réseau d’espionnage. Ses succès lui valent la reconnaissance des ministres des Relations extérieures successifs, Talleyrand en tête.

Dès son retour au ministère en 1799, celui-ci a obtenu l’envoi de son jeune protégé à Berlin avant de présider à sa promotion de ministre plénipotentiaire à Cassel en  1803. Après 1806, ce n’est plus le ministre mais l’empereur qui se réserve les nominations du personnel diplomatique, sans avis des intéressés. En  1808, lors d’une de ses rares audiences avec lui, Bignon apprend de la bouche de Napoléon son affectation à Karlsurhe. En 1811, c’est encore lui qui décide d’envoyer le diplomate à Varsovie, mettant en avant son « intelligence ». Source de sa fortune, l’empereur devient l’auteur de ses désillusions lorsqu’il le remplace en Pologne par l’abbé de Pradt, archevêque de Malines, dont le rang épiscopal est supposé renforcer l’influence française. Cette désignation signale un trait important du diplomate idéal : l’assise sociale et familiale. Si Bignon satisfait aux exigences proprement diplomatiques, il ne peut dépasser les préventions de l’empereur et de la société européenne concernant ses origines. Sa conduite parfois légère avec la gente féminine ternit en outre sa réputation. En 1808, apprenant sa liaison avec Jenny Chevalier, demi-mondaine divorcée, Napoléon lui intime de choisir entre le poste de Karlsruhe ou sa maîtresse. Après avoir sacrifié sa relation, le diplomate ne tarde pas à devenir un intime de la grande-duchesse héréditaire Stéphanie de Beauharnais, nièce de Joséphine, au point que son époux, Charles, qualifie ensuite cette période de « bignonade ». En Pologne, il récidive : il courtise puis se met en ménage avec l’épouse d’un des chefs d’état-major de Poniatowski avant de l’abandonner au début de l’année 1813. Affaibli par cette réputation de légèreté, Bignon ne peut prétendre au rang d’ambassadeur.

Les Cent-Jours sont le point de rupture de la vie du diplomate. Mis en inactivité par Louis XVIII en juillet 1814 malgré des offres de services mal déguisées, Bignon rejoint Napoléon dès son installation aux Tuileries. Pourquoi ce ralliement à une cause incertaine ? Créditons Bignon d’un attachement sincère à l’empereur, à qui il doit son titre de baron et sa carrière, d’une aspiration à un régime plus libéral et d’un opportunisme partagé par ses contemporains. Même si la seconde abdication fracasse ses espérances, devenu ministre des Relations extérieures, il se fixe un double objectif : protéger la France de l’invasion anglaise et prussienne et s’opposer au retour de Louis XVIII. Sous la très haute surveillance de Fouché, il arrache à Wellington et Blücher une simple capitulation militaire, inapte à protéger des royalistes les individus compromis pendant les Cent-Jours. Ses actions du 24 mars au 7  juin  1815 le posent ainsi en adversaire résolu des Bourbons et lui interdisent toute reconversion administrative. Après une prudente retraite dans son domaine de Verclives, situé dans l’Eure, il entame une seconde carrière à la Chambre des députés.

Parlementaire et libéral

De 1817 à 1830 –  à l’exception de la période  1824‑1827 durant laquelle il échoue à être élu –, Bignon siège parmi les opposants les plus féroces du gouvernement royal, aux côtés des ténors libéraux, Lafayette, Constant, Foy, Manuel, Laffite et Perier. En dépit de talents oratoires limités, son assiduité à la Chambre et dans ses bureaux en fait un personnage incontournable de la gauche, spécialiste des questions internationales, financières et politiques. Une soixantaine de discours et cinq ouvrages largement diffusés dévoilent une vision originale de la France du premier XIXe  siècle.

Quel système est promu par un homme qui, jusque-là, avait prudemment gardé par-devers lui ses opinions ? Il se ramasse en un mot, dont il est le porte-étendard infatigable : les libertés. L’ancien zélateur de Napoléon les décline selon trois axes : celles de la Chambre vis-à-vis du roi, celles de la vie politique, et notamment de la presse, et celles de la France face à l’Europe de la Sainte-Alliance.

Attaché à un régime monarchique constitutionnel, sur le modèle anglais, Bignon conçoit la Chambre des députés comme un pouvoir indépendant du roi. À ce titre, il lui confère trois attributions essentielles : la gestion des finances publiques avec le ministère, l’initiative législative et le contrôle de l’action ministérielle. Ces revendications sont systématiquement martelées lors de l’examen annuel du budget, moment phare de la session législative. Jusqu’en 1830, Bignon se garde d’appeler au renversement des Bourbons : il entend plutôt entourer leur trône des libertés garanties par la Charte de 1814 et destinées à prévenir de toute « tyrannie et servitude ». Une hiérarchie se dessine aisément : au sommet la liberté de la presse, constitutive du régime représentatif, puis la liberté individuelle et la liberté électorale. Leur respect est un combat permanent qui justifie une violente rhétorique mêlant exagération et emphase manichéenne. Et Bignon de diviser la Chambre en deux mondes ; l’ancien, « cendres de l’Ancien Régime », composé des émigrés, des ultras, des ministères successifs et des administrations à leur solde, et le nouveau incarné par la majorité de la nation et les députés libéraux, garants de la paix civile, chargés de faire advenir les promesses de la Révolution. Une dichotomie identique régit sa vision internationale. À une « ligue pour la défense non de la royauté mais d’un intérêt de caste » – comprendre la Sainte-Alliance et ses congrès –, s’oppose l’esprit des peuples, aspirant à un régime de liberté. Au centre, la France a une double vocation : renforcer son indépendance face au triumvirat Autriche-Prusse-Russie et seconder les États européens dans l’établissement de gouvernements constitutionnels et d’une société plus juste. Sans le savoir, Bignon fait sienne la leçon que Napoléon dicte à Sainte-Hélène : il prône un nationalisme romantique, à mi-chemin entre la domination française des années 1799 et 1815 et un équilibre harmonieux des puissances.

Contrairement à nombre de ses contemporains, Bignon ne se dérobe pas au legs napoléonien : ses discours évoquent à plusieurs reprises ses anciennes missions et la personne de l’empereur, d’abord sous forme de périphrases puis au grand jour. La fidélité mémorielle n’est pas politique : l’ancien diplomate écarte tout retour de l’Aiglon et condamne la nature du régime napoléonien. Son passé impérial reste néanmoins un atout précieux auprès de ses électeurs et lui vaut un crédit incontestable à la Chambre où il est l’« oracle diplomatique de l’opposition».

Grand notable

Sa longue lutte contre le pouvoir bourbonien et son ralliement précoce au duc d’Orléans au début des Trois Glorieuses font de Bignon un partisan sincère de la monarchie de Juillet. Figure éminente du régime, il siège au Conseil du roi, puis occupe des fonctions importantes à la Chambre des députés tout en étant membre de l’Académie des sciences morales et politiques dès 1832. Cependant, ses engagements pour une Europe libérale et sa défense des libertés publiques l’éloignent progressivement de la politique menée par Louis-Philippe. Proche de la gauche dynastique, il se réfugie dans le silence à partir de 1836 et, devenu pair de France, fréquente peu la Chambre haute.

La stature sociale de Bignon ne souffre pas de cette lente retraite politique. Implanté dans l’Eure, où il a acquis une magnifique propriété à Mesnil-Verclives en  1811, il en est une personnalité reconnue. Représentant du département à la Chambre pendant presque vingt ans, il est élu, à compter de 1831, membre et, à plusieurs reprises, président du conseil général. Grâce à un mariage heureux et tardif, en 1820, avec Charlotte Asselin (1784‑1840), fille d’un receveur normand des finances, il reçoit avec aisance députés parisiens, notabilités locales, compagnons militaires, anciens serviteurs impériaux. Éclectiques, ses amitiés illustrent la diversité de ses activités ainsi que sa grande loyauté envers les années napoléoniennes dont il ne renie rien. En font foi, chacune à leur façon, la présence dans le vestibule de sa demeure d’un portrait de l’Empereur, sauvé de la retraite de Russie, et quelques années plus tard sa hâte à relever le mandat de Sainte-Hélène.

Quoique brèves, les quinze années napoléoniennes marquent d’une empreinte indélébile la vie de Bignon : après 1815, il reste un homme de l’Empire, un « impérial ». Éprouvée par Napoléon lors des Cent-Jours, cette fidélité est une des principales raisons de son choix comme historiographe de la période. Elle s’ajoute à son expertise diplomatique et à ses talents de publiciste. Lui confier l’écriture diplomatique du règne traduit une ultime marque de confiance et l’espoir d’une œuvre favorable à ses actions et à la lecture de Sainte-Hélène. Ce que Napoléon ne peut demander à un aristocratique Caulaincourt, confident de traîneau à l’esprit indépendant, il se flatte de l’obtenir d’un homme qu’il a élevé. Une lecture fine de l’Histoire de France montre les limites de ce pari : bien que fasciné par son ancien maître, Bignon n’en est ni un thuriféraire ni un apologiste.

LA PREMIERE HISTOIRE DIPLOMATIQUE DE L’EMPIRE

Composé de quatorze tomes, le grand livre de notre diplomate domine l’historiographie napoléonienne jusqu’à l’entreprise monumentale de Thiers. À cela, deux raisons. La première tient aux circonstances. Le service auprès de Napoléon et l’aura de Sainte-Hélène nimbent les premiers volumes de Bignon d’un halo grandiose qui répond aux attentes d’un public mû d’une passion dévorante pour l’empereur. La seconde tient au contenu de l’Histoire. L’ouvrage expose des négociations diplomatiques inconnues, utilise de nouvelles méthodes historiques et établit une réflexion systémique sur le régime politique napoléonien.

De la geste impériale à l’histoire

Publiée de 1829 à 1850, l’Histoire de France s’insère dans une veine éditoriale florissante qui mêle le bon grain à l’ivraie. L’intérêt inégal et la rigueur parfois déconcertante des récits consacrés à Napoléon expliquent la faible postérité d’une majorité d’entre eux au profit de quelques rares réussites.

Née dès le lendemain de Brumaire, cette prolifique production charrie révélations fantaisistes, pamphlets nauséabonds, longues descriptions de campagnes, mémoires authentiques et essais d’analyses historiques. Elle s’articule autour de l’année charnière 1821. Avant cette date, les écrits sont majoritairement hostiles à l’empereur et peu documentés ; après sa disparition, et grâce à la diffusion du Mémorial de Sainte-Hélène, les histoires valorisant le proscrit se multiplient et mobilisent d’autres références. À un accusateur De l’état de la France sous la domination de Napoléon Bonaparte composé en 1814 par Louis-André Pichon, diplomate écarté des affaires, et à une critique Introduction à l’histoire de l’Empire français ou Essai sur la monarchie de Napoléon du journaliste Jean-Joseph Warin-Renault en 1820, s’opposent la laudatrice Vie politique et militaire de Napoléon d’Antoine Arnault, commandée par Napoléon dans son testament, ou le bien informé Précis de l’histoire de Napoléon, du Consulat et de l’Empire avec les réflexions de Napoléon lui-même sur les événements et les personnages les plus importants de son époque, suivi d’un examen politique et littéraire des ouvrages qui se rattachent le plus immédiatement à l’histoire de Napoléon, commis en 1825 par Georges Touchard-Lafosse et J. Saint-Amand. Le Précis témoigne de la lente mutation à l’œuvre parmi les historiens : encore que le ton reste très louangeur à l’égard de Napoléon, une histoire de la période impériale se dégage du carcan biographique, jusque-là indépassable, et des sources inédites apparaissent. Sont désormais invoqués les Mémoires des anciens protagonistes impériaux, dont la publication s’amorce au cours des années 1820. Après une irrésolution prudente, généraux, ministres et proches de Napoléon livrent leurs souvenirs et leurs réflexions à un public avide d’anecdotes sur le grand homme. Ces témoignages aspirent à être reconnus comme des sources fiables, éléments authentiques pour la grande histoire.

À la confluence de ces deux mouvements – écriture de l’histoire et écriture de soi – en jaillit un troisième, presque inéluctable : l’histoire par un de ses acteurs. Avant Bignon, dès 1827, deux anciens serviteurs de Napoléon s’engagent avec succès dans cette voie : Jacques Norvins (1769‑1854) et Antoine-Clair Thibaudeau (1765‑1854). Administrateur du Grand Empire, en Westphalie, Bade et dans les États romains, Norvins propose une Histoire de Napoléon en quatre tomes. Toujours fasciné par la figure d’un glorieux chef de guerre, il livre une analyse pionnière sur la politique européenne de l’empereur, regrettant notamment l’abaissement de l’Autriche après 1805. Dans son Histoire générale de Napoléon Bonaparte, de sa vie privée et publique, de sa carrière politique et militaire, de son administration et de son gouvernement, Thibaudeau décide, quant à lui, de « caractériser Napoléon […] comme chef suprême du gouvernement de la France ». Conventionnel républicain rallié à Bonaparte, l’ancien conseiller d’État mène une réflexion politique sur les années 1799‑1815, qui se détache de la sempiternelle biographie/mythologie guerrière, même si elle ne néglige en rien les questions militaires. Il inaugure une méthode de travail presque positiviste en revendiquant un « esprit critique1 » et en s’appuyant sur une abondance de sources : mémoires et témoignages oraux (dont le sien, paru en 1827), récits historiques et archives restées inédites. Cette Histoire générale pose les jalons d’un travail plus réfléchi, paraissant en 1834‑1835, Le Consulat et l’Empire ou Histoire de la France et de Napoléon Bonaparte, de 1799 à 1815, considéré par son auteur comme « une histoire civile » de la période. À cette date, Bignon a déjà publié six tomes de sa propre Histoire de France et prépare les huit autres. Cette première livraison manifeste déjà son originalité : ayant fait sien les acquis de Norvins et Thibaudeau –  lent décentrement de perspective de Napoléon à son règne, amoindrissement de l’histoire militaire et ouverture à d’autres enjeux – Bignon accorde une place centrale à la diplomatie.

Le primat diplomatique

L’Histoire de France connaît une publication en trois temps, fait singulier dans l’historiographie napoléonienne. Les six premiers livres sortent des presses en 1829‑1830 et embrassent les années 1799 à 1807. Publiés au cours de l’année 1838, les tomes  VII à  X reprennent aux négociations de Tilsit et s’interrompent à l’orée de la campagne de 1812. Posthumes, les quatre derniers livres paraissent entre 1845 et 1850, et s’achèvent à la seconde abdication de Napoléon, le 22 juin 1815. Ernouf assemble les éléments laissés par son beau-père pour les tomes XI et XII avant de composer seul les deux derniers tomes, dont la tonalité est plus dramatique que scientifique.

L’ampleur exceptionnelle de l’Histoire de France dévoile l’ambition de Bignon : loin d’être le récit diplomatique commandé par Napoléon, ni a fortiori une simple énumération des actes diplomatiques conclus par la France, l’ouvrage se veut une étude générale du Consulat et de l’Empire.

Extrait du livre de Camille Duclert, « L’Histoire de France de Napoléon », publié aux éditions Passés / Composés

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