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Ecoles sous influences étrangères : la menace et l’emprise de la Turquie sur le sol français.
©LUDOVIC MARIN / AFP

Bonnes feuilles

Ecoles sous influences étrangères : la menace et l’emprise de la Turquie sur le sol français

Jacques Duplessy et Anna Erelle publient « L’Ecole hors de la République » aux éditions Robert Laffont. Pendant plus d'un an, ils ont enquêté sur un phénomène méconnu de l'opinion et de plus en plus embarrassant pour les pouvoirs publics : la multiplication d'établissements scolaires qui passent sous les radars de l'Education nationale. Extrait 2/2.

Jacques Duplessy

Jacques Duplessy

Après avoir travaillé au quotidien Ouest France, Jacques Duplessy a décidé de se consacrer aux reportages et à l’investigation. Il publie dans différents journaux et magazine, dont Paris Match, VSD, Le Canard Enchaîné, Le Point. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN), il a été conseiller éditorial du livre Libérez Tombouctou, journal de guerre au Mali(Tallandier, 2015).

Voir la bio »Anna Erelle

Anna Erelle

Journaliste et sous le coup d'une fatwa qui n'a jamais été levée, Anna Erelle ne peut pas dévoiler sa véritable identité. Son premier livre, Dans la peau d'une djihadiste (Robert Laffont, 2015), a été traduit dans quinze pays et adapté au cinéma sous le titre Profile.

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Il n’est pas interdit que des pays étrangers, par le biais d’associations notamment, versent de l’argent à des établissements scolaires français. Toutefois si les financements sont alloués dans une optique stratégique visant à obtenir quelque chose en retour, un problème d’ordre éthique et moral se pose. Sous couvert de gros dons, le Qatar implante son idéologie frériste, un islam politique, à contre-pied de la loi confortant les principes républicains. De l’autre côté du globe, en Méditerranée Orientale, la politique islamo-conservatrice de la Turquie se répercute sur l’enseignement français devenu l’un de ses plus grands relais d’influence. Le président Erdogan n’en finit plus de vouloir régir l’islam en France, et son combat passe par l’instruction.

 

La Turquie, une logique d’État à État

Cela fait bien longtemps que la Turquie ne cache plus ses ambitions françaises. Plus que jamais, Recep Tayyip Erdogan multiplie les invectives publiques envers Emmanuel Macron afin de lui faire savoir qu’il est le seul garant de l’islam de France. «Les musulmans de France sont sous ma protection. Ceux qui vous touchent me touchent», déclarait le chef d’État ottoman en 2018. Deux ans plus tard, après que le président français eut réitéré son soutien au droit de publier des caricatures religieuses, il appelait au boycott des produits français. Une ingérence qui s’est accentuée d’un cran dans le combat que représente pour la Turquie l’enseignement français : le soft power que la politique d’Ankara tente d’imposer dans le milieu scolaire et périscolaire du pays n’a plus rien de soft.

«Dans ces cours, on se retrouvait avec des profs ne sachant pas parler français et qui enseignaient qu’Erdogan est le plus grand des démocrates et que le génocide arménien n’est qu’une histoire qu’on raconte aux enfants le soir avant de s’endormir.» C’est en ces termes qu’un conseiller de l’Élysée nous explique pourquoi il été a mis fin aux enseignements de langue et de culture d’origine (Elco). Créée en 1977 dans le contexte du regroupement familial, l’initiative, prenant appui sur une directive européenne du 25 juillet 1977, se voulait pavée de bonnes intentions : ces quelques heures de cours extrascolaires étaient destinées aux enfants de travailleurs immigrés afin de ne pas les déraciner de leur culture et de leur langue maternelle. Les Elco s’appuyaient sur des coopérations bilatérales mises en place avec neuf États : Algérie, Croatie, Maroc, Italie, Espagne, Serbie, Portugal, Tunisie et Turquie. Jusqu’à leur récente suppression, ils concernaient 80000 élèves. Ils ne coûtaient rien à l’État qui n’avait en retour pas son mot à dire sur le choix de l’enseignement et des enseignants. Des neuf États membres liés par cette convention, huit d’entre eux se conformaient aux directives et laissaient un droit de regard à l’Éducation nationale. Seule la Turquie refusait la transparence. Dans la plus grande opacité, elle engageait l’enseignant sur son sol, choisissait le contenu des cours ainsi que le lieu où ils se tenaient. Autrement dit : aucun regard autorisé, aucun contrôle possible. «Ce qui se joue derrière ces enseignements linguistiques et culturels, c’est une stratégie étatique d’influence, de contrôle et d’instrumentalisation de la diaspora turque en France et en Europe», analyse Ariane Bonzon, auteure de Turquie, l’heure de vérité. Les consulats turcs de France estiment à environ 611 000 le nombre de Turcs et Franco-Turcs en France, 800000 en comptant les personnes en situation irrégulière. Les Elco turcs catalysaient un danger de dérive communautaire bien plus grand que les Elco croates, par exemple, en regroupant un réseau d’enseignants et d’imams, tous fonctionnaires turcs envoyés pour travailler dans l’Hexagone. Ensuite, il faut ici rappeler que le président Erdogan ne cherche pas uniquement à contrôler sa communauté sur le sol français, une ingérence mal prise notamment par le Maghreb, mais également et surtout à prendre le leadership de l’islam sunnite sur tous les autres islams et sur toutes les autres religions. Sa stratégie vise à imposer la Turquie comme le leader de l’islam mondial. Son fantasme de conquête s’inscrit dans un processus tactique partant d’abord et essentiellement de l’éducation de l’individu. «C’était très compliqué de savoir comment ça se passait », poursuit le conseiller. «On s’est rendu compte que ces cours, mis en place dans un cadre bien précis, s’adressaient désormais à des Français depuis plusieurs générations à qui l’on servait la soupe du nationalisme turc, sur le mode : la Turquie est la plus belle et la plus grande des patries et la France une nation dépassée et islamophobe.»

Selon le ministère de l’Éducation nationale, entre 12000 et 15000 élèves d’origine turque suivaient cet enseignement que 192 enseignants dispensaient. Ces quelques heures périscolaires en marge des études demeuraient également un moyen de s’assurer de la loyauté des nationaux à l’égard de leur patrie d’origine. La fermeture des Elco annoncée juste avant le premier confinement, en mars 2020, est venue tendre un peu plus la corde des relations franco-turques, avec en musique de fond le conflit armé en Libye, la guerre en Syrie, les agressions en Méditerranée orientale et la question de l’islam politique en France. Dans ce contexte, le volet scolaire s’est ajouté à la liste non exhaustive de discordes entre Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdogan. En février 2020, dans son discours à Mulhouse, fief de la communauté turque, justifiant la suppression des Elco au profit des enseignements internationaux des langues étrangères (Eile), le président français, d’un ton agacé, visait directement Ankara : «Nous ouvrirons et nous financerons des postes pour des enseignants dont nous serons sûrs qu’ils maîtrisent le français, qui feront l’objet d’un contrôle par le ministère de l’Éducation nationale et pour lesquels les programmes feront l’objet d’un contrôle.» Du côté de la communauté franco-turque de Paris, la suppression des Elco fait grincer des dents : «Comme d’habitude, on se retrouve accusés de communautarisme, mais on ne retourne pas le problème en expliquant que pendant quarante ans ça a bien arrangé le gouvernement français de déléguer le boulot à la Turquie, et de la laisser payer le salaire des enseignants et les loyers des locaux.» L’homme d’environ 45 ans qui se confie sous couvert d’anonymat a été élève en Elco turcs et jusque il y a peu, son fils l’était également. Il ne se décrit pas comme conservateur ni comme pro-Erdogan, mais comme « un Français d’origine turque aux idées normales». Il interprète cette suppression comme une déclaration de guerre, «une guerre qui passera par l’enseignement». Le visage préoccupé, il estime que le gouvernement français ne devrait pas avoir de droit de regard sur l’enseignement turc et que «la France ferait mieux de se mêler du contenu revisité de ses manuels d’histoire». Il n’a le souvenir d’aucune dérive pendant ces quatre heures de cours extrascolaires. Lorsque nous demandons à ce quadragénaire si nier le génocide arménien, comme le fait l’enseigne[1]ment turc, ne revient pas également à «revisiter» l’histoire, il s’agace et nous renvoie la question : «Qui dit que ce n’est pas vous qui êtes dans l’erreur en affirmant qu’il y a eu génocide ? » Quels que soient les intéressés, tous se crispent à l’évocation des mots «France» et «Turquie». Lors d’un entretien au ministère de l’Éducation en février dernier, nous avons interrogé un proche conseiller de Jean-Michel Blanquer sur les rapports compliqués qu’entre[1]tiennent les deux pays. Au ton de sa réponse, on comprend que ce terrain préoccupe. «Les Turcs ont très mal pris le discours de Mulhouse. Depuis, des plaintes et des signalements visant des Franco-Turcs ou des Turcs nous remontent. On a l’impression qu’ils exécutent les ordres… On est dans une logique d’État à État. Et dans une offensive d’implantation.» L’ingérence du pouvoir turc est une réalité qui a pour but d’accentuer la mainmise sur la diaspora ottomane installée dans l’Hexagone, et de s’en servir comme arme politique. Depuis la rentrée scolaire 2020, la Turquie livre aussi une guerre médiatique aux collèges et lycées français en Turquie. Par le biais du journal islamo-conservateur Yeni Safak, les lycées Charles-de-Gaulle à Ankara et Pierre-Loti à Istanbul sont la cible d’offensives régulières : «On se demande bien comment ces écoles illégales, qui n’ont rien à voir avec la législation turque et n’ont pas le statut d’école privée, ont pu inscrire des étudiants turcs.» Quelques jours plus tôt, le 3 septembre, le quotidien s’insurgeait du contenu des cours d’histoire : «On y dit que le soi-disant génocide arménien est enseigné aux étudiants turcs qui suivent ces cours. » En réalité, ces attaques sont un moyen de pression déguisé du président turc, qui entreprend d’ouvrir des établissements scolaires en France en représailles à la suppression des Elco. Il sait que le gouvernement tentera de le freiner dans son projet. En laissant vivre les écoles françaises en Turquie, tout en critiquant leur légitimité, il envoie un message afin de s’assurer de la réciprocité de son geste. Lorsque, en mai 2019, Jean-Michel Blanquer s’était expliqué sur son refus de donner son accord pour l’ouverture d’établissements turcs, Ankara avait déjà réagi en ce sens : «Nous souhaitons rappeler que des écoles françaises soutenues par l’ambassade de France sont présentes en Turquie. Les négociations concernant les écoles que la Turquie envisage d’ouvrir en France en conformité avec le système d’enseignement français sont en réalité menées dans la perspective d’établir la réciprocité aux écoles françaises existantes en Turquie.» Un chantage à peine dissimulé ? Si Erdogan avait déjà pour projet d’ouvrir des lieux d’enseignement turcs sur le sol français, les nouvelles mesures visant les Elco, puis la prise de parole d’Emmanuel Macron défendant le droit de publier des caricatures au nom de la liberté d’expression, ont accéléré son programme.

Où est le problème ? Presque tous les pays du monde sont représentés par des établissements scolaires à l’étranger. Les lycées français, anglais ou encore américains pullulent et sont généralement très prisés, non seulement de leurs ressortissants mais des élites locales. Peut-être parce que les pays cités ne cherchent pas à imposer un soft power politique et religieux… Ils ne dispensent pas un enseignement confessionnel et ne témoignent pas d’une volonté de propagande. Or la diaspora turque de France est majoritairement pro-Erdogan et impose dès qu’elle le peut la politique nationaliste de son pays d’origine. Les jeunes générations grandissent dans ce fanatisme tant religieux que patriotique. Dans un autre registre, on a récemment pu constater ce nationalisme lors des affrontements entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, pays soutenu militairement par la Turquie. Si les Arméniens expatriés ont multiplié les manifestations pour sensibiliser le monde à la reprise de ce conflit, les Turcs, eux, n’ont pas fait dans la dentelle. Des convois d’une centaine d’hommes brandissaient des drapeaux en hurlant : «On va tuer tous les Arméniens!», notamment à Mulhouse, Lyon, Dijon… Parmi la foule éparse, il y avait des membres des Loups gris, organisation ultranationaliste, historique[1]ment héritière des «Foyers turcs» enterrés pour dérive raciste par Mustapha Kemal en 1932. Aujourd’hui considérés comme le bras armé du Milliyetçi Hareket Partisi (la branche paramilitaire du Parti d’action nationaliste), les Loups gris incarnent l’extrême droite fascisante alliée d’Erdogan. Pour rappel, le parti néofasciste avait tenté d’assassiner le pape sur la place Saint-Pierre au Vatican au début des années 1980. Si l’organisation vient d’être dissoute en France pour «provocation à des manifestations armées dans la rue et à la discrimination, à la haine ou la violence», en Turquie elle demeure légale, notamment prisée par la jeunesse d’extrême droite. Certains de ses membres avaient été envoyés en France par Ankara dans le cadre des Elco. Le directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Didier Billion, nuance toutefois l’influence qu’on leur prête : « Il ne faut pas exagérer leur importance, cela reste un groupuscule même s’il est capable, notamment dans une période d’extrême tension, de rassembler quelques jeunes radicalisés qui veulent en découdre avec la France.» Or ne sommes-nous pas justement dans une période «d’extrême tension»? Nous pourrions devoir faire face à une situation délicate si quelques jeunes radicalisés, comme l’évoque Didier Billion, se décidaient à «en découdre ». Plusieurs rapports des différents services de renseignements territoriaux datés de 2020 pointent en effet du doigt les contours d’une véritable stratégie d’infiltration impulsée depuis Ankara. La Turquie ne se cache plus d’exercer un jeu d’influence sur le sol français.

A lire aussi : L’école hors de la République : état des lieux 

Extrait du livre de Jacques Duplessy et Anna Erelle, « L’Ecole hors de la République, Enquête au coeur des réseaux de l'enseignement parallèle », publié aux éditions Robert Laffont.

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