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Les données web informent sur les habitudes de l'utilisateur.
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Décryptage en cours

Dis-moi qui t'écoute… Comment les métadonnées récoltées par la NSA parviennent à prédire votre personnalité

En étudiant les habitudes de l'internaute, connues grâce aux données récupérées par la NSA, le gouvernement américain est capable de connaître sa personnalité.

Maxime Pinard

Maxime Pinard

Maxime Pinard est directeur de Cyberstrategia, site d'analyse stratégique portant sur les enjeux du cyberespace et de la géopolitique en général. Il est adjoint aux formations à l'IRIS, en charge de l'enseignement à distance et de la formation "Action humanitaire : enjeux stratégiques et gestion de projet".

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  1. Atlantico : Barack Obama a annoncé il y a peu que la NSA ne disposerait plus aussi aisément des données des internautes. Une partie de la presse anglo-saxonne estime qu'il est possible de décrypter la personnalité de l'internaute. Comment ? Dans quel but ? Que contiennent les données récupérées ? Par quels procédés le gouvernement américain parvient-il à les exploiter ?

  2. Maxime Pinard : Lors des révélations de Snowden, les services de sécurité américains ont beaucoup insisté sur le type d’écoutes menées entre autres par la NSA, rappelant qu’il ne s’agissait que des métadonnées (qui ?, avec qui ?, quand ?, où ?, durée ?, etc…) et non des contenus des messages en eux-mêmes. C’était déjà des informations précieuses dans la mesure où ces métadonnées permettent d’établir des connexions entre individus, de retracer leur parcours sur un temps déterminé, en d’autres termes, de connaître la vie (du moins sur la forme) d’un individu.

    Néanmoins, comme on peut aisément le comprendre (et comme le rappelle à présent des sites web anglo-saxons), les métadonnées ne sont pas que des données temporelles et physiques. De façon implicite, elles donnent des indications très précises sur la nature même de l’individu écouté. La fréquence de ses appels, le lieu où ces derniers sont passés (travail, soirées), leur durée, permettent aujourd’hui de dresser des profils type d’individus, qui s’affinent de plus en plus avec des algorithmes prenant en compte un nombre impressionnant de paramètres. Le résultat ne saurait être sûr à 100% mais il donne déjà de sérieuses indications quant aux tendances psychologies d’un individu (est-il ouvert, introverti ?, etc...). Cela fait partie de l’analyse prédictive, très en vogue dans les milieux sécuritaires américains, avec les dérives que l’on peut facilement imaginer. 

    1. Dans quelle mesure la déclaration de Barack Obama va-t-elle changer les choses ? Transférer les données de la NSA aux opérateurs se fait-il dans l'intérêt des internautes ?

    En réalité, il faut être très prudent avec les récentes annonces de réforme du Président Obama. Personnellement, je doute d’une véritable réforme, et les premières informations disponibles tendent à montrer que l’on se dirige vers un semblant d’avancée sans réelle remise en cause du fond (mais en pouvait-il être autrement…). Il est question que ce ne soit plus la NSA qui stocke les métadonnées des internautes mais les opérateurs téléphoniques. De plus, une autorisation individuelle pour la collecte des données devra être demandée auprès du tribunal secret régissant les interceptions de communications (FISC). Enfin, les analystes de la NSA devront se contenter des données d'un individu ayant au maximum deux degrés de séparation avec l'internaute écouté, contre trois actuellement.

    A première vue, ces changements semblent massifs et même Edward Snowden s’en est félicité, mais concrètement rien ne change. Cela va obliger les opérateurs téléphoniques à assurer davantage la sécurité des informations stockées, prenant une responsabilité supplémentaire et sensible, qu'ils n'étaient pas forcément enclins à accepter. La NSA ne voit pas son travail remis en cause; de -petites- barrières sont mises en place pour contenir le flux d'informations que demandera la NSA, mais concrètement, en invoquant l'impératif sécuritaire (les commissions d'attribution des autorisations ne s'opposeront qu'au compte goutte aux demandes de la NSA), on peut gager que son pouvoir ne sera que très peu altéré. Enfin, soulignons l'habileté (ou le cynisme) du Président Obama qui confie au Congrès la validation des mesures indiquées, jouant sur les dissensions des représentants et sur les projets concurrents pour édulcorer la version finale du projet. 

    Est-ce que ces mesures vont dans l'intérêt des internautes ? Dans la mesure où ces derniers savent que leurs métadonnées peuvent être communiquées aisément à la NSA, cela ne leur apporte pas grand-chose. Tout au plus auront-ils à l'avenir un "petit" pouvoir de pression sur leurs opérateurs téléphoniques s'ils découvrent que ces derniers font preuve d'une coopération "appuyée" avec la NSA. Néanmoins, rappelons que lors des révélations de Snowden, certes les Américains ont été choqués par les dérives de la NSA, mais des sondages ont montré qu'ils ne remettaient pas en cause pour autant les mesures censées assurer leur sécurité.

    1. Les internautes vont-ils changer de comportement ? Dans quelle mesure ? Au fond, n'avons-nous pas accepté d'être tant les clients que les produits de la gratuité du net ?

  1. Je ne crois pas du tout à un changement de comportement des internautes dans leur ensemble. Tout au plus y aura-t-il quelques mouvements isolés d’internautes sensibles aux thématiques de vie privée et de protection de l’information qui utiliseront des services moins ouverts aux oreilles de la NSA.

    Les révélations de Snowden ont fait la Une des médias pendant des mois, et chaque semaine, de nouvelles révélations (plus ou moins intéressantes d’ailleurs) arrivent, sans que les internautes ne se désinscrivent de Facebook, Google, Yahoo, ou renoncent à leur smartphone aux OS (Androïd et iOS principalement) qui communiquent en permanence des informations sur leur propriétaire. En vérité, il y a une sorte de schizophrénie chez l’internaute qui s’offusque d’être écouté, mais qui dans le même temps s’inscrit à des services dont il accepte les conditions d’utilisation sans les avoir lues, attiré par leur gratuité mais omettant (volontairement souvent, comme une mauvaise conscience) le fait que cette dernière n’est pas réelle et qu’il est en fin de compte le produit tant recherché par les géants du Net.

    Pour profiter gratuitement des services d’Internet, nous avons renoncé à comprendre le fonctionnement de ces services, les utilisant aveuglement et de manière coupable, puisqu’en fin de compte, ces derniers ont des conséquences potentiellement graves pour notre vie privée et notre libre arbitre. J’invite d’ailleurs à lire le premier chapitre du livre d’Eric Schmidt et Jared Cohen "A nous d’écrire l’avenir" qui explique à merveille comment sera notre futur grâce aux informations que nous laissons dans le cyberespace.

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